Boum! (Novaia Ziemlia)

© Fat Man, CC wikipédia

> Now I am become Death, destroyer of worlds

— Robert Oppenheimer

Il faisait vraiment chaud pour la saison, en Nouvelle-Zemble. Ce qui rendait ce lieu hautement inhospitalier presque agréable. Enfin, si on ne connaissait pas les détails.

Malgré le beau temps, le directeur de la centrale Z3 de Novaia Ziemlia était bien embêté. Une fois de plus, la centrale posait problème, mais cette fois-ci, à la différence des accidents précédents, c’était vraiment sérieux. Après avoir visité la zone, qui n’était encore pas trop contaminée, et discuté avec les deux derniers ingénieurs en état de parler, il s’était rendu compte qu’il n’avait plus d’autre possibilité que d’appeler l’armée. Ils s’étaient battus avec l’incendie et l’incident qui en résultait depuis plusieurs heures, mais la situation leur échappait maintenant complètement. Il n’y avait plus de personnel valide, l’infirmerie était pleine et l’iode manquait.

Dans le fond, Fiodor Mikhaïlovitch avait toujours détesté cette centrale, à la hauteur de son ignorance en physique. En soupirant, il prit son courage à deux mains et décrocha son téléphone pour appeler, à contrecœur, le général Piannikov.

Qui répondit de son habituelle voix nasillarde:

– Allo, ici Piannikov. Que puis-je pour vous, camarade directeur Gloupov?

– On a un problème. Le cœur de Z3 est parti en fusion.

– Envoyez les Vietnamiens.

– C’est fait, je n’en ai plus. Mes ingénieurs,enfin ceux qui ont survécu, n’ont plus d’idées. Ils en ont peu en temps normal, à vrai dire.

– Alors on appelle le général…​ Ah, ces civils!

Gloupov soupira.

– Oui.

– Vous me déléguez donc la décision?

– Oui.

– Il me faut un ordre signé.

– C’est que c’est un peu urgent. L’enceinte de confinement a été mal réparée et la radio-activité s’échappe. Fortement. Ça va se voir, tôt ou tard, et sans doute plutôt tôt que tard. Vous savez comme nos voisins Finlandais sont sensibles sur ce chapitre, et ils sont franchement proches. Sans parler des équipes polaires.

– Bon. OK. Envoyez-moi un protonov-mail avec votre clé privée.

– C’est fait.

– OK ok…​

Gloupov avait l’impression d’entendre Piannikov se frotter les mains.

– Qu’allez-vous faire?

– Top secret. Ce n’est pas à un civil que je vais confier des secrets militaires. Rompez.

Et Piannikov raccrocha.

Fiodor Mikhaïlovitch, soulagé de s’être déchargé de cette responsabilité, sortit son combicom pour faire une partie de tetris.

De son côté, Piannikov réfléchit quelques secondes - enfin, c’était un militaire, c’est donc une aporie. Disons qu’il fit mine de réfléchir deux secondes. Puis il sortit la mallette et convoqua Kommisarov.

Qui rappliqua illico.

– Vous m’avez appelé?

– Oui mon cher commissaire politique Kommissarov, venez, nous allons appliquer le plan K.

– Le plan K??? Vous êtes sûr de vous?

– Oui. J’ai eu la décharge écrite de Piannikov pour gérer une grave urgence à la centrale Z3.

– Ahhhhhhh…​ Le plan K. Enfin. Tout est prêt?

Les deux militaires affichaient le sourire banane d’enfants recevant leur première sucette.

Piannikov, euphorique, ouvrit sa serrure sur la mallette atomique. Kommissarov, ravi lui aussi, glissa sa clé dans la deuxième serrure.

La mallette s’ouvrit automatiquement.

Dedans, il y avait un clavier numérique et un gros bouton rouge. Et un manuel. Piannikov ouvrit le manuel, qui était en fait une simple feuille de papier.

Ils lurent tous deux la marchrout:

Procédure pour le plan secret K (aka “marchrout”)

– Votre code secret, camarade Kommisarov

Kommissarov sortit de sa veste un tube scellé qu’il brisa.

– Voici

Ils lurent tous deux: 1234

– Je vais maintenant ajouter mon code secret, dit Piannikov en brisant son propre tube scellé.

