© wikipedia, Kanagawa-oki nami ura, “Under a wave off Kanagawa”, _The Great Wave_ or simply _The Wave_, woodblock print by Hokusai
> Il y avait dans leurs mouvements la prudente sagacité de l’expérience et la détermination d’une force im-mense. Se plier patiemment à tous les caprices d’un navire désemparé au milieu de la furie des vagues et dans le cœur même du vent – voilà quel était leur travail. Par moments, le menton de M. Rout tombait sur sa poitrine tandis qu’il les contemplait, sourcils froncés, perdu dans ses pensées.
— Joseph Conrad, Typhon
Dans l’océan Indien, c’était la tempête.
Les pires prévisions météorologiques s’étaient avérées vraies. Une dépression de niveau formidable s’était formée entre Maurice et le continent africain, générant un cyclone aussi sérieux que détestable. Shlom et les autres malheureux passagers du Solar Impulse s’étaient mis dans une sacrée mouise. Personne n’aurait imaginé cela et les modèles météorologiques étaient tous dépassés par l’ampleur du phénomène, dont l’explication viendrait plus tard, au grand dam de l’humanité septentrionale. Et pour le moment, peu de gens étaient au courant.
À bord du Solar Impulse, personne ne savait ce qui se passait, car le bateau était isolé du reste du monde par un ouragan magnétique qui empêchait toute communication.
En définitive, le seul responsable avéré de la situation désespérée du navire était Shlom. Par chance, le capitaine était aussi impliqué. Par son pari stupide, il s’était aussi engagé – du moins à tenir son rôle. Comme souvent, avec les Balkaniques, l’ego démesuré outrepassait la raison et poussait au pire des choix.
Dans la tempête, Shlom avait en tête la musique de l’enregistrement live de l'Appasionnata de Beethoven, interprétée par Richter en mille neuf cent soixante et un. L’interprète soviétique, dans cette église glacée, y avait touché quelque chose d’essentiel, touchant chaque auditeur dans une sorte de noumène existentiel. Shlom s’en étonnait lui-même, ne s’étant pas passé ce morceau depuis de nombreuses années. Sans doute l’immanence divine qui, du fait des circonstances, se rapprochait dangereusement.
Soudain, tout se calma.
– La tempête est passée?
Hypathie répondit:
– Non, c’est nous qui avons passé la tempête. Nous sommes dans l’œil. Précisément au milieu de l’œil du cyclone.
Autour d’eux, le soleil brillait. A quelques dizaines de mètres, on voyait une colonne verticale, un mur d’eau et de vents, humide, mortel. Là, au cœur du cyclone, ils étaient dans une sorte d’oasis, au calme, dans une totale sérénité.
– Hypathie, c’est original comme prénom. Cela me dit vaguement quelque chose…
– C’est mieux que rien du tout. Vous voulez mon histoire? Enfin… celle de mon nom? Ce qui revient au même. C’est le moment, on est enfin au calme et ça peut durer un moment.
– Alléchante proposition. Oui. Vous fumez?
Shlom proposa une Gauloise troupe à Hypathie, qui regarda la clope papier maïs avec dégoût.
– Je préfère les miennes.
Elle sortit une élégante boîtes à cigarettes métallique, l’ouvrit et en sortit un pétard impeccablement roulé.
– Siberian Delight XX en provenance de mon petit cousin de Thessalonique. De la grande classe. Vous fumez?
– Oh… Cela m’arrive. Occasionnellement.
– Je vois. Donc, voici. Je suis née Helena.
– Encore1)!
– Comment, encore…?
– Non, c’est une vieille histoire, oubliez. Euh… je peux avoir du pétard?
Hypathie lui passa le joint et reprit.
