<blockquote> Je dirai Ma puissance est ma propriété. Ma puissance me donne la propriété. Je suis moi-même ma puissance, et je suis par elle ma propriété. <br /><br /> — Max Stirner, <em>L’unique et sa propriété</em> </blockquote>
Max Stirner par Félix Valloton in: La revue blanche, Tome XXI, 1900 © Wikimedia Commons - CC-by-3.0
Comme d’habitude, Genève était grise. En sortant de la galerie marchande, Shlom se fit aborder par un sdf vendant un journal pour sans-abri, un témoin de Jéhovah, un ex-junk qui voulait du fric pour sa cause et surtout pour son maître spirituel, des toujours-junks qui voulaient du fric ou vendre de la poudre qui, à l’odeur, aurait peut-être permis à Lady Macbeth de nettoyer la fameuse et tragique tâche de sang, vu sa teneur en lessive. Il fendit cette cour des miracles en l’ignorant superbement et se dirigea d’un pas vif et alerte vers la vieille ville.
Traversant la rade, il nota que les colverts avaient totalement disparus, remplacés par des ersatz de canards électroniques destinés à donner le change aux rares touristes chinois et russes venant encore en Suisse, malgré l’insécurité. Plus personne n’osant sortir un appareil photo dans la rue de peur de se le faire braquer, ces canards municipaux n’intéressaient personnes, tout bourré de puces (virtuelles) qu’ils étaient. De toute manière, le budget qui leur était destiné devait être réduit à néant, car ils étaient tous immobiles.
Arrivé sur la rive gauche, Shlom passa le check-point. Le garde privé lui fit un long interrogatoire après la fouille (complète), se demandant bien ce que ce particulier allait faire dans les beaux quartiers. Malgré la lettre que le garde déchiffra comme un vestige archélogique, Shlom dut insister à plusieurs reprises pour qu’il consente à appeler l’étude des notaires. Sitôt raccroché, il lui fit signe de passer, visiblement à contrecœur. Shlom prit la très bourgeoise rue du Rhône et parvint finalement à destination, en évitant habilement les nombreux trous sur la route, emplis de vieux sacs poubelles puants. Ici, on tenait le haut du pavé. Il se plaça devant l’identificateur et sonna.
Au bout de quelques instants, la porte blindée s’ouvrit automatiquement. Comme Shlom entrait, une blondasse à l’air vachard le pria de patienter en le regardant comme une crotte égarée et l’emmena dans une salle d’attente austère et dépouillée. Il s’endormit presque immédiatement. Il sentit qu’on le secouait pour le réveiller.
– Monsieur Rublev, Monsieur Rublev! Réveillez-vous
– …???!!!
C’était la blondasse, qu’il suivit jusqu’à un bureau aussi grand que son logement tout entier. Derrière le bureau, deux hommes, un vieux maigre, et un très vieux, encore plus maigre. Shlom comprit du premier coup d’œil qu’il avait affaire à deux rigolos et qu’ils allaient bien s’amuser.
– Monsieur Rublev, prenez place… Je me présente, Holopherne Desprais. Voici Hildebert Desprais, mon associé et frère. Souhaitez-vous un café? Comme Shlom acquiesçait, il pressa sur un bouton. La blondasse apparut.
– Héloïse, vous voudrez bien nous préparer du café? Héloïse prit la porte, et c’est Desprais qui reprit la parole.
– Pas mal, cette petite, elle est toute nouvelle. On a bien choisi. Bien, revenons à nos ovins. Cher Monsieur… Rublev, c’est cela? C’est étranger?
– Non, c’est un nom typiquement helvétique. Je plaisante. C’est d’origine russe. Mais j’ai aussi des racines confédérales. Les Russes disent que quand on voit une lumière au fond du tunnel c’est un train qui arrive en face.
Shlom vit tout de suite que son witz1) avait fait hurler de rire Holopherne Desprais. Intérieurement s’entend. Ce mec avait un sacré rire intérieur.
– Bien, bien, ce n’est pas tout ça… Passons au vif du sujet… Comme nous vous l’avons dit, nous représentons les intérêts d’une personne qui souhaite obtenir des informations sur une tierce personne.
– Qui est votre client?
– On nous a dit que vous étiez discret. C’est vrai ?
– Mon surnom est carpe muette.
– En ce cas, c’est la famille Turayttini. Il s’agirait simplement d’enquêter discrètement sur la disparition de leur belle-fille. Avec une belle prime à l’avenant.
– De quel ordre, la prime?
– De l’ordre de cinq zéros. Dix puissance cinq, si vous préférez. Au singulier.
– Ah… Shlom ravala sa salive pour ne pas trop baver sur le bureau empire, ça aurait sans doute taché le velours et cela ne faisait pas très genre.
– Qui est cette femme disparue?
– Elle s’appelle Hélèna Turayttini, née Ioussoupov. Presque une compatriote, en somme. Il rit, ainsi que son associé. Shlom se fendit pour sa part d’un large sourire aussi hypocrite que japonais.
– Voici sa photo. Elle travaille dans une galerie d’art contemporain, à la Cité bleue. Dans l’enveloppe; vous trouverez de l’argent pour vos premiers frais. Voilà, c’est tout, nous attendons de vos nouvelles, cher Monsieur Rublev.
Ils échangèrent poignées de mains franches et sourires cordiaux. La blondasse revint tenir la porte pour Shlom, tirant toujours une gueule d’enterrement, et il se retrouva enfin libre. « Ouf, pas fâché de retrouver la vraie vie, et pas ces saletés d’univers confinés, enfermés et aseptisés, » se dit-il en marchant dans une crotte humaine - les crottes de chien avaient totalement disparu depuis des décennies. C’était la preuve qu’il venait de sortir des beaux quartiers.