Entendant un bruit, Shlom se leva, intrigué. Il s’agissait d’un petit grattement, un petit bruit de souris qui aurait exaspéré un chat. Il provenait de son petit placard. L’ouvrant, il y croisa la momie de Staline, en train de se rouler un joint. Il se dit qu’il était peut-être en train de rêver.
Prima pagina del quotidiano L'Unità all'indomani della morte del dittatore sovietico Stalin, 1953 © Wikimedia Commons - CC-by-3.0
– Que fais-tu ici, Joseph Vissarionovitch Djougatchvili? Je n’apprécie guère ta présence, de surcroît si c’est pour consommer des substances illicites.
– Sache, minablos, que je suis ici chez moi et que tu vas me laisser finir ce pétard tranquillement. Pauvre type. Métèque. Casse-toi. Dugland. Grande tafgnole.
Simultanément, Shlom voyait un petit enfant jouant à sauter à la corde, et répétant une comptine bien à lui où il était question d’herbre et de pestacle. D’un mauvais spectacle. Ni une, ni deux. Ni sons ni couleurs. Shlom fit ce qu’il rêvait de faire depuis plusieurs dizaines d’années, il castagna Staline à mort. Son premier coup, largement au-dessous de la ceinture, le prit totalement au dépourvu. Plié en deux par la douleur, Shlom le remonta à sa hauteur par un coup de genou à la mâchoire.
– Tiens, c’était pour ceux de la Kolyma, pour les Russes en général et les Juifs en particuliers. Voici pour ceux des pays frères et tous ceux qui y croyaient et que tu as trompés. Et il lui expédia un beau coup de Krav-Maga, un monstre uppercut sous le nez. Shlom entendit l’os nasal remonter dans le cerveau (pour autant qu’il soit prouvé que Joseph Vissarionovitch Djougatchvili en ait eu un, de cerveau), produisant un petit bruit de cartilage brisé et d’un truc spongieux crevé. Du sang sortit de ses narines et de ses orbites. Il s’écroula mort, foudroyé. Shlom exultait.
Soudain, le fond de l’armoire s’ouvrit (Shlom ignorait qu’il y avait là un passage secret, probablement utilisé par feu Staline). L’infâme Vorochilov, accompagné de l’ignoble Ordjonikidzé s’approchèrent de lui, des rasoirs manuels à la main. Ils n’avaient pas l’air commode.
– Saloparrd, tu as toué le Wojd, tu vas payer maintenant, très cherrr, pourr la rrévoloution!
Shlom chercha à sortir du placard, mais la porte s’était refermée sur son dos. Vorochilov fendit l’air avec son rasoir. Du sang - celui de Shlom - jaillit. En même temps, Shlom voyait Jay « chef » Hicks et l’entendait lui dire qu’il aurait du mettre un casque pour se protéger les testicules. Putain d’hélico. Il se réveilla, trempé de sueur. Se rendormit.
Et fit son cauchemar récurrent.
C’était une belle journée d’été. Il n’y avait pas un nuage, le soleil brillait dans un bleu intense. Pas de vent. Des conditions idéales. Toute la famille était réunie : la famille élargie, des personnes de tous âges, toutes couleurs et tous sexes. Il y avait aussi pas mal de potes. Quelques dizaines. Presque tous les potes de Shlom en fait, qu’on attendait avec impatience à la fête car, une fois de plus, il était en retard. Tout le monde avait entendu la détonation, mais pour tous il ne s’agissait que d’une bouteille de champagne ou d’un pétard quelconque. Seule une petite fille vit le projectile tomber en parabole sur le jardin, avant de libérer le новичок.
Aucune odeur. Aucune couleur. Pupilles dilatées, version russe redoutable de l’ancienne Atropa belladonna adulée des belles vénitiennes pour sa mydriase.
Aucun survivant. Septante-sept victimes.
Et Shlom resta seul au monde. Il se réveilla, trempé de sueur. Il ne se rendormit pas. Il ne se rendormait jamais après ce rêve.