===== Hubris ===== {{:funkei:djgurbanguly.jpg?nolink|}} YouTube Snapshot , Президент Туркменистана спел свою песню на встрече с избирателями, source: https://www.youtube.com/watch?v=Tkpw2fFiVCA
Aünada seniň şekiliň, Meň demimiň iň gowy setirleri- Gyssan! Yitermi,öçermi! Soňky duügularyň ykrar etmesi. — Poème d'amour turkmène anonyme
Les jeunes dansaient sur la plage. Derrière eux, une Land Rover Discovery 130 et un Humvee M998, les moteurs encore chauds. Devant, une plage de la Caspienne. Ils avaient passé la nuit de boîte en boîte à Balkanabat et s’étaient finalement décidés pour une baignade à l’aube. Parfaits représentants de la jeunesse dorée turkmène, leurs parents étaient des milliardaires impliqués dans les rares réserves de pétrole et de gaz encore disponibles. Ils passaient des vacances à l’ennuyeuse ville balnéaire de Krasnovodsk, ex Türkmenbaşy. Les portes ouvertes du Hummer diffusaient une mauvaise techno turkmène sursaturée, un remix de DJ Gurbanguly (de son vrai nom Gurbanguly Mälikgulyýewiç Berdimuhamedow, accessoirement président à vie du Turkménistan). Makhtum beuglait pour se faire entendre d’Akmurad: – Bof, je suis pas d’accord avec toi, l’urbis c’est cool. – Hubris, pas urbis, – Ouais, urbis, quoi. Les villes, quoi, d’ailleurs par ici c’est pas la joie côté villes. – Non: hubris. L’esprit de la démesure. Le souffle de la passion, l’essence même du mal chez les classiques. C’est un vieux débat qui a opposé Pélage à saint Augustin, évêque d’Hippone, qui lui prône la modération face à l’extrémisme((Tzvetan Todorov, //Les Morales de l’histoire//, 1991)). – Oh Akmurad tu me prends la tête là avec tes théories là…​ Putain d’intello de ouf là! Makhtum l’anti-intellectuel proposa de se baigner. Majnun et Akmurad étaient partants, Durdubai et Sohrab disaient qu’ils ne voulaient pas - mais tout le monde savait que c’était un prétexte parce qu’ils ne savaient pas nager et qu’ils avaient honte devant les deux filles, Djamala et Bakhar. Qui, elles, étaient déjà en train de courir avec leur tchador dans l’eau. Suivies par les mecs - ceux qui savaient nager. – Aïe!, Y’a une bestiole qui me pique. Un crabe? – Meuh non, c’est un bête gobie de la Caspienne. – Fuck! – T’as vu un phoque? Fait longtemps qu’il n’y en a plus pourtant. – J’ai dit fuck, pas phoque. Aïe! Et Makhtum devint tout blanc et tomba. C’est alors que les autres virent le //Pterygotus rhenanius//, qui devait bien mesurer trois mètres de long et sans doute quelques dizaines de kilos. Les mecs se mirent à hurler, alors que les filles gardèrent leur sang-froid. Le scorpion préhistorique géant sortit sa queue et piqua Majnun, qui devint tout blanc et tomba. Il chercha ensuite à piquer Akmurad, mais ce dernier, qui avait un bon entraînement de boxe, parvint à éviter le dard mortel d’une belle esquive. – Olé! firent Djamala et Bakhar. – Olé si vous voulez, mais surtout, filez! Les filles ne se le firent pas répéter. Relevant leur tchador, elles se mirent à courir vers la rive. Sitôt au bord, elles se retournèrent et virent qu’Akmurad se rapprochait au pas de course. Il avait réussi à semer le scorpion, qui était en train de déchiqueter leurs deux amis à l’aide de sa grande pince épineuse, engouffrant des membres entiers dans son bec chitineux. C’était peu ragoûtant. – Ouf! On est tiré d’affaire. Sur ces mots, le scorpion fonça vers le groupe et sortit de l’eau. – Putain de bestiole mutante! Elle va aussi hors de l’eau!!! Ils coururent vers le Land, seul 4x4 restant, les autres véhicules ayant été réquisitionnés par leurs soi-disant potes, qui s’étaient enfuis sans demander leur reste. Par chance, les portes étaient restées ouvertes - il fallait bien que les baffles diffusent la musique. Dès que Djamala posa ses (charmantes) fesses sur le siège du conducteur, les baffles, qui s’étaient automatiquement arrêtées, relancèrent de plus belle le remix de DJ Gurbanguly. À cet instant précis, le monstrueux scorpion, qui se préparait à assaillir le véhicule blindé, tomba net, foudroyé. Encore une victime de la techno turkmène sursaturée. Les trois survivants démarrèrent sur les chapeaux de roue et mirent le cap sur Krasnovodsk, se réjouissant par avance de boire un bon thé préparé par leurs mères, pour se remettre de leurs émotions. Puis, ils eurent une mine sombre, ils avaient pensé à la même chose au même moment: ils allaient devoir annoncer la nouvelle aux mères de Majnun et Makhtum, et ça n’allait pas être facile, de sacrées hystériques. Sans parler de leurs pères: des rois de l’hubris. Encore une journée qui s’annonçait bien chaude. Derrière eux, sur la plage, les scorpions géants sortaient de l’eau. Par milliers. [<>]