Épilogue, République autonome du Ravierstan
© Archives ZAD Ravierstan, 2022
<blockquote> Je gagnais les bois parce que je voulais vivre suivant mûre réflexion, n’affronter que les actes essentiels de la vie, et voir si je ne pourrais apprendre ce qu’elle avait à enseigner, non pas, quand je viendrais à mourir, découvrir que je n’avais pas vécu…Ce qu’il me fallait, c’était vivre abondamment, sucer toute la mœlle de la vie.
— Henry David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois </blockquote>
La levée des chèvres avait été repoussée à février, car le bouc qui les avait saillies avait joué les abstinents tardifs. Ainsi, alors qu’on était déjà en novembre, il restait encore assez de lait pour les spécialités: petits chèvres plus ou moins matures, allant du frais lacté au sec à la corse, en passant par différents stades donc certains fort crémeux. Ce qui est sûr, c’est qu’ils étaient tous délicieux, autant que leur éleveuse, l’anarchiste laitière au franc-parler.
Hécube se tartina un bon demi-chèvre frais qu’elle goba avec un morceau de baguette du Risse à la farine complète. Shlom et Hamid jetèrent leur dévolu sur un sur-maturé, pas encore sec, dont l’allure crémeuse aurait pu rivaliser avec un Brillat-Savarin. Arrosé d’un bon coup de Charmeuse, un blanc dont les grains avaient été ramassés un à un en fin de saison, largement après les vendanges, ce qui lui donnait un taux de sucre phénoménal - et un degré alcoolique non négligeable, puisqu’il frisait allègrement les quinze degrés.
– Bon. Me voilà bien.
– Nous voilà tous bien, Hécube, tu veux dire. Et avec le rouble et le yuan qui se sont effondrés, et les manifs monstres en Chine et en Union Bolchévique, il y a de quoi avoir même un sentiment optimiste. Qui sait, peut-être que les lendemains chanteront.
– Oui Hamid. Et puis, cette histoire de virus, c’est incroyable, ajouta Shlom. Qui aurait pu croire que le Niger s’était assez enrichi pour faire de la recherche dans le domaine des armes biologiques, et serait capable de le diffuser à des milliers de kilomètres. L’Afrique de l’Ouest est décidemment une puissance émergente en politique internationale, même si ses habitants crèvent littéralement de faim.
– Qu’est-ce que vous avez pensé du voyage de retour?, demanda Hécube.
– Grand luxe.
– Grand luxe! Mais tu es tombé sur la tête, Hamid!
– Attends. Comment tu qualifierais un trajet d’Afghanistan en République autonome du Ravierstan en moins de deux semaines? Avec les moyens du Яézo?, ajouta Shlom.
– Bof… À l’aller, on a mis quelques heures.
– À l’aller on devait sauver notre camarade. Au retour, on aurait pu le faire à pied et en voilier solaire. Voire en voilier tout court. Moi, je trouve que tu t’embourgeoises, Hamid.
– Alors ça c’est la meilleure. Moi, je m’embourgeoise. J’en connais qui ont été dessoudés pour moins que ça.
– Car tu crois peut-être que tu es capable de me dessouder? Attends voir…
– Shlom et Hamid, vous pourriez arrêter un moment de faire les enfants? C’est fatiguant. Vous savez, on va pas vous aimer plus parce que vous êtes capables de vous battre ou de pisser plus loin. Ça, on le sait. Ce qui vous rendrait plus aimables, ce serait justement de démontrer votre maturité en arrêtant de nous fatiguer avec vos chamailleries de gamins.
– Tiens, sauvés par le gong, voilà Radoslava qui revient. Avec un sanglier sur le dos.
– Merci Vassilia mais on avait remarqué.
– Non seulement c’est un vrai gamin, mais en plus il est mauvais comme un gamin. Shlom, pourquoi te sens-tu toujours obligé d’amorcer Vassilia.
– Parce qu’elle avait un faible pour ce traître de Nikalaï.
– Arrrrrggggggghhhhh! Snif, re-snif et re-aaaaarrrrrggggggghhhhh!
– Ah c’est malin!
Radoslava posa le sanglier puis se déchaussa avec élégance de ses grosses bottes de marche et fit un hug à la pauvre Vassilia.
– Allez, ma belle. C’est vrai que c’était un traître.
– Il n’empêche. Je l’aimais.
– Ta morve coule sur ma combi.
– Radoslava, ce que tu peux être terre à terre.
– Je ne suis pas terre à terre. Juste,… Comment dirais-je? Pratique.
– Moi je dirais, plutôt: efficace. Tu es une nana efficace, Radoslava.
À la remarque de Shlom, Radoslava eut un de ses rares sourire radieux.
– ÇA c’est gentil, Shlom.
Et tous se marrèrent, car ils avaient bien vu qu’entre Shlom et Radoslava il y avait quelque chose. Pour la première fois depuis le décès de ses enfants, de sa compagne, de sa famille et de tous ses amis, et sa relation privilégiée, mais platonique et sans avenir physique possible avec Heifara, le cœur de Shlom battait plus fort chaque fois qu’il voyait la Sibérienne.
Radoslava jeta son sac et son fusil au sol. Elle sortit une bouteille de vodka du sac, déjà entamée.
– Je n’y crois pas. Tu emportes de la vodka avec toi, lorsque tu fais tes tours de rando?
– J’ai toujours de la vodka avec moi. Tournée générale.
Joignant le geste à la parole, Radoslava sortit de son sac de minuscules verres en alu. Les posa, les remplit de vodka et les distribua.
– À Nikalaï!
– Toi, tu portes un toast à Nikalaï?
– Il faut savoir pardonner. Et après tout, ce grand escogriffe m’a quand même bien fait marrer. Paix à ses cendres.
Elle descendit le verre cul sec.
Crac!
Ils entendirent un craquement et se tournèrent en direction du bruit bizarre.