Épilogue

C’était comme une renaissance. Jamais, depuis mon grand marasme, je n’avais connu cela. Je me sentais décontracté, bien dans ma belle peau d’ébène, utile et surtout aimé. En intégrant le mouvement cyberpunkette, j’avais rejoint une véritable famille, qui m’avait reçu à bras ouvert. Il faut dire que tous ces engagés n’étaient pas des enragés, sur le plan physique, et qu’ils étaient content d’avoir un vrai dur parmi eux.

J’avais formé, depuis mon intégration, des dizaines de bataillons de choc, les entraînant au close-combat, au maniement des armes et à l’art de résister à la torture. Et grâce à eux, j’avais découvert la douceur, si éloignée de la rudesse de mon éducation tutsie. La petite brise du soir, celle du matin, la sensation de l’eau fraîche sur le corps, la douceur de l’eau qui glisse le long du corps lorsque l’on se hisse sur un ponton, en sortant à la force des bras d’un lac. Les astres, la musique, des trucs fous comme le cinéma, le théâtre et même la danse (enfin, dans une certaine mesure). Les longues discussions à bâtons rompus à travers la nuit, avec les jeunes idéalistes et les vieux réalistes, et les cafés de l’aube qui appellent au retour à la vie réelle. Des voyages internationaux m’avaient fait connaître la dimension de ce mouvement, et son hospitalité toute africaine, malgré son cosmopolitisme. Je m’étais mis à aimer ces gens, des femmes mais aussi des hommes, tous des camarades, qui m’aimaient en retour.

La belle et grande Hécube avait tout de suite flashé sur moi (au point que Shlom m’en avait voulu un peu, du moins au début, puis le temps passa et régla tout). Et même Hannah et Heifara avaient été séduites, il faut dire d’Heifara qu’elle aimait bien le combat rapproché et que, malgré sa grande connaissance du noble art du Jiu-Jitsu, j’avais encore quelques bottes secrètes à lui apprendre.

Dans le cadre de mes missions, je m’étais acheté des lunettes optiques à verres neutres, qui me donnaient un air distingué, avec mon costume trois-pièce et mes chaussures anglaises. Je me mettais à sourire à tout le monde, à aimer voir des enfants, à respecter les anciens, en un mot à m’emplir d’humanité. Et je cueillais les fleurs lors de mes missions, remplissant peu à peu un herbier qui commençait à avoir une certaine allure. Je fermai le tome deux de la grande logique de Hegel d’un coup sec, et en donnais un grand coup sur la tête du banquier de Singapour que je devais encore faire parler, pour qu’il me donne les codes d’accès aux comptes des maffiosi russes qu’il cachait, pour le financement du mouvement. Il allait encore falloir prévoir comment faire disparaître son corps, une fois que j’en aurai fini avec lui. Il devait parler vite, car j’avais repéré un magasin qui vendait des Vanda Miss Joaquim, qualifiées depuis 1981 d’orchidées de Singapour, à un bon prix, et il fermait bientôt. Il fallait que je soigne mon meurtre : comme disait l’autre, il y a toujours dans l’exécution quelque chose qui n’a pas été parfait. Tremble, chien de capitaliste. Tu vas parler. Puis mourir.