Logistique

Sitôt sorti de chez les frères Desprais & Desprais, Shlom chercha un moyen de transport car la ville le rendait flemmard et qu’il était plein aux as. Malgré le liquide et la carte de crédit trouvés dans l’enveloppe, il ne parvint à attraper ni bus, ni rickshaw, ni même de tandem. Il faut dire que dans ce quartier, chacun semblait posséder sa voiture privée avec chauffeur-gorille en prime, comme en témoignaient les garages blindés visibles alentours. Une ou deux voitures solaires passèrent, mais ses occupants restaient sourds à ses signes effrénés, malgré le billet de cent écus qu’il agitait entre ses doigts. Il se lança donc, jetant un pied devant l’autre dans ce vaste et complexe processus nommé « marche ».

Vers la gare, il trouva un rickshaw âprement disputé à une ménagère rentrant de courses. Le pédaleur avait vite compris lorsqu’il compara les poids et surtout vit la thune. Ancien graphiste prénommé Hugues, il raconta sa vie pendant le trajet, comment il était devenu taxi-man et avait fondé, avec son fils Robert, une dynastie de taxis. Mais la Troisième Guerre Mondiale et le Grand Choc Énergétique les avaient laissés sur le carreau, et ils s’étaient recyclés dans le transport écolo et sportif. Le type s’avérant plutôt sympa et visiblement débrouillard, Shlom lui proposa un arrangement pour ses transports pendant son séjour à Genève.

En quelques minutes, il l’amena à l’autre bout du canton, en pleine périphérie prolétaire, devant un HLM hideux de Mategnin, tombé en décrépitude depuis une bonne décennie, et abritant des familles braillantes. L’ascenseur étant en panne, Shlom se tapa les dix étages à pieds, jusqu’à l’appartement de sa copine Hannah.

Vieille gauchiste impénitente, Hannah avait été de toutes les luttes, de tous les combats, une sorte de fourmi infatigable travaillant dans l’ombre à la construction de la révolution. Lesbienne politiquement engagée, elle avait hébergé de nombreux clandestins, et avait eu ainsi très tôt maille à partir avec différentes autorités et services policiers et politiques. À l’aide d’une taupe de ses amis travaillant au département informatique cantonal, elle parvint à infiltrer et à modifier les réseaux électroniques de la police et du contrôle de l’habitant et a disparaître purement et simplement du cadastre électronique. Hannah était devenue une spécialiste du piratage informatique, une hacker rouge carmin. Recluse dans son HLM qu’elle avait délibérément choisi d’habiter par engagement politique, son appartement était truffé de machines hétéroclites travaillant 24 heures sur 24 à briser les codes d’accès d’informations confidentielles.

Elle n’avait pas vieilli du tout, il faut dire que cela ne faisait que quelques mois qu’ils ne s’étaient plus vus. Le cheveu filasse, l’air hagard, une conjonctivite chronique provoquée par le perpétuel pétard aux lèvres, elle portait un éternel training informe avec des Mickeys (sa seule et stupéfiante concession au capitalisme bourgeois et à la société du spectacle consistait en une admiration de l’empire Disney). Pâle et maladive, c’était un vrai laideron, alors qu’elle aurait pu être une beauté en quelques coups de trompe-couillon, mais c’était d’abord et surtout une super-pote, ravie de revoir Shlom, ce qui était réciproque. Une bise et Shlom lui donna le dossier transmis par les notaires qu’elle disposa dans une sorte de corbeille-avaleuse. Les documents étaient automatiquement avalés et scannés. Hannah dicta ensuite oralement quelques instructions et ses machines se mirent au travail.

Pendant ce temps, elle leur chercha deux bières et ils papotèrent gaiement. Ils n’avaient pas fini leurs boissons que l’écran crachait les résultats, dont le sommaire et les résumés semblaient fort alléchants. Hannah fila à Shlom ce qui ressemblait à une carte combicom, mais intégralement noire.

– C’est une carte spéciale, elle m’a été transmise par un pote du Chiapas; ils ont piqué ça à des agents de la CIA qu’ils ont retourné. Tu peux communiquer librement avec n’importe qui, n’importe où depuis un combicom, gratuitement, sans origine décelable possible pour ton interlocuteur. Si tu appelle mon numéro spécial, je te laisserai naviguer sur mes machines afin d’accéder aux informations dont tu aurais besoin. En échange, je pense qu’une bouffe de première s’impose…​ Je dois dire que le porc aux palourdes de la dernière fois était plutôt bon. À propos, une amie portugaise m’a dit que cette recette était dénommée le porc à l’alentejane (porco alentejana)?

– En effet. Ce plat consacre à la fois l’histoire portugaise et la diversité. Les praires des côtes de l’Algarve (ou vongole reali en italien) rencontrent les porcs des plaines sèches de l’Alentejo, le coriandre sarrasin, le pili-pili africain, la tomate et la patate américaine. Avant la réfrigération, les palourdes n’effectuaient pas le voyage de l’Algarve à l’Alentejo, mais les porcs des plaines étaient consommés sur les côtes, accommodés avec les coquillages. Plus tard, le porc de l’Alentejo au palourdes de l’Algarve se réduit au porc alentéjane. Reste à trouver la raison de cette réduction étymologique…​ Pour la récompense gastronomique, pas de problème, j’ai des idées en route.

À ce moment, l’interphone grésilla.

– Le tueur de cafard? D’accord, je vous ouvre. À peine une minute plus tard, des coups à la porte. Un grand et bel homme, avec une lourde caisse à outils, l’air pas essoufflé du tout, tendant une pogne gigantesque.

– Bonjour, je suis Hazal Akiva, tueur de cafards et vermine en tout genre. Pouvez-vous me montrer le chemin de votre cuisine?

Snodgrass common household roaches © Wikimedia Commons - CC-by-3.0

Ils le suivirent dans le temple de Hannah en parcourant les deux mètres qui séparaient la porte d’entrée de la cuisine. Car outre ses talents de hackeuse, elle cuisinait divinement bien. Elle avait un petit faible pour les piments qu’elle dissimulait comme des mines dans tous ses plats, aussi discrets que brûlants. Hazal ouvrait les placards comme chez lui, et fit son constat.

– Vous aimez les produits bio, les ACP et toutes ces sortes de choses. C’est bien. Le problème est que les teignes à farine (Ephestia kuehniella), et les poissons d’argent (Lepisma saccharina), ou lépismes, aussi. Les animaux ne sont pas stupides, et il faut condamner cette fausse idée évolutive qui pense que les insectes nous sont inférieurs. Ces derniers ont une capacité d’adaptation formidable et optimisent leurs ressources, mangeant bio lorsque c’est possible. Voici déjà quelques pièges à phéromones, qui attireront ces nuisibles sur un papier collant qui sera, si j’ose dire, leur linceul. Vous les collez sur le frigo et c’est la fin. Il faudra malheureusement pour vous jeter TOUTES vos farines, féculents etc. À propos j’aime voir comment les gens cuisinent.

L’exterminateur se tut, sortit ses produits et se mit au travail. Il y a un temps pour parler, un temps pour agir. Ils entendirent les portes claquer, un voisin hurlant : « Faut la foutre dehors cette vieille folle ». C’était la voisine du dessous, une portugaise autrefois charmante, qui souffrait de graves troubles psychotiques. Une médication appropriée l’avait stabilisée, mais depuis quelques mois elle ne suivait plus de traitement et le corps médical avait déclaré forfait. Comme son entourage ne nageait pas précisément dans les écus, on l’avait simplement abandonnée à son triste sort. Toutes les nuits, lorsque son mari s’absentait pour faire le taxi, elle claquait les portes comme une damnée, réveillant tout l’immeuble, et récemment elle s’y était mise de jour. Shlom était au courant de la chose : il avait croisé le mari, un ancien syndicaliste, taximan rentrant épuisé de ses nuits, s’épuisant encore plus par le tennis, ils avaient parlé un moment, le taximan lui confiant même ses problèmes sexuels, s’inquiétant de la violence qu’il sentait sourdre de sa femme, et pensait qu’elle allait bientôt péter un câble pour de bon et lui sauter dessus avec un couteau de cuisine. Shlom lui avait envoyé un ami sorcier africain (un vrai) qui la guérit provisoirement, en l’hypnotisant, elle avait retrouvé le sourire et le couple sa vie sexuelle, le taximan lui avait fait livrer une caisse de vins de Bairrada et un portwein vintage de 2025, une rareté. Il nota mentalement de lui renvoyer le sorcier, se pourléchant d’avance les babines.

Laissant l’ange bio à son travail, Shlom salua à la va-vite et sortit, redescendant les dix étages par volées de quatre, croisant à chaque palier des fumets variés et surprenants, faisant un véritable tour du monde gastronomique olfactif. Hugues l’attendait devant l’immeuble. Avec son rickshaw, Il évita habilement les trous dans l’asphalte et Shlom acheta au premier tabac un combicom en plastique jetable et un paquet de goldos sans filtre. Tout en s’allumant un clope devant l’œil réprobateur d’un groupe d’ados (la loi anti-tabac sur la voie publique n’avait toujours pas passé au vote populaire, et les Gauloises alternaient toujours entre la légalité et l’illégalité), il sortit la carte noire d’Hannah et jeta dédaigneusement aux ados la carte de 3 unités livrée avec le combicom. Ils se ruèrent dessus, se battant pour sa possession. Le vainqueur, un balèze latino, se tira en courant. Il aurait quelques minutes de plaisir artificiel et illusoire sur un serveur cybersexe, puis les 3 unités seraient finies et il recommencerait à attendre.

Encore un accro du combicom.