La chute d’Icare
© Étienne Carjat, Portrait of Charles Baudelaire, circa 1862, Wikimedia Commons
<blockquote> En vain j’ai voulu de l’espace Trouver la fin et le milieu ; Sous je ne sais quel œil de feu Je sens mon aile qui se casse ; Et brûlé par l’amour du beau, Je n’aurai pas l’honneur sublime De donner mon nom à l’abîme Qui me servira de tombeau.
— Charles Baudelaire, Les Plaintes d’un Icare </blockquote>
– Shit!
– T’as quelque chose à fumer?
– C’est bien le moment de faire de l’esprit. C’est pshit! qu’il faut dire, en l’occurrence.
Georgette était restée plantée dans le dirigeable, le faisant pencher brutalement. Ses yeux injectés de sang regardaient avec fureur les occupants du plus léger que l’air.
– Ouh le vilain, il a les yeux méchamment rouges, une conjonctivite peut-être?
– Où alors il a de quoi fumer.
– Fumeux tout cela.
Georgette assistait impuissante à tout cela, sans parvenir à leur communiquer qu’elle n’était pas un ptérodactyle mais une ptérodactyle.
Mais surtout, elle chutait, tout comme le dirigeable, et ses occupants.
– Mayday, mayday, on chute. Abandon du navire en cours, ce vendredi 13 novembre 20xx, à 13h02.
Et Youri montra les parachutes à ses passagers et sortit un crayon et un vieux cahier intitulé: “Journal de bord du Nautilus”.
– Youri tu nous la fais un peu cap’tain Nemo, là? Tu vas rester sur ton navire jusqu’à ce qu’il sombre dans les flots, au garde à vous en regardant les chaloupes des rescapés, les femmes et les enfants d’abord?
– Que de navrants clichés. Mais oui, j’y ai pensé. Et une petite correction: on ne va pas sombrer dans les flots, mais se faire déchiqueter par les roches. C’est plus gênant.
Youri rouvrit la porte de la cabine, heureusement située à l’opposé du côté sur lequel s’était fiché le volatile Georgette. Le vent glacial des hauteurs afghanes s’engouffra dans le cockpit.
– Brrr frisquounet, tu n’aurais pas une petite laine Youri pour une faible femme?
– Vassilia, si tu t’y mets aussi…
– Ah il y aurait un petit quelque chose entre Youri et Vassilia? Et moi, alors? Tout seul?
– Nikalaï, toi, tu peux garder le ptérodactyle, d’ailleurs on dirait qu’il t’aime bien.
Et effectivement Georgette n’avait d’yeux que pour Nikalaï, qu’elle dévorait littéralement de ses globes oculaires rougeoyants, ce qui valait quand même mieux que de le dévorer au sens propre.
– L’animal a reconnu un des siens!
– C’est pas gentil ça.
Vassilia, Radoslava et Hécube, suivies de Shlom, se jetèrent dans le vide, ouvrant immédiatement leurs parachutes.
– Bon, trêves de discussion. Tout le monde a déjà sauté. La courtoisie voudrait que j’attende le dernier passager, comme l’a relevé au début de ce dialogue le camarade Shlom, qui a d’ailleurs été le premier mec à sauter. Mais moi je suis révolutionnaire, pas courtois. Au revoir ou adieu, c’est selon.
Et Youri sauta, laissant seuls Hamid et Nikalai. Nikalai poussa Hamid, qui tomba en criant et sauta à sa suite.
C’était le crépuscule, la nuit tombait sur le paysage montagneux des sauvages et arides montagnes afghanes. L’air sentait la poussière, mais aussi une odeur plus entêtante, sucrée, agréable…
– C’est marrant cette odeur, on dirait…
– Ça sent l’opium mon gars. La meilleure odeur du monde, ou la pire, selon ton parcours.
– Ah c’est ça. Où sont les autres?
On voyait difficilement les parachutes des camarades, qui tournoyaient un peu plus bas. Ils avaient glidé un peu, toujours en suivant la vallée, et leurs parachutes s’étaient ouverts automatiquement assez vite, mais ils avaient encore gagné quelques kilomètres en direction du goudron et, donc, de la civilisation au sens moderne et occidental du terme. Ils les suivirent à vue et les virent se poser. À nouveau, Shlom fit