– J’ai toujours adoré les sciences, l’épistémologie, l’astronomie. Et j’ai eu une histoire avec un gars qui a tourné born-again. Il m’a tellement pris la tête avec ses histoires chrétiennes, sans parler des mes parents orthodoxes qui me mettaient aussi la pression, que j’ai décidé que je devais abandonner la paix - étymologie littérale de mon prénom, pour prendre un nom de guerre. J’ai vaguement hésité entre Athena et Hypathie et finalement retenu le dernier, notamment parce que cette grande mathématicienne, astronome et philosophe avait une si grande acceptation de l’autre, que l’autre l’a tué. Vous savez, avec ce qui s’est passé ces dernières années dans mon pays avec les étrangers…
– Vous voulez dire, au début du siècle avec les réfugiés qui cherchaient à rejoindre Fortress Europe?
– Non, bien sûr, non… Je veux dire après.
– Ah. Le chemin dans l’autre sens2).
– Oui, ça a quand même été terrible, jusqu’à l’intervention musclée et inhumaine des Russes. Mais revenons à mon histoire. Le supplice d’Hypathie, c’est aussi une métaphore de l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie. L’anéantissement du savoir par ces tarés de chrétiens - tous des mecs, ceci dit, l’une des questions étant de partager le fait religieux du fait machiste. Les parabalani, sicaires de Cyrille, l’ont assassinée de la plus horrible façon, au mieux - ça dépend des récits - en la traînant derrière un char, au pire, à l’aide de coquilles d’huîtres ou de poterie.
– Ouille! Ça doit piquer.
– Très drôle. Bref. J’ai changé de nom. Abandonné mon taré de fiancé. Embarqué sur le premier rafiot qui passait au port du Pirée et lentement gravi les échelons de la hiérarchie maritime marchande. Et depuis quelques années, je suis seconde sur ce navire pourri. Mais je l’aime bien. Oreste est un vieux poivrot, mais pas inintéressant. Et l’équipe est excellente. Un ramassis de paumés à première vue, mais qui recèlent tous des personnalités riches. Mais, Shlom, ça va? Vous avez l’air épuisé?
– C’est drôle… J’aimerais dormir. Rêver, peut-être.
Oreste intervint:
– Reposez-vous tous deux, c’est le moment. J’ai cuvé. Je veille à présent.
Le capitaine avait repris son rôle, confiance en lui et la responsabilité de son équipage et de son unique passager. Tel l’Ulysse des mers, ses hommes l’écoutaient comme un messie, prêts à mettre en péril leur vie pour ses mots. Et derrière sa terrible voix, sortant de sa bouche démesurée, se cachait une âme énorme.
– Maintenant que nous sommes là, la seul chose censée que nous puissions faire est de rester dans l’œil, en suivant le cyclone. Il se déplace lentement, mais semble progresser à peu près sur notre cap, un peu plus à l’est peut-être. Dès qu’on aura une accalmie, on pourra ressortir et reprendre le cap. Dormez maintenant, vous risquez d’en avoir besoin.
Shlom obéit instantanément, comme la plupart des membres de l’équipage. Ils étaient tous fourbus, l’adrénaline tombée après le feu de l’action, leur seul rêve était maintenant de s’allonger et de reposer. Ce qu’ils firent.
Une fois de plus, Shlom fit son cauchemar récurrent, celui qui ne le lâchait plus depuis sa tragédie personnelle3). Ce qui, comme d’habitude, le réveilla. Une fois debout, hagard et errant sur le pont, Shlom croisa un marin black, occupé à mateloter, c’est-à-dire à entraîner des nœuds. Shlom s’accroupit à l’africaine, sur ses talons, et observa plus attentivement.
La dextérité de l’homme était à proprement parler stupéfiante. De ses longs doigts agiles, il enchaînait des séries de nœuds plus compliqués les uns que les autres. Shlom en reconnut certains – il avait une petite pratique, mais nombre d’entre-eux le laissaient perplexe. Le marin leva vers Shlom un motif particulièrement complexe, qu’il faisait tenir entre ses dix doigts écartés. En regardant bien, on pouvait imaginer une feuille de ganja. Puis il lança une main en avant et l’ensemble se décomposa en un seul brin qui tomba au sol.
Il regarda Shlom dans les yeux.
– O’man, sailor’s life is a fuckin' life. I mean it : really.
– Euh… quoi?
– Ow je woua la Monsieur là sait pas le anglais.
– Of course, I do.
– Alors écoute à présent.