Vol plané

© Sergueï Solomko, Le Songe d’Icare [Public domain], via Wikimedia Commons

<blockquote> “Avec le lin, Dédale attache les plumes du milieu avec la cire, celles qui sont aux extrémités. Il leur donne une courbure légère elles imitent ainsi les ailes de l’oiseau. Icare est auprès de lui ignorant qu’il prépare son malheur, tantôt en folâtrant il court après le duvet qu’emporte le Zéphyr, tantôt il amollit la cire sous ses doigts, et par ses jeux innocents, il retarde l’admirable travail de son père. Dès qu’il est achevé, Dédale balance son corps sur ses ailes il s’essaie, et s’élève suspendu dans les airs.” — Ovide, Métamorphoses </blockquote>

À côté des pénibles heures de l’ascension, la descente fut une franche rigolade. Shlom se les pelait toutefois, car il avait cédé sa doudoune à Hécube, clairement sous-équipée. Jusqu’ici, les bras et le poitrail de Kong l’avaient préservée du froid mordant, mais il était hors de question qu’elle affronte le vent glacial de la descente sans une protection minimale.

Un peu comme lorsqu’il faisait du vélo et qu’il pleuvait, et que l’alternative était de s’arrêter sous un pont ou foncer, et qu’il choisissait toujours de foncer, Shlom avait opté pour la vitesse. Congelé jusqu’aux os, il arriva au refuge largement en avance sur ses camarades. Il avait la sensation de ne plus jamais pouvoir se réchauffer.

Après s’être revêtu d’une ridicule parka synthétique fluo, il attendit ses amis qui le rejoignirent prestement et se moquèrent gentiment de sa nouvelle tenue. Le dernier à se poser, Kong, avait mis moins de vingt minutes à faire la descente. Il fit un atterrissage tout en élégance.

Épuisés, ils se préparent un repas immonde à partir des rations militaires périmées qu’ils dénichèrent dans le refuge, mais leur appétit était tel qu’ils eurent l’impression d’être dans un grand restaurant gastronomique. Ils se couchèrent encore habillés - à l’exception de Kong bien entendu. Hamid avait même gardé ses bottes aux pieds.

Au matin, un magnifique soleil éclairait le pic Staline et se reflétait sur la cabane du Chaînon de l’Académie des Sciences. Cependant, personne n’était sensible à la magique beauté de l’instant, car l’heure était grave.

– Qu’allons-nous faire?

– Quelle question…​ Fuir, bien sûr!

– D’accord, mais fuir où? Qu’en dites-vous? Et Hannah?

– Elle nous prépare une évacuation. Euh…​ Attendez, c’est justement elle.

– Shlom, c’est Hannah. Primo: mauvaise nouvelle: les Russes vous ont localisés, ils envoient un Mil Mi-29.

– J’ai toujours détesté ton côté geek. C’est quoi, précisément, un Mil Mi-29?

– Le Mil Mi-29 est le dernier-né des hélicoptères de combat et transport de troupes bolchéviques. C’est l’héritier de son illustre ancêtre, le летающий танк (tank volant). Vous n’avez aucune chance contre cet appareil. Vu sa vitesse, il sera là dans approximativement…​ Dix-neuf minutes. Allez, vingt.

– Merci. Tu as déjà choisi notre oraison funèbre? Personnellement, je pencherais pour le deuxième mouvement de la troisième symphonie de Ludwig van, aka “La marche funèbre”, je lui ai toujours trouvé un petit air joyeux…​

– Tu ne m’as pas écoutée. J’ai commencé par primo:…​ Il y a donc un secondo.

– Et quel est-il, ma chère Hannah? Ne te presse surtout pas, nous ne sommes pas du tout impatients.

Secondo donc, la météo va se gâter. D’ici environ dix-sept minutes.

– Qu’est-ce que tu racontes? Il fait grand beau. D’ailleurs, on voit le pic Staline qui reflète le soleil, je l’ai d’ailleurs en pleine gueule, c’est joli mais pas pratique.

– Le dicton le plus célèbre du Pamir est: “au Pamir, le temps n’est pas boudeur”.

– J’ai déjà entendu ça, mais dans le contexte valaisan. Moins exotique.

– C’est sans doute un classique des expressions montagnardes. Mais pour en revenir à nos dahuts, équipez-vous: ce qui vous attend n’a rien de rigolo, la température va chuter, le vent se lever et surtout un brouillard salvateur va vous envelopper. Certes, il y a encore le problème de votre vitesse et de votre empreinte thermique, mais on va vous trouver une solution pour ça aussi, moi et mes camarades hackeuses et hackers du Яézo. Selon les infos qu’on a déjà, il faut vous rendre couloir 3, salle 2. Vous y trouverez votre bonheur, avec des accumulateurs chargés pour une autonomie de plusieurs heures. Ensuite, c’est cap 112 degrés, je vous envoie le plan d’orientation sur les combicoms que j’ai localisés et sécurisés dans l’abri, ne les oubliez pas. Bye!

Et cette friponne de Hannah raccrocha, sans même leur souhaiter bonne chance.

Les rescapés se regardèrent. Ils foncèrent couloir 3, salle 2, pendant qu’Hamid raflait des combicoms pour tout le monde, avant de les rejoindre. Et tombèrent sur d’étranges combinaisons de camouflage (vu le lieu, intégralement blanches). Avec, au sommet du capuchon, une chapka en lapin synthétique et l’inévitable étoile rouge, flanquée de la faucille et du marteau. Et juste à côté, des sacs contenant des mini-parapentes.

– Des exosquelettes avec suppression de l’empreinte thermique…​ Et des parapentes. Tout un programme.

– D’où sors-tu ça, Vassilia?

– J’en avais entendu causer, mais je croyais que c’était une de ces légendes militaires bolchéviques.

– Jamais je n’enfilerai ça. Et surtout, jamais je ne sauterai avec ça!!!

– Selon Hannah, c’est notre seule chance. Il nous reste 13 minutes. Au boulot!

Ils s’équipèrent à la vitesse du léopard des neiges et sortirent de l’abri.

– P…​! Quelle purée de pois!

On n’y voyait plus à vingt mètres et le magnifique panorama sur le pic Staline, disparu dans la brume, appartenait à un passé révolu. La température chutait à vue d’oeil, enfin, à vue de poil plutôt, qui avait tendance à se hérisser.

Nikalaï regardait attentivement son matériel.

– Je me demande à quoi sert ce bouton?, dit-il tout en appuyant dessus.

Des ressorts sortirent et propulsèrent l’aventurier médiatique dans un saut fulgurant, à une bonne dizaine de mètres. Ses jambes bio-mécaniques amortirent la chute.

– Trop cool! Je suis le marsupilami!!! Et ptoing!, ptoing!, ptoing!

Ils s’y mirent tous, s’éloignant à grands coups de “ptoing!” bondissants.

Kong, qui n’avait pas trouvé de combinaison à sa taille, les suivait avec difficulté mais s’en sortait, car c’est bien connu et les Chinois en ont fait un proverbe, les gorilles dans la brume sont comme les carpes dans l’étang - à l’aise, quoi.

Alors qu’ils étaient déjà largement hors de portée grâce à la technologie de pointe militaire bolchévique, le Mil Mi-29 rejoignit l’abri. Et s’écrasa dans une formidable explosion à l’atterrissage.

– C’était quoi ça?

Shlom entendit une voix dans l’oreillette de son combicom.

– Salut, c’est Irma, une copine d’Hannah. Je m’occupe de votre surveillance aérienne en ce moment. Ça, pour répondre à ta judicieuse question, c’était le Mil Mi-29 qui s’est écrasé dans une formidable explosion à l’atterrissage. Plus besoin de stresser, enfin, tant qu’ils ne vous en envoient pas un autre, mais selon ce que je vois il n’y a pas d’autre appareil immédiatement disponible. Vous avez une bonne marge.

– Alors Shlom, c’est quoi ce bruit?

– Ce bruit, Nikalaï, c’est : “tais-toi et saute”.

Et ptoing!, ptoing!, ptoing! firent nos amis en continuant à s’enfoncer dans la brume, cap 111 degrés, est-sud/est, déclinaison magnétique comprise.