Walking Ghost Phase

USS_Annapolis ©Wikimedia Commons - CC-by-3.0

– Un mot, un seul mot de vous et je suis sauvé.
Le prince fit un brusque demi-tour et les regarda tous deux.

— Dostoïevsky, L'idiot

Au milieu de la lézarde, une tourelle noire fit son apparition, suivie par le corps d’un énorme sous-marin. Dans un couinement plus joyeux que sinistre, la tourelle s’ouvrit et livra passage à un gros barbu aux yeux ébahis, qui, du fond de sa capuche polaire entourée de fourrure, regarda les deux combattants - qui ne se battaient plus mais étaient restés en position de garde.

– Bien le bonjour. Je suis Innocent.

– On ne vous a jamais pris pour un coupable, répondit fort à propos Hamid.

– Non, je veux dire que c’est mon prénom. Je m’appelle Innocent, quoi, et voici mon compère, Isidore.

Innocent sauta habilement sur la banquise, livrant le passage à un autre encapuchonné, le susnommé Isidore.

– Enchanté. Moi, c’est Isidore. Wah, un frère. Salut, frère. Check! Pouvons-nous savoir à qui nous avons l’honneur?

– Hamid, frère. Pour vous servir. Et voici mon camarade, Shlom. Contrairement aux apparences, nous sommes amis. Juste un petit différent que nous tentions de régler à l’amiable.

– À l’amiable, voyez-vous cela. À voir l’état de vos visages, je me demande ce que c’est lorsque vous les réglez au pugilat.

– Bon, trêve de présentations: nous avons eu un signal d’une certaine Hannah, qui nous a demandé de vous secourir. Moi j’étais assez contre, mais mon camarade Innocent, qui a l’âme d’un bon samaritain, a estimé que nous devions nous dérouter pour venir vous chercher. On sera serrés, mais c’est possible - le sous-marin est prévu pour quatre-vingt-dix personnes.

– Mais nous sommes quatre…​ Je ne comprend pas.

– C’est de l’humour: nous aurions dû être plus nombreux, mais tout le monde est mort dans la station météo russe, à l’exception d’Anastasia. Anastasia! Tu arrives ou quoi!

Une troisième personne fit sont apparition sur la dunette du sous-marin.

Une jeune et fort jolie fille. Hamid et Shlom se mirent à sourire béatement et bêtement.

– Enchantée, je suis Anastasia. Seule survivante de la mission bolchévique Polarski, sise jusqu’à il y a peu au pôle Nord. Les autres ont gelé, même le major Karpov qui me semblait immortel. Je suis contente de voir d’autres êtres vivants, je croyais que tout le monde au-delà du soixantième parallèle était gelé ou brûlé par les radiations. C’est moi qui ai secouru nos amis météorologistes ici présent, en venant les chercher avec le sous-marin nucléaire de la base. Je n’en suis pas peu fière, le «Ульяновск»1) est un classe 885 «Ясень»; d’accord, il est vieillot mais il fut un temps où il faisait trembler tout le monde. Et vous? Qui êtes-vous? Des scientifiques, comme nous? Que faites-vous ici?

– C’est une longue histoire…​ On va tout vous raconter, mais que diriez-vous de nous mettre en route? Il ne fait pas chaud…​

Effectivement, sur la banquise - car dans leur périple, Hamid et Shlom, sans s’en rendre compte, avaient fini par rallier la mer de Kara. Suite au Grand Froid, elle avait gelé en surface. Les cinq survivants polaires2) entrèrent dans l’immense et sinistre engin miliaire.

Les météorologues racontèrent leur histoire, Shlom et Hamid la leur.

– Incroyables nos histoires, ça nous fera des trucs à raconter à nos petits-enfants, si on survit. À propos de survie: cap sur Severodvinsk. C’est la base d’attache des sous-marins nucléaires russes, donc de l'Ульяновск.

– Vous voulez vraiment vous rendre en Union bolchévique?

– Pourquoi? Ça vous pose un problème, d’aller dans ma mère patrie?

– À vrai dire, oui…​ On est pas vraiment persona grata en ce moment en Union bolchévique.

– Ah bon? Et pourquoi donc?

– Euh…​ bon, autant vous le dire franco. Nous appartenons au Яézo.

Isidore et Innocent ne dirent rien mais avaient l’air étonnés. Anastasia, elle, battit des mains.

– Des membres du Яézo! Génial! Vous êtes les premiers que je croise. J’en venais à me dire que c’était une légende inventée par Vladi pour justifier les crédits à la police secrète.

Innocent les regarda d’un air idiot.

– Euh mais attendez, c’est quoi ce réseau. Un truc de rencontres?

Anastasia dit d’un ton sec:

– Non mais j’y crois pas, les papys météos. Vous croyez pouvoir prévoir le temps qu’il fera et vous ne savez pas ce qu’est le Яézo! Quand je vais raconter ça aux copines elles ne me croiront pas, les vieux ploucs…​

– Un peu de respect, jeune fille…​

– Bon, on se calme. On va vous expliquer. Mais vous n’auriez pas de quoi faire un petit thé, avec éventuellement quelques biscuits, on est un peu assoiffés et affamés sur les bords, là.

Isidore s’affaira un moment et revint avec un énorme plateau composé de:

Pour arroser tout cela, il y avait du champagne de Crimée et de la Stolitchnaya.

– Excusez la modestie de ce petit en-cas, fit Isidore avec un petit sourire…​

– Du délire…​ Je n’y crois pas?

– On a droit aux réserves des officiers…​ C’est à la qualité de la cuisine des officiers militaires que l’on voit la grandeur d’une nation.

– Bon, mangeons, on discutera après.

Le repas était succulent, et les bouteilles s’alignèrent les unes après les autres. Anastasia montra à Isidore comment sabrer le champagne. Ce dernier était surexcité et remplissait les verres sitôt vidés, afin d’avoir un bon prétexte pour sabrer une nouvelle bouteille.

Après le champagne, la vodka. Les cinq compères furent bientôt bourrés comme des Polonais. Et de fort bonne humeur.

– Alors, ma p’tite Anas', quelle destination?

– D’un point de vue scientifique, ce sous-marin est moins performant que ceux développés pour la recherche par le cabinet Rubin, en revanche au niveau autonomie, vitesse et discrétion…​ On a le plein, on peut donc naviguer pendant des mois à une vitesse de plus de cinquante nœuds, et faire le tour du monde à plusieurs reprises. Donc c’est où vous voulez. En plus, je doute que la chasse marine du nord soit en état de nous barrer la route. Vu ce qui est arrivé, ils ont d’autres chats à fouetter.

– Alors, que diriez-vous d’un peu de soleil? J’ai un bon plan…​ à Maurice. Et le rhum y est bon.

– Cap sur Port-Louis!

Ronds comme des billes, ils appareillèrent.

Cap sur Maurice!

1)
«Ульяновск» (Oulianovsk), un sous-marin appartenant à la classe 885, qui, à l’époque reculée où les États-Unis étaient encore une grande puissance mondiale, avait terrorisé la marine militaire américaine, car il était nettement plus performant que la classe américaine Los Angeles.
2)
Sans compter la famille samoyède qui avait secouru Shlom et Hamid, et sans doute encore quelques sauvages avisés.