Le poulet à la Kiev est une recette de blanc de poulet pressé et roulé autour de beurre à l’ail et aux herbes, puis pané et frit. Ce blanc de poulet peut aussi être servi en papillote.
— wikipédia, article Poulet à la Kiev
©By James Gathany, CDC [Public domain], via Wikimedia Commons
La remontée du Dniepr, d’Odessa à Kiev, avait été une partie de plaisir, si on oubliait les voraces moustiques tigres; de toute manière, il y avait bien longtemps, Shlom avait contracté une forme particulièrement agressive de chik; s’il avait souffert, au moins était-il maintenant complètement immunisé. Le bac était relativement moderne, on avait bénéficié de thermiques réguliers pour aider le moteur solaire poussif et on avait régulièrement tracé la route. Les amateurs de baignade, dont Shlom faisait partie, avaient pu se jeter régulièrement dans le Dniepr, étonnamment propre.
Ils arrivèrent au port fluvial de Kiev. Où l’attendait Heifara.
Elle n’avait pas changé d’un iota. À peine Shlom la vit-il sur le débarcadère fluvial qu’il songea immédiatement au vieux tube Aïcha de Khaled.
Car Heifara était une vraie déesse. Juchée sur son tandem noir, elle l’attendait, de cuir vêtue. Alors qu’un importun au crâne rasé tentait de lui faire du plat et que Shlom se rapprochait pour intervenir, elle lui colla une rapide et discrète manchette derrière l’oreille, presque sans bouger. Le jeune homme s’écroula sans un bruit, sinon un petit soupir dont on ne pouvait deviner s’il reflétait la douleur, la stupéfaction machiste ou un plaisir masochiste. Son copain balèze, aussi un crâne rasé, soupesa rapidement du regard Heifara, vit Shlom qui s’approchait rapidement, l’air mauvais et il prit ses jambes à son cou sans demander son reste, sans un regard pour son pote à terre.
– Bien choisir ses amis, telle est la première des priorités. Bienvenue, Shlom.
– Salut, Heifara.
Ils se firent une bise. Shlom posa son barda dans la carriole attachée au tandem et s’installa derrière Heifara qui démarra aussitôt.
– Shlom, enfin, je te cause !
Shlom avait totalement décroché, les yeux dévorant les fesses en mouvement de Heifara. Ses longues jambes musclées et fuselées activaient les pédales à un rythme proprement hallucinant.
– Tu mates mes fesses au lieu de m’écouter. Et en plus, tu n’es qu’un fainéant.
– Et comment sais-tu ce que je regarde? Tu as un troisième œil?
– Non, je connais les hommes, et toi tu es le pire. Mais tu es mon ami, alors je ne te flanquerais pas par terre. Pédale.
– Ça marche, mais qu’est-ce que tu me disais?
– Je te demandais si tu étais déjà venu à Kiev? Et à Tchernobyl?
– Non, ni l’un ni l’autre. Très peu pour moi, partir en vacances dans des zones contaminées par une irradiation radio-active, avec des mutants partout.
– Ah, la vieille rengaine! De ta part j’espérais un peu plus de finesse. Et si je te disais que Pripiat et ses environs sont l’un des plus beaux spots de la planète, et que tu vas y croiser des personnes adorables dont tu te souviendras toute ta vie?
– Et bien, je ne te croirai pas.
– D’accord, il y a quelques désavantages, notamment lié à Техснабэкспорт1) mais il suffit de se tenir à distance et on est tranquille. Euh, tu fais quoi, tu pédales? J’ai l’impression que tu ne fous plus rien.
– Dis, on ne peut pas ralentir un peu?
– Hors de question. On a quand même une petite trotte à faire et la route n’est pas trop sûre, mieux vaut tracer.
Shlom obtempéra et se mit à pédaler régulièrement. À près de trente kilomètres à l’heure de moyenne, ils eurent tôt fait de rejoindre l’ancienne capitale de ce qui s’appelait un temps l’Ukraine et était maintenant rattaché à l’empire russe bolchévique.
– Tu as faim?
– Tu veux rire? Déjà que j’ai toujours faim, là c’est une vraie fringale de loup.
– Alors prépare-toi à te régaler, je t’amène dans un chouette restaurant.
Quelques minutes plus tard, ils arrêtèrent le tandem devant une gargote dont s’échappait un délicieux fumet, et entrèrent derechef.
Dans le bistrot, Shlom choisit sur la carte un poulet Pojarski, soit une cuisse de poulet désossée, remplacée par un morceau de beurre, qui était ensuite pané; au moment où le couteau attaquait la cuisse, le beurre fondu s’échappait de la cuisse et faisait la sauce. Un plat de sauvage, surtout d’un point de vue diététique, mais qu’Heifara avait recommandé à Shlom, prenant pour sa part une salade et un poisson - un esturgeon braisé, autre spécialité de ce troquet.
Heifara expliqua alors à Shlom que leur camarade Hamid, qui menait une mission d’observation pour examiner la faisabilité de l’expropriation d’un sous-marin nucléaire, avait disparu depuis plusieurs jours et que le Яézo était convaincu qu’il avait été kidnappé à Mourmansk par les services de renseignements militaires russes. Et que c’était à Shlom de le retrouver.
Shlom vit le serveur sortir des cuisines avec son poulet Pojarski. Il l’amena à une autre table, où deux gars déguisés en mafiosi, visiblement passablement avinés causaient fort. Shlom fit signe au serveur qui s’approcha.
