funkei:bilibino

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©, ® Билибинская АЭС, ©Wikimedia Commons - CC-by-3.0

Le sous-sous-sous CEO de Rosenergoatom, Menieta Zaebalov Kozelovitch, avait la gueule de bois. Putain de foutue vodka tchouktche maison…​ Comme à chaque cuite, il se disait “plus jamais!” tout en sachant pertinemment qu’il craquerait à la première occasion. Et évidemment, comme d’habitude, c’était lorsque ça cognait le plus que ses foutus ingénieurs lui prenaient la tête.

En l’occurrence, c’était cette débile de Radoslava, une belle rousse, ingénieure nucléaire de deuxième catégorie. Bon, pour être honnête, c’était sans doute le meilleur ingénieur de la centrale. Euh…​ la meilleure ingénieur·e de la centrale. Mais la hiérarchie la détestait car elle avait une sacrée grande gueule. Et Zaebalov était le sommet de la hiérarchie de la centrale de Bilibinskaïa AES, située à Bilibino, en Tchoukotka, ce qui en faisait la centrale nucléaire la plus septentrionale du monde, et de Radoslava l’éminence de son abhorration. Depuis la construction de la centrale, il y avait de cela plus d’un demi-centenaire, la zone était heureusement interdite aux journalistes et autres fouille-merde.

Mais Radoslava Sledavatelia était vraiment une sacrée emmerdeuse. Cela se voyait dans son visage: derrière sa beauté, une mordante ironie qu’on avait envie de faire taire à tout moment. Et en tout cas, en ce moment, c’était objectivement une emmerdeuse de première qui soulevait un méchant problème que Menieta aurait préféré ne pas aborder.

– Ma chère Radoslava, vous savez bien pourtant…​

– Arrêtez de tourner autour du pot, Kozelovitch. Vous savez aussi bien que moi que cette expérience est du bullshit en barre.

– C’est un euphémisme. Je veux dire: bullshit en barre, c’est un euphémisme.

– Non, pas un euphémisme. Un pléonasme, je veux bien, mais pas un euphémisme. Cher directeur.

– Appelez ça comme vous voudrez mais ne criez pas, je souffre de céphalées dues au stress de ma position de cadre dominant, sans parler de femme qui est méchante avec moi, au point qu’elle m’a quitté, voyons quand déjà, euh c’était hier, euh non. Ce matin, en fait. Mais revenons à nos protons: l’expérience a été décidée aux plus haut niveau, par les cadres dirigeants de Rosenergoatom. Donc non, on ne peut pas l’arrêter.

– Mais vous savez comme moi les dangers qu’elle comporte, non?

– Quel danger? Qui a parlé de danger? Pas moi en tout cas. Il n’y a que vous qui avez prononcé ce mot, que je sache. Et puis, Bilibino, ça rime avec Pinocchio, n’est-ce pas. Comment attendre un problème d’un lieu qui rime avec Pinocchio, je vous le demande, chère Radoslava.

– J’oubliais que vous n’aviez aucune connaissance en physique nucléaire. Logique, pour diriger une grosse centrale obsolète comme la nôtre. Cessez de m’appeler ma chère Radoslava, cher Directeur, et prenez vos responsabilités.

– Obsolète, comme vous y allez…​ Vieillissante, je veux bien, mais obsolète…​ Quant à juger de mes responsabilités, ce n’est pas de votre domaine de compétence.

Radoslava hurla littéralement.

– Comment appelez-vous une centrale construite en 1976 et toujours en activité aujourd’hui?

– Je vous ai priée de ne pas crier, très chère. Rappelez-vous: ma position dominante. Et pour répondre à votre fort intéressante question, je dirais: un miracle technologique?

– Non. Pas un miracle. Un vestige archéologique. Et vu ce qu’on est en train de faire, c’est une bombe ambulante. Rappelez-vous ce qui est arrivé en Nouvelle-Zemble1). On est à deux pas d’une fusion du cœur, là. C’est sérieux.

– Rien à voir. À Novaïa Ziemlia, c’était des militaires, c’était une Tsar Bomba datant des années…​ des années…​.

– Des années '70. Comme notre centrale. Même technologie. Mêmes ingénieurs.

– Oui, je vous le concède, mais c’était des militaires. Nous autres, civils…​

– Vous êtes gonflé. Plus de la moitié du CA de Rosenergoatom est constituée de personnes en lien avec l’industrie militaire bolchévique, impliquées jusqu’au cou dans l’explosion de Novaïa Ziemlia 3]. Je sais bien que depuis le naufrage, l’an passé, de notre glorieuse première centrale nucléaire flottante lancée en 2019, l'Akademik Lomonosov il faut bien faire perdurer ce vieux clou, mais…​ Allez, vous savez bien que j’ai raison, un peu de courage que diable!

– Il suffit: ici, j’ai dit, tout va bien se passer. Et je vous rappelle que notre centrale est dotée de l’IA Mivar 17.0.1, le dernier cri de Googlov. On n’a donc aucun souci à se faire: tout est parfaitement sous contrôle, à l’exception de mon taux sanguin d’acide urique, en progression ces derniers temps, cela me cause bien du souci.

– C’est n’importe quoi. Mivar…​ non mais on croit rêver! Cette intelligence artificielle, c’est de la daube en boîte. Vous me brinquebalez.

– Vous voulez dire: “vous me brinbalez”?

– Nullement. C’est effectivement l’étymologie - qui signifiait en fait…​ faire jouir une femme! Mais cette acception s’est perdue depuis Rabelais, on dit aujourd’hui, si on est sorti du XVIe, “brinquebaler” ou à la rigueur “bringuebaler”. Mais certainement pas “brinbaler”.

Décidément, cette grognasse voulait toujours avoir le dernier mot. Et elle avait sans doute raison. Mais c’était la subordonnée de Kozelovitch, elle lui devait devoir et obéissance. Dans le fond, si elle avait été plus soumise, il se la serait bien brinbalée. À l’instant présent par contre, elle lui portait sur les nerfs.

– Allez, du vent, j’ai du boulot. Je suis…​ grave véner.

Il joignit le geste à la parole en désignant de son index la porte.

Furieuse, Radoslava prit la porte et la claqua bruyamment, en criant une dernière fois: “Je vous aurai prévenu!”.

Une fois la porte refermée, Kozelovitch lui fit un bras d’honneur. Et reprit un cachet. Le claquement de la porte, c’était le summum.

Le téléphone sonna bruyamment. C’était le poste de commande.

– Kozelovitch. J’écoute.

– On a un problème, Directeur. Vous pouvez venir, s’il vous plaît, camarade Directeur? C’est un peu urgent.

– Écoutez, si je devais me déplacer en personne à chaque problème bénin, enfin, quoi, ce n’est pas possible! Mais quelle journée, quelle journée!!

C’était cet imbécile de Bronislav Bogdanov, surnommé Michka pour une raison qui échappait au directeur. Il travaillait avec son jumeau au poste de commande depuis pas mal d’années, et attendait patiemment sa retraite - comme son frère. Les jumeaux vieillissants avaient un passé trouble, étaient de vrais idiots mais de bons soldats. Kozelovitch était sûr qu’il s’agissait encore d’une des innombrables adaptations du virus Petya qui, depuis des décennies, s’attaquait stupidement à sa centrale. Et bien sûr sans succès, ou si peu…​ Quantité négligeable, comme les démocrates en Sibérie, songea le Direktør, en souriant de sa grande finesse.

– Directeur, cher, cher, très cher et estimé Directeur. Enfin, vous le savez. Si je vous dis qu’on a un problème. C’en est un. On a lancé l’expérience, la réaction est en route et elle s’emballe, mais s’emballe…​ On voulait freiner mais les barres de graphite refusent de fonctionner. On a envie de pleurer…​ On ne sait plus quoi faire, Directeur, ouin!

Encore ces foutues barres de graphite. Encore un coup de ces ingénieurs nord-coréens à la con, c’est vrai que ce matos était vraiment désuet, mais jamais Kozelovitch ne l’aurait admis devant une fouille-merde comme Sledavatelia.

– Je ne sais pas, enfin, vous avez bien une idée, non…​

– Argh!!! Longue vie au bolchévisme!!

Des cris. Par la fenêtre sale, Kozelovitch vit le réacteur quatre littéralement s’enfoncer. En quelques minutes, à la place du réacteur, il ne restait qu’un grand trou fumant.

Le téléphone rouge sonnait, alors que Kozelovitch avait fui son bureau, sans même prendre son manteau. Il embarqua par contre son micro fusil laser, aussi discret qu’efficace.

L’alarme générale se mit à retentir, couvrant tout de ses 120dB.


1)
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  • Dernière modification : 2022/10/26 18:40
  • de radeff