Réveil difficile pour Shlom, toujours ficelé à sa chaise aussi statique qu’un vieux baobab. Devant Shlom se tenait un grand homme distingué, de profil (gauche).
– Enchanté. Moi c’est Hamid. Abdul Hamid II. Pour que tu me serves.
Hamid se retourna et présenta son profil droit. Une série de terribles balafres lui tailladaient le visage, et le haut de son oreille droite manquait. Il sourit, d’un sourire aussi inquiétant que ses cicatrices.
– Mais… Je vous connais? J’ai déjà vu votre visage. Et ce nom… Shlom fouillait sa mémoire à toute vitesse.
– Alors tu es cultivé. Ou tu as simplement une bonne mémoire.
Et Hamid frappa cruellement Shlom au visage. Shlom se remémora soudainement ce visage. L’été 1994, il avait fait la une de tous les magasines. En plein génocide rwandais, cet anonyme Totsi avait représenté la cruauté de ce massacre, visage balafré par les coups de machette, miraculeusement rescapé. Et des dizaines d’années plus tard, il était devant lui. L’air pas drôle. Quand à cet étrange nom… Il ne parvenait pas à le remettre, il était sûr qu’il ne collait pas du tout au Bantou qui lui faisait face.
Hamid souleva un sourcil, étonné. Il frappa à nouveau Shlom, et répondit simplement « ni amahoro ». Le deuxième coup était nettement plus violent. Et Shlom se rappela alors. Vers la fin du XIXe siècle, le sultan Abdul Hamid II avait organisé de vastes massacres d’Arméniens et d’Assyriens dans l’empire ottoman, se soldant par près d’un demi-million de morts, prélude aux grands génocides du XXe siècle.
– Pourquoi un Tutsi prendrait-il le nom d’un sultan musulman. C’est idiot. Et anachronique.
Hamid, qui s’apprêtait à en coller une nouvelle à Shlom, garda le bras levé sans achever son geste. Son sourcil était franchement levé.
– Bien. Je te dois une explication.
– « Ndashaka amazi »3), répondit Shlom, qui avait de bon souvenirs de kinyarwandais.
– D’accord. Hamid claqua de la langue, et un homme apparut.
– De l’eau pour ce prisonnier. Tout de suite.
L’homme revient immédiatement avec une carafe et un verre. Hamid versa délicatement de l’eau dans la bouche de Shlom, qui but avidement.
– Voici donc mon histoire. Il y a de nombreuses années, ma famille, mes voisins, mon bétail, et moi avons été tué. Même le cuisinier, patatras, cadavere. À coup de machettes, de matraque ou de grenades, des armes offertes par la République française à feu le président Juvénal Habyarimana, assassiné le 6 avril 1994.
– Comme dirait un autre président, égyptien celui-ci et aussi assassiné, ça date.
– Très drôle. Et maintenant laisse-moi parler.
Tout en collant une nouvelle baffe magistrale à Shlom, Hamid reprit son récit.
– Or donc, je me réveillais il y a quelques décennies dans un bain de sang, recouvert de cadavres frais. Mes amis. Toute ma famille. Et moi, me mourant. Nos assassins étaient partis et la nuit était tombée, ils m’avaient laissé pour mort. Je souffre depuis d’un cauchemar récurrent. Je ne valais guère mieux que les morts. Mes blessures étaient sérieuses. Je parvins à me faire un pansement sommaire avec des habits et à me dégager du charnier, bras après bras, fesse après fesse, morceau de cervelle après tripe. C’était sanglant. Très.
Je me soignais avec des herbes, ma mère m’ayant transmis les secrets des plantes, je me cachais, et parvins à rejoindre les troupes du FPR près de la frontière ougandaise, après avoir faussé compagnie aux soldats de l’opération turquoise, qui m’avaient recueilli et soigné, avec quelques milliers d’autres rares rescapés du génocide Hutu. Un reporter m’avait remarqué dans le camp et avait pris le cliché qui m’a valu une renommé mondiale4), anonyme et peu payante. Au sein du FPR5), je me suis très vite distingué par ma violence bestiale. Je n’avais plus personne pour retenir mes passions, et la vengeance était ma seule amie. Même mes camarades de combats, qui n’étaient pas des tendres, avaient peur de moi. Seuls mes cauchemars pouvaient encore me faire peur.
– Et ce nom de guerre?
– Comme Abdul Joshua Ruzibiza, j’ai fait partie de l’APR, la branche militaire du FPR, dans la dernière décennie du XXe siècle. Comme lui, j’ai rejoint le Network Commando et la Direction du renseignement militaire, puis le contre-espionnage. Comme lui, j’ai déserté et je l’ai suivi en Ouganda, puis en Europe, mais là c’est parce que je voulais tuer cet élément perturbateur, qui prétendait dénoncer les soi-disant crimes de Kagame et de nos forces. Je n’y suis jamais parvenu, mais c’est en fréquentant des bibliothèques que j’ai découvert le personnage et l’histoire de Abdul Hamid II, et décidé de prendre ce nom de guerre.
– Et que fais-tu ici et aujourd’hui, si loin dans le temps et l’espace de ton histoire.
– Cela, tu ne le sauras pas. En tout cas pas de ton vivant. J’ai pas le berlue, ce con nie!
Re-baffe. Et sortie du tortionnaire.
Shlom explora sa mâchoire à l’aide de sa langue. Il ne lui semblait pas avoir de dent cassée. Il sentait qu’il devait s’enfuir au plus vite, avant que ce Tutsi dément ne revienne pour, il en était certain, l’achever à petit feu, par simple plaisir. En même temps, une curiosité morbide le dévorait, et il rêvait de pouvoir comprendre la suite de l’histoire de ce singulier personnage.
En faisant appel à toute sa science de krav-maga et et à ses talents de Ninja, et surtout en se contorsionnant habilement, il parvint à extirper de la fausse cicatrice de son poignet gauche la minuscule lame de rasoir en kevlar qui ne le quittait jamais, et entreprit de couper ses liens. Se rapprochant le la porte de la cellule, après avoir éteint la lumière, il se mit à gémir doucement: « de l’eau, de l’eau… ».
Le gardien qui lui avait amené la carafe posa ses mains sur les barreaux de la porte de la cellule, cherchant à voir dans l’obscurité. Ne distinguant rien et persuadé que son prisonnier était toujours solidement ligoté sur sa chaise, il ouvrit la porte. Shlom lui sauta dessus et lui trancha la carotide d’un coup précis et vif, évitant de façon experte le jet de sang artériel. Il le déshabilla et revêtit son uniforme, en tâchant de le garder le plus propre possible. La chèche du gardien était miraculeusement immaculée, et il l’utilisa pour se masquer le visage, recouvrant de poussière les parties visibles, il pouvait passer pour un maghrébin, avec sa gueule de métèque. Se faufilant rapidement dans les couloirs, il trouva en quelques minutes une issue et se retrouva dans une ruelle sombre. Il était libre.