– Ce n’était pas mon poulet?
– Ah si… Désolé, une erreur, je vais vous le récupérer.
Au même moment, le mafioso qui avait reçu le poulet y planta les dents de sa fourchette. Au lieu du délicieux beurre fondu attendu, c’est une explosion qui l’éclata littéralement, brisant du même coup la vitrine du restaurant. Le complet-croisé à rayures laissait maintenant échapper de la tripaille, et à la place de la gueule de caucasien il y avait un crâne à demi explosé, c’était assez moche. Simultanément et dans un grand remue-ménage, tous les convives se jetèrent au sol, habitués des attentats islamistes et craignant une mitraillade qui ne vint pas.
Shlom chopa le serveur, qui s’était caché sous une table:
– Tu es bien sûr que c’était mon poulet?
– Oui, les deux autres ont commandé après vous.
C’était donc clairement Shlom qui était visé. Il voulait en avoir le cœur net.
– Fais-nous sortir par les cuisines.
Heifara sortit de son gros sac à main un énorme Nagant et l’arma d’un geste professionnel qui impressionna beaucoup le serveur.
Tous trois passèrent la porte à double-battant qui les séparait de la cuisine et Shlom attrapa par la col le cuistot qui cherchait à s’enfuir.
– Toi mon gaillard, tu vas maintenant tranquillement m’expliquer ce qui s’est passé avec mon poulet.
– Je n’y suis pour rien. C’est un gars que j’ai pris pour un flic, il m’a donné une cuisse déjà panée et c’était celle-ci que je devais te servir…
À ce moment, on entendit un petit plop! et une tache rouge se fit à la place de l’œil droit du cuistot, qui bascula en arrière sous l’impact du tir.
– À terre!
Une série de plops très serrés se fit entendre et les murs de la cuisine se couvrirent de trous; les bouteilles éclataient et des morceaux de choux, carottes, poireaux et navets volaient en tous sens.
Puis un crissement de pneus de vélo se fit entendre.
Heifara se rua dehors et on entendit le bruit terrible de son arme résonner à plusieurs reprises.
– Désolé Shlom. Bien entraînés, les gars, et avec leur tandem de course en carbone, je n’avais aucune chance.
– Pas grave. Tiens, tiens…
Au sol, un bout de semelle qui traînait. Shlom se pencha, la ramassa, et vit “botte homologuée GRUB”. L’attentat était donc signé des services militaires russes: Shlom se devait d’entrer maintenant dans la stricte clandestinité.
– Viens Shlom, filons, on va retrouver les camarades à la station de bus.
Comme prévu, une fois arrivés à la station de bus, les camarades étaient là. Ils encadrèrent Shlom et Heifara et ensemble, ils rejoignirent une planque à partir de laquelle ils purent contacter Hannah.
Hannah était l’un des principaux maillons informatiques des hackers du groupe Яézo et depuis son minable appart de la banlieue genevoise, elle constituait un nœud central pour la récolte et la diffusion des informations et la lutte pour la liberté et la solidarité.
– Hannah, tu peux nous faire un topo?
– Selon mes infos, Shlom a effectivement un contrat sur sa tête, vraisemblablement en provenance du Kremlin. Les renseignements militaires ont ordre de tirer à vue, mais les réseaux mafieux russes sont aussi sur le coup. Sans doute qu’ils sont au courant de ton mandat. Ou alors simplement une vieille histoire… On sait tous que les Russes te cherchent des crosses depuis un moment.
Shlom l’interrompit:
– Et à propos de mandat, concernant Hamid, du neuf?
– Aucune information supplémentaire. D’après mes derniers recoupements, il a dû être déplacé de Mourmansk et doit maintenant être séquestré dans la base principale de l’île atomique de Novaïa Ziemlia, je ne parviens pas à la localiser plus précisément - il faut dire que la sécurité informatique est excellente là-bas, pour la bonne et simple raison qu’il n’ont pas de connexion internet. Novaïa Ziemlia est coupée du reste du monde au niveau informatique, la seule chose que je peux intercepter sont les communications radios, et pour le moment, dans le peu qui est passé et que j’ai pu décrypter, rien ne concerne Hamid. Désolé Shlom, mais il va falloir que tu te rendes à l’aveugle jusque là, et c’est… loin, très loin même! Je te conseille d’allumer au moins une fois par jour, pendant quelques minutes, ton combicom satellitaire crypté, s’il y a du neuf tu le sauras immédiatement. En attendant, le plus simple est de rejoindre notre centrale dans La Zone, ils t’aideront à organiser ton voyage.
– Lasone? C’est quoi, ce bled?
– Heifara t’expliquera. Bonne chance, Shlom.
Et Hannah coupa la communication.
– Bon alors Heifara, on fait quoi?
– On reprend le tandem.
– Pitié, boje moi, je n’ai même pas pu manger un morceau.
– De toute manière c’est trop chaud ici. Rassure-toi on ne va pas pédaler longtemps…
Et en effet, en quelques minutes ils se retrouvèrent en banlieue, et descendirent en direction du Dniepr. Ils trouvèrent un petit bac protégé par une bâche militaire. Heifara y installa le tandem, tendit une rame à Shlom et à eux deux, ils s’éloignèrent rapidement de la rive, aidé par un petit moteur électrique solaire.
– Et maintenant?
– Maintenant… on va rejoindre la Zone. L’affaire de quelques heures tout au plus.