<blockquote> « Quand je songe, mon cœur s’allonge comme une éponge que l’on plonge dans un gouffre plein de soufre où l’on souffre de tourments si grands si grands si grands que… Quand je songe, mon cœur s’allonge.… etc. » <p>— Anonyme, poésie surréaliste</p> </blockquote>
Grâce au combicom et au GPS, Shlom avait pu localiser sa proie, partie pour le désert. Après avoir âprement marchandé sa place à Tripoli, il fallut encore à Shlom trois jours d’un rude voyage pour rejoindre le cœur du Tibesti tchadien. Un bus solaire tout-terrain l’avait amené au bout du goudron, mais pas au bout de la route, à 800 kilomètres au sud de la capitale de la Tripolitaine. Dans la mythique Sabha, il ne vit point de reine, sinon mendiante, en guenilles, quémandant quelques crédits pour sa sébile. La ville s’endormait, on en oubliait le nom1).
Depuis l’épuisement total des ressources pétrolières du Maghreb, dans les années ’20, cette portion du désert n’était plus sur aucune route. La découverte d’uranium exploitable dans la bande d’Aouzou avait fait long feu, la production étant largement insuffisante pour justifier la construction d’une route énergivore, les dirigeables solaires étant largement suffisants à écouler les quelques tonnes de minerai produites annuellement, qui n’avaient généré pratiquement aucun emploi dans la région, sinon quelques prostituées pour les rares mineurs, qui provenaient essentiellement de zones sinistrées du Nord / Pas-de-Calais ou des Cornouailles.
À Sabha, les habitants désœuvrés jouaient toute la journée seuls, sur leurs combicoms, enfermés, aliénés, désespérés. Le tableau était lugubre. À partir de là, c’était la fin du goudron et le début de l’aventure. Pour pallier les maigres ressources du moteur électrique à énergie solaire du vieux bus Tata, les passagers étaient fréquemment priés, de manière insistante et pas du tout polie, à fournir leur obole énergétique de bras et de mollets et même les vieilles et les vieux étaient regardés de travers lorsque le calibreur2) les éclairait, dénonçant leur manque de rendement. L’individualisme, l’égoïsme occidental avait malheureusement traversé la Méditerranée, mais on restait en Afrique et Shlom ne vit pas de ces pénibles scènes si coutumières au nord, où de pauvres vieux trop peu performants se voyaient débarqués dans un froid glacial par les autres passagers excédés et peu solidaires. Chacun semblait alors oublier que vieux, il serait un jour.
C’était dur: assez rapidement au sud de Sabha, après un reg déjà difficile, on traversait une ramification du grand erg oriental et il fallait fournir une énorme énergie pour franchir le sable. Le conducteur était doué, mais il ne put éviter l’ensablement à plusieurs reprises, il fallait alors sortir du bus, sortir les plaques à sable, pousser, remonter et recommencer. À cause des mines qui restaient du conflit pour la bande d’Aouzou, il ne fallait pas s’écarter de la piste, et on ne pouvait pas contourner les dunes qui s’y formaient parfois. Peu après, cela devenait plus difficile encore: sitôt franchie l’ancienne frontière tchadienne, la route était tout sauf plate. On abordait rapidement les contreforts du Tibesti et l’accès à la passe de Korizo en avait fait suer plus d’un. L’odeur de transpiration était intense, c’était pire que le vestiaire d’un club de boxe. Pour des raisons pratiques liées à l’airship-port de Toussidé, la route obliquait ensuite au nord-ouest entre la stratovolcan du pic de Toussidé qui culminait à plus de trois mille mètres et n’émettait plus que de rares fumerolles sporadiques, et au sud le Trou au Natron, qui étendait son triste contenu salé sur près de quarante kilomètres carrés, dans une caldeira d’une profondeur avoisinant un kilomètre.
C’était certes beau, mais parmi les passagers exténués du poussif Tata, personne, à l’exception de Shlom, ne leva la tête, et encore ce dernier ne jeta qu’un rapide coup d’œil pour se replonger sur l’écran qui mesurait son effort. Comme le bus s’arrêtait près du pied du pic Toussidé, les passagers harassés descendirent tous. On voyait encore l’ancienne route militaire partiellement goudronnée qui partait au nord-est, en direction de la petite ville de Bardaï, rendue célèbre au siècle passé par l’affaire Claustre3), aujourd’hui encore plus endormie que Sabha. Cette route continuait ensuite vers la bande d’Aouzou et sa petite mine d’uranium.
L’espion GPS indiquait à Shlom qu’Hubert était parti pratiquement plein sud, en direction de Soborum. Hannah lui fournit des informations complémentaires et lui suggéra de trouver un moyen de transport aérien: par voie terrestre, il lui faudrait en effet faire un sacré détour, en remontant jusqu’à Bardaï puis en obliquant pour remonter une formidable vallée aux falaises impressionnantes, sans nul doute magnifique mais éreintante et fort longue. Shlom n’étant pas là pour faire du tourisme, il chercha un appareil. Empoignant son sac de marin, il tomba sur un Toubou, qui s’était ingénieusement installé un hamac dans la structure de son gyroptère et qui se redressa à l’approche de Shlom. Décelant le client, le Toubou s’éclaira d’un magnifique sourire qui fit apparaître ses dents limées et pointues. Comme Hannah lui avait envoyé un petit vocabulaire Tedaga - Shlom eut la surprise de voir que cette langue, parlée par un petit groupe humaine d’un peu plus d’une dizaine de milliers de personnes, avait fait l’objet d’étude d’un linguiste moscovite en 1998 -, Shlom chercha à impressionner le Toubou en commençant par une salutation. Le Toubou éclata si fort de rire qu’il en chut de son hamac, et Shlom comprit qu’il avait sans doute raté son entrée en matière. Le Toubou se présenta:
http://www.laboiteverte.fr/gyroptere/
– Yo man. Je suis Hakim. Hakim Baille. Tu veux aller à Soborum?
– Euh… Oui.
– Un sacré chemin depuis ici. Tu le sais, n’est-ce pas?
Shlom comprit quil allait sans doute devoir raquer, d’autant plus que Hakim était en situation de total monopole. Vu le budget Turraytini, Shlom ne marchanda que le strict nécessaire pour ne pas perdre la face, rabaissant le prix initial de 30K crédits à 7K crédits. C’était sans doute encore largement trop cher payé, mais Hakim s’avérait être un gars sympa, et Shlom voulait surtout être sûr qu’il ne l’arnaque et l’attende pour le chemin du retour. Après avoir scellé le deal par un thé vert, tous deux prirent place sur le gyroptère. Hakim fournit une paire de lunettes à Shlom et remonta les siennes de sa chèche sur ses yeux.
– On va faire le trajet en quelques heures, avec une pause au col, ok?
Comme Shlom acquiesçait, Hakim reprit.
– Merci à tous les passagers d’éteindre leur cigarette et d’attacher leur ceinture. Nous décollons.
– Go, répondit laconiquement Shlom.
Comme toujours, c’était le plus dur au décollage, malgré la petite rampe de lancement qui favorisait l’envol. Comme disait la vieille blague du début du XXIe siècle: C’est loin la Russie? Tais-toi, et pédale!
– C’est encore loin ?
– Vous feriez mieux de vous concentrer sur votre pédalage, pas fameux. Je pensais que vous seriez plus performant au vu de votre physique… Hin ! Hin ! Hin ! (Hakim émit ce petit grincement, typique du rire saharien). Nous sommes bientôt au col, allez. Là je vous promet un petit thé vert, et même, à la menthe, soyons fou. Avec plein de bon sucre.
Shlom n’en pouvait plus et ses mollets le lâchaient, il avait régulièrement de douloureuses crampes qui s’étendaient jusqu’aux orteils, il se mettait alors en danseuse sur la pointe des pieds mais Hakim, le remarquant immédiatement, se retournait, dévisageant Shlom d’un air de dire: « alors, fatigué? », ce qui constituait évidemment un insupportable affront pour Shlom qui se remettait à pédaler avec fureur, rapprochant à chaque cycle de ses jambes le gyroptère de sa destination finale.
– OK. 3h43 minutes. On est arrivés. Bonne performance.
Shlom descendit du gyroptère avec raideur. Ces journées d’effort commençaient à se faire sentir, même pour un dur à cuire. À côté du gyroptère de Hakim, on pouvait voir un Homer4), aussi disgracieux que monstrueux. Shlom croyait que ce type d’appareil avait totalement disparu après les deux ou trois prototypes des années ’60 et ’70 du siècle passé, mais force était de constater qu’il existait un exemplaire relativement récent de ce mastodonte absurde.
Миль 12, Московский вертолетный завод им. М. Л. Миля 12 © Wikimedia Commons - CC-by-3.0
Lourd, lent, d’une faible autonomie, d’un plafond limité et d’une consommation ahurissante, il était tout à fait étonnant d’imaginer que pareil appareil puisse encore être utilisé dans un monde où le pétrole était devenu si rare. Souhaitant rester discret, Shlom arrangea un petit « supplemento » avec Hakim pour planquer le gyroptère un peu plus loin. Connues des Romains, les sources thermales de Soborum constituaient depuis des siècles le remède miracle pour les pieds fatigués des Toubous, puis des légionnaires. Shlom se réjouissait d’y détendre ses petits petons perclus de fatigue et de crampes. Shlom se dirigea prudemment vers les solfatares de Soborum.
Hakim l’avait aidé à se déguiser en Toubou albinos, ils avaient prévu un scénario farfelu comme quoi Shlom serait sourd-muet, ce qui le dispenserait de se démasquer avec son tedaga de cuisine. Il s’appliquait à le suivre pas à pas, car on sentait le sol craqueler sous les pieds, du fait de l’activité volcanique. Il menaçait à tout moment de s’effondrer si on s’éloignait de la sente, engouffrant alors le malheureux pêcheur dans un enfer dantesque. Toutes les couleurs de l’enfer étaient d’ailleurs présentes, et une forte odeur sulfureuse et pestilentielles régnait. Lunaire. Shlom entendit les Russes avant de les voir, bruyants et vulgaires comme des militaires soviétiques. Ils étaient une bonne trentaine, nus comme des vers, et la vision de ces corps blancs dans ces caldeiras perdues au fond du Tibesti avait quelque chose de primitif et d’effrayant.
Shlom eut une fugace hallucination, les corps des Russes remplacés brièvement par ceux de légionnaires perdus, venant du fond des temps. Ils s’approchèrent du groupe de guides toubous des Russes, auprès de qui Hakim fit les présentation du sourd-muet albinos qui l’accompagnait. Caché sous sa chèche, Shlom jouait son rôle. Les Toubous ne furent sans doute pas dupes, mais retransmirent fidèlement le scénario à la sentinelle russe, un jeune adulte au visage encore criblé d’acné adolescente, qui n’y vit que du feu.
Il se firent un thé, et Shlom en profita pour espionner discrètement. Alors que les soldats se baignaient dans de petites vasques, Hubert était entouré de Russes sans doute plus gradés, dans le plus grand bassin. Les fumerolles et le bruit des conversations rendaient difficile la compréhension des discussion, par chance le combicom de Shlom comprenant un micro directionnel très discret, qu’il activa en le pointant sur Hubert. Il put alors saisir la conversation suivante, traduite du russe:
– Alorrrs mon cherrr Huberrrt, satisfait?
– Oui Harun. Tout va à merveille. Notre projet touche à son but, et mon corps chérit ces endroit, excepté l’odeur. À part pour un vulcanologue, je ne vois pas comment la supporter.
– Effectivement, ça poue. Mais ça me dérrrange pas. Norrrmal, l’odeurrr, on est en Afrrrique, chez les Négrrros, tout poue.
Le dénommé Harun partit d’une gros rire gras et raciste, Hubert se contentant de sourire de son air poli et coincé d’hypocrite calviniste.
Le Russe hurla:
– Fedia, vodka! Poutain, il fait trrrop soif parrr ici, oune malenkaia vodka glacée serrra parrrfaite.
– Certes, oui, bien entendu, cher Harun. Comme d’habitude, vos suggestions sont excellentissimes.
Le soldat post-adolescent boutonneux se précipita vers eux, porteur d’une bouteille glacée de Stolichnaya et de quelques petits verres à long col. Ils trinquèrent:
– На здоровье!
– Tchin thin!
Et jetèrent leurs verres comme des rustres.
– Je lève donc un toast à la réussite de notre projet. D’après mes dernières informations, les vecteurs balistiques sont enfin prêts. Il ne reste plus qu’à faire notre test en grandeur réelle, ce qui permettra aussi de faire disparaître toutes les traces et surtout témoins du développement du projet. Si tout se passe bien, nous pourrons déclencher l’opération dans les délais prévus.
– Délais, délais… Difficile de parrrler de délais pour oune opérrration qui a commencé il y a des dizaines d’années!
– Certes oui, cher Harun, vous avez bien entendu raison, comme d’habitude. Ceci étant, notre tranche de l’opération est quand même nettement plus récente, si je puis me permettre, sans vouloir d’aucune manière vous contredire.
– C’est vrrrai…. Et votre charrrmante mais trop naïve épouse, Helena?
– Affaire réglée.
Shlom serra les dents: ainsi donc, la belle brune s’était-elle bel et bien noyée - enfin, on l’avait aidé à se noyer.
Hubert reprit:
– J’ai réussi à la faire disparaître de façon crédible, en faisant passer sa disparition pour un accident natatoire. On a trouvé un corps assez semblable, on l’a fait passer de vie à trépas et on a fait croire que c’était ma femme. Point.
Helena était donc vivante?
À nouveau, Hubert:
– Les médias, je veux dire les paparazzi-e-s qui nous harcelaient, ont gobé tout cru cette histoire et sont convaincu-e-s de sa disparition tragique, ce qui a d’ailleurs été fort bénéfique financièrement, puisque nos chers donateur-trice-s, des plus riches aux plus humbles, ému-e-s, ont versé des sommes substantielles à ce qu’ils croient être notre noble cause. Nous savons tous deux comme notre cause réelle est noble, mais comme elle diffère de ces divagations écologicos-zoologistes, n’est-ce pas?
Hubert émit ce qui devrait être un rire, faisant blatérer un voisin dromadaire, accompagné du gros rire gras de Harun, ce hennissement chevalin fit courir un frisson le long de la colonne vertébrale de Shlom. Ces deux-là formaient un véritable duo comique, mais d’un humour aussi noir que sinistre.
– Oui, Hubert, trrrès drrrôle, mais je voulais dirrre, qu’allez-vous en fairrre?
– M’en débarrasser, définitivement et prochainement. J’ai assez joué avec, elle me lasse, elle ne m’est plus utile et est devenue gênante, voire dangereuse depuis son revirement. Elle fera partie des dommages et pertes collatéraux-ales lors de l’opération camerounaise.
– En ce cas, cherrr Houberrrt, pourrrais-je vous prrrier…
– De vous en faire profiter avant sa disparition de scène? Mais cela va de soi. Faites-lui passer dessus toute votre troupe, si cela vous chante. Cela lui servira de punition, à cette garce, cette salope sans gratitude. Quand je pense que je l’ai sortie du caniveau, de sa misère sofiote! Navrant…
– Oui, les boulgarrres sont les Négrrros de l’Est, Wharrrf! Wharrrf!! Wharrrf!!!
Et ils se remirent à rire et à boire. Affligeant spectacle. Hakim fit un signe discret à Shlom, qui suivit son regard. Un officier vaguement plus distingué que ses collègues observait Shlom avec attention, un air méfiant sur le visage.
Hakim chuchota à l’oreille de Shlom:
– Je crois qu’on devrait s’en aller. Rapidement et sans délai.
– En effet.
Ils se levèrent sans précipitation, prétextant un besoin naturel et s’éloignèrent. Shlom avait retenu de cet épisode qu’Hubert était bien un affreux salopard, comme il le suspectait depuis déjà. Il semblait mêlé à une louche histoire impliquant des barbouzes soviétiques. Enfin, il verrait peut-être en chair et en os la belle Helena, et s’offrirait sans doute aux frais des Turraytini un voyage jusqu’au Cameroun. Ils reprirent le gyroptère et retournèrent à l’airship-port de Toussidé.
Le voyage fut un vrai plaisir, car sur le chemin du retour Hakim avait montré à Shlom une petite caldeira discrète où ils avaient pu faire trempette. L’eau miraculeuse des Toubous n’avait pas usurpé sa réputation: toutes les courbatures, douleurs et autres petites misères de Shlom s’étaient volatilisées, fondues dans la magie de l’eau thermale.
En attendant le retour des Russes et de Hubert, Shlom discuta avec Hakim qui lui confirma que des Russes venaient régulièrement par là avec leur gros appareil bizarre, suscitant toujours l’intérêt des locaux, même s’ils n’y avait rien à en tirer financièrement. Le GPS espion miniaturisé qu’Hubert s’était fait injecter sous l’épiderme par Shlom se manifesta. L’appareil russe fut bientôt en vue, survolant le pic Toussidé et piquant droit au sud. Shlom se renseigna auprès de Hakim qui lui dégota un vélo solaire, moche mais performant et solide, qu’il pouvait louer et ramener soit à Toussidé, soit à Faya Largeau, le tout pour un bon prix. Shlom refusa un dernier thé car le temps pressait, il avait sans doute encore pas mal de route à faire et ne voulait pas que Hubert le distance trop, à regret car il en était venu à véritablement apprécier la compagnie de Hakim Baille. Ce dernier comprit le refus de la cérémonie du thé, assez longue, mais insista pour un café.
Il prépara un café infâme à Shlom, qui fut très étonné du goût, alors qu’il avait bien observé la préparation puis reniflé le café, un peu fort mais de qualité. Hakim, sans un mot, lui montra la cafetière. Shlom regarda mieux et vit une mauvaise copie chinoise de Bialetti, illusoire contrefaçon.