Il cacha de la main le code à Kommisarov, qui après tout n’était qu’un subalterne. Ce dernier s’était de toute manière retourné et cachait ses yeux - ce que Piannikov ignorait, c’était que Kommisarov trichait et clignait des yeux en entrouvrant légèrement ses doigts, comme la petite fille au jeu du loup-garou.

Il le vit donc clairement taper la suite du code ultra-secret, soit: 5678.

– Prêt?

– Prêt. C’est un grand jour, camarade général Piannikov. Je crois que maintenant vous devez appuyer sur le bouton.

– Vous n’allez quand même pas m’apprendre mon métier, camarade commissaire politique atomique Kommisarov.

– Loin de moi cette idée, fit Kommisarov en claquant les talons de ses bottes impeccablement cirées et en se mettant au garde à vous. À vos ordres, camarade général atomique Piannikov.

– Rompez, dit simplement Piannikov. Et il appuya sur le bouton rouge.

Tout d’abord, il ne se passa rien. Les deux militaires se regardèrent, consternés.

– Que faire?

– Lisons le manuel.

Ils re-lirent donc le texte suivant:

– Ah mais il n’y rien d’indiqué.

– C’est la mouise.

– Appuyons à nouveau.

– Mais non mais non, pas nous, c’est le général qui appuie. On est quand même plus important comme général atomique que comme commissaire politique…​

– Permettez permettez, je ne suis pas d’accord, pas du tout d’accord en fait: Lénine disait, les militaires obéissent au Parti, et le Parti, c’est les politiques, donc vous autres militaires êtes des subalternes, c’est donc à moi d’appuyer sur le bouton.

– Ah non ah non ah non…​

Ils furent interrompus par un gros flash qui désintégra le local, les deux rigolos, mais aussi tout le complexe nucléaire. Et une bonne dizaine d’hectares carrés autour de la centrale.

Le plan secret K, inchangé depuis près d’un siècle, consistait à faire exploser une super Tsar bomba de 130 méga-tonnes, enfouie à proximité du réacteur sept de la centrale Z3.

United States Department of Energy [Public domain] - via Wikimedia Commons

Tout d’abord, le flash. Une boule de feu de trois kilomètres de diamètre qui souffla l’ensemble du complexe nucléaire, vaporisé dans l’espace. Puis, le souffle nucléaire, qui propulsa à très grande distance les débris, en altitude et en surface. Un champignon sinistre s’éleva à plus de cent kilomètres d’altitude.

Quelques secondes après l’explosion, l’onde sismique fut relevée dans de nombreux laboratoires de volcanologues. Elle déclencha un tsunami arctique majeur.

Alors que la première vague déferlait, la dorsale de Mendeleïev se déplaça, déclenchant un tremblement de terre de magnitude huit sur l’échelle de Richter, suivi d’un nouveau tsunami, plus important que le premier. Puis, une série de répliques.

Dans les premières heures, une dizaine de millions de personnes périrent des suites des radiations alpha, de la chaleur, de l’onde de choc, et surtout des tremblements de terre et des tsunamis.

Une pluie noire inonda tout l’hémisphère nord, contaminant les nappes phréatiques en les rendant si radioactives que l’eau devint totalement impropre à la consommation.

Dès le lendemain, le nombre de victimes allait dépasser la centaine de millions, principalement en Amérique du Nord, qui avait été la plus touchée par les tsunamis et les séismes, et qui avait les normes sismiques anti-sismiques les plus basses de la région polaire arctique, à cause de la crise initiée par le président Trump. La nuit nucléaire régna dès la première soir, accentuée par une chute énergétique mondiale de près des deux tiers des ressources, hormis l’hémisphère sud.

Au Svalbard, la réserve de semences surmonta les tsunamis et la radiation, enterrée au fond de sa mine de charbon, car un employé plus futé que les autres, à l’écoute d’une petite radio, eut la présence d’esprit de fermer la porte principale blindée. Plus tard, affamé, il allait se nourrir d’une partie non négligeable des graines censées préserver la diversité du patrimoine génétique agricole mondial.

Toujours au Svalbard, la réserve de données électroniques fut en revanche noyée car les gardiens cuvaient leur gnôle maison, et la porte principale, mal verrouillée, ne résista pas aux tsunamis successifs. Alors qu’internet était déjà mort depuis plusieurs heures, les vagues submergèrent la réserve électronique mondiale et l’ensemble des documents centralisés fut irrémédiablement détruite.

Le plan K avait effectivement été très discret.