===== Entracte ===== Shlom sortit passablement déprimé de l’institut de médecine légale. Il lui fallait un verre. Sinon deux. Il se rendit à l’Oblomov, où Harry, constatant son état, lui servit un triple Balwinie. Il en était au moins à son troisième verre lorsqu’il sentit des mains douces et chaudes se poser sur ses paupières. – Qui est là? – Salut, ô Hécube! Hécube était une sacrée nana. D’origine bosniaque, elle avait vu sa famille se faire massacrer par des miliciens d’origine incertaine (probablement serbes, mais peut-être croates) et avait fui les combats encore enfant. Dotée d’un physique tout à fait hors du commun, cette géante callipyge ne laissait pas un mâle indifférent, Shlom le premier. Ils discutèrent le bout de gras; Shlom croisait avec plaisir le regard envieux d’autres mecs et celui, plutôt jaloux, des pâles nanas qui peuplaient ce troquet sordide. Harry leur offrit ensuite quelques lignes de coke au sous-sol. Pour une fois, elle était excellente et Shlom décida d’accepter lorsque Hécube lui proposa de la raccompagner. Sitôt la porte de son appartement refermée, ils sombrèrent dans une bacchanale charnelle inénarrable, si Shlom souhaitait publier un jour ses mémoires outre-Atlantique. Le lendemain matin, Shlom se réveilla tôt. Comme d’habitude, après sa madeleine, il commença par la vaisselle (Hécube avait laissé une montagne dans son évier), activité qui avait sur lui un effet apaisant et méditatif. Ce matin-là; il sentit cependant confusément que quelque chose n’allait pas, la vaisselle ne parvenant pas à lui faire retrouver son harmonie. Il sortit acheter de quoi faire un brunch conséquent. Une demi-heure plus tard, il faisait irruption dans la chambre à coucher, portant un plateau garni de jus d’orange et carotte fraîchement pressées, d’une montagne de pancakes à la farine de sarrasin et au babeurre, selon la traditionnelle recette polonaise, d’une cascade de sirop d’érable et de lard grillé, avec quelques œufs brouillés et des saucisses. Shlom savait parfaitement qu’Hécube craquerait devant tout cela, et ils refirent l’amour après avoir avalé le gargantuesque breakfast, puis une petite sieste réparatrice. Au réveil, Shlom mit un petit quatuor de Janacek, //Intime Briefe//, qui allait bien avec l’ambiance sensuelle. Hécube dit alors, de sa belle voix rauque: « bizarre…​ ». Tout en tirant une taffe de son joint, Shlom lui demanda quoi. – Quoi? – Tu m’as dit qu’on avait retrouvé cette noyée en maillot, non? (Shlom lui avait raconté toute l’histoire). Carrément un string, n’est-ce pas ? – Oui, et alors? – Vous autres mecs, vous avez parfois moins de jugeote qu’un bélier afghan (Shlom ignorait le degré de discernement dudit animal mais imaginait qu’il était supposé assez limité). Tu ne vois pas ce qu’il y a de bizarre? – Non. – Supposons, comme tu sembles le penser, qu’elle se soit suicidée, par exemple à cause de sa trique molle de mari, comment s’appelle-t-il, déjà? – Hubert, Hubert Turayttini. Et je pense qu’il l’a raide. Il a l’air raide, il est raide, en tous cas. Et il parle épicène. C’est très gênant. – Oui, bon. Alors, imagine: elle est déprimée. Elle songe à se tuer, malgré sa foi très vive - c’est bien ce que tu m’as dit, c’était une de ces coonasses d’orthodoxes ultras, non? Sachant ce que les orthodoxes avaient fait à sa famille, et plus particulièrement à son frère Hector, qui avait été longuement torturé avant de succomber, Shlom ne releva pas. – Donc, malgré cela, elle se suicide, et passe à l’acte en se jetant à l’eau. – Oui. Et alors? – D’abord, ça ne correspond pas à l’âme russe. On se suicide comme Hanna Karénine, en se jetant sous les roues d’un train. Le revolver, sous la forme de roulette russe fait aussi pas mal d’effet, mais c’est salissant. Franchement, se retrouver dans une eau grise, en noyée…​ L’eau, c’est bon pour les Rosbifs, les Ophélie. Pas pour les Russes. Le suicide doit être spectaculaire, à l’image de la perspective désespérément romantique de l’existence - et de son terme. – Et alors? – Et alors, finir rouché par les perches et les carpes vaseuses, ça n’est pas théâtral. C’est même assez moche. – Pas convaincant. – Et le string rouge? Tu trouves logique, en plein hiver, de se déshabiller avant de se jeter à l’eau? Et tu trouves logique de porter un string rouge, quand on est la personne que tu m’as décrite? Non, ça ne colle pas. Il y a quelque chose de pourri dans ton royaume, Shlom…​ Elle commençait à énerver sérieusement Shlom en lui instillant le doute, qui s’insinuait en lui tel un vers malicieux et pernicieux. Soudain, le combicom vibra. – Hie, Shlom, c’est Harry. Il faut tu appelles un mec paysan je cwoâ, il a parlé de champs. Ciao. Shlom embrassa Hécube et, prenant ses jambes à son cul, se magna le cou en direction de l’Oblo. |[[gaz:autopsie|Autopsie]]|[[gaz:rebondissement|Rebondissement]]|