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<blockquote> Les policiers ont le goût des noms propres. Ils aiment moins les prénoms qui, comme l’hindouisme, ne prêtent qu’à des approximations confuses.
— Jacques Laurent, Une sacrée salade </blockquote>
Toujours sur leurs ressorts, ils suivirent le cap donné par Hannah qui les menait droit sur la montagne. La voie semblait pourtant moins ardue que la précédente et avec l’aide des exosquelettes, ils purent grimper rapidement à près de 6'000 mètres.
– Stop! Vous y êtes.
– Oui, Hannah… C’est quoi ce délire. Tu as encore fumé de l’herbe qui rend nigaud?
– Non. Mettez les parapentes, et sautez. Ensuite, vous suivez la vallée sur une bonne vingtaine de kilomètres. Vous en avez tout au plus pour quelques minutes.
– Raaah la zone…
Tout le monde renâcla, mais rapidement chacun fut paré. Nikalaï, certes peu fréquentable, avait l’avantage de s’y connaître en matériel d’expédition.
– C’est tout simple: tu tires la ficelle de droite, tu tournes à droite. Tu tires la gauche, à gauche. Après, ben tu te laisses aller avec ton corps. Je passe devant?
– Hors de question. On vole toi et moi de concert, je n’ai pas confiance.
Hamid et Shlom se mirent à courir, aidés par les exosquelettes. En quelques secondes, ils étaient arrivés à une vitesse leur permettant de décoller. Et disparurent, happés par le vide. Les autres se regardèrent. Coururent. Et sautèrent.
Une fois de plus, Kong les surprit par son habileté, plus à l’aise que les humains dans les airs. Le parapente semblait n’avoir aucun secret pour le grand singe.
Descendant la vallée, ils se retrouvèrent vite à un embranchement où Hannah leur demanda d’obliquer.
– Remontez la vallée à votre gauche, le maximum possible. Posez-vous et continuez la montée quand vous n’y arriverez plus. Mais ce sera plus facile, il y un petit col à franchir puis vous vous retrouverez dans la vallée de la Bartang, qui vous mènera jusqu’à la Vanch Valley Road. Là, un autre transport vous attendra.
Ils ignoraient cependant que, dans la vallée suivante, un autre danger se rapprochait: une compagnie d'Omons équipés d’exosquelettes qui venaient à grande vitesse à leur rencontre, guidés par un gps espion intégré aux combinaisons, qu’Hannah n’avait su déceler lorsqu’ils s’étaient équipés.
Arrivés dans la vallée de la Bartang, ils obliquèrent à gauche, cap sud/sud-est. Vers la route, le goudron et au-delà la province du Badakhchan, en Afghanistan. Ils parcoururent quelques dizaines de kilomètres, passèrent le hameau de Basid, où démarrait la route carrossable.
Et c’est là qu’ils les virent.
– P… de m…! Hannah, c’est quoi ce binz! Tu ne nous as rien dit!
Mais Hannah restait désespérément muette; la ligne avait été visiblement interrompue. Hamid réagit aussitôt en appuyant sur le signal de détresse du combicom.
En face d’eux, à moins d’un kilomètre, un escadron, ou plutôt une section d'Omons. Radoslava leva le fusil laser.
– Et la cowboy, enfin la cowgirl: arrête.
– Ah bon? Et que comptes-tu faire?
– Ils sont trop nombreux, et visiblement ils nous attendaient et sont équipés. Par contre, ils auraient pu nous dégommer, ils doivent donc avoir pour ordre de nous prendre vivants. Faisons semblant que nous obtempérons, cela nous permettra de gagner un peu de temps et peut-être qu’Hannah ou l’une de ses collègues vont parvenir à nous joindre pour un topo.
Ils ralentirent leur allure, se rapprochant à petite vitesse des Russes.
L’atterrissage ne fut pas un modèle du genre, Shlom en particulier eut l’élégance pataude d’un albatros. À peine relevé, il entendit les rires gras des Russkofs.
– Warrrf! Warrrf! Warrrf! Trrrop drrrôle!
Le gros tas qui venait de s’extasier avait les traits lourds, le cou massif et le crâne rasé. Un vrai poème.
– Et en plus le pèrrre Noël nous amène de la chairrr frrraîche.
Joignant le geste à la parole, il essaya de palper les fesses de Radoslava. Mal lui en prit.
Cette dernière lui colla un shutō-uchi aussi rapide que violent qui l’étendit raide. Aussitôt, le reste de la compagnie la mit en joue avec leurs AKM 82.
– Baissez les armes. On se rend, allez, il l’avait bien cherché.
L’un des soldats se tourna vers Shlom et lui donna un coup avec la crosse de son arme qui l’étendit pour le compte.
Goulotsy fit un pas en avant, s’éclaircit la voix et s’exprima dans un mauvais russe, avec un fort accent français.
– Camarades soldats Omons, sachez-le: je ne suis pas avec eux. Ils m’ont capturé, pris en otage. Je suis un vieil ami de Джерард et je connais aussi fort bien Vladimir, avec qui nous avons même chassé l’ours, en Tchoukotka orientale.
– Джерард?
– Depardiov.
– “Le” Джерард? Et “le” Vladimirrr.
– Ceux-là mêmes. Je suis des vôtres. Et je peux témoigner contre ces dangereux terroristes. Je suis un grand admirateur de votre belle nation, et ces…
Mais il fut interrompu par le soldat qui avait assommé Shlom. Qui flanqua un nouveau coup, cette fois-ci à Goulotsy, lui déboîtant la mâchoire. Et le laissant, lui aussi, parfaitement inanimé.
– Amenez le camion vous autres, et embarquez-moi ce beau monde. Et ne touchez pas aux filles. Enfin, pas encore.
Un Oural-375 à six roues motrices s’approcha. Les Omons y firent monter tout le monde, et y jetèrent sans ménagement Shlom et Goulotsy, toujours inconscients, puis claquèrent la ridelle.
Alors que le camion démarrait, des yeux reptiliens apparurent au-dessus de la ligne de crête.
– Lieutenant, j’ai un bizarrrre sentiment.
– Ah oui? Les Omons ont maintenant des sentiments? Dis-moi, Orrrlov, tu te crrrois peut-êtrrre danseurrr étoile au Bolchoï? Ici, mon garrrs, tu es avec de vrrrais hommes. Les Omons. Les sentiments, c’est pourrr les pédés. Et nous, on est pas des pédés. Mais toi c’est peut-êtrrre différrrent? Toi tu as… des sentiments?
Comme ses camarades rigolaient comme des phoques, Orlov ferma sa gueule. Mais il avait toujours un sentiment désagréable. Et il savait que son troisième œil l’avait souvent tiré de situations périlleuses.
Les yeux suivirent le camion.
Et les têtes qui les portaient se mirent à grogner, en cadence.
À un rythme, somme toute, fort martial.
Et peu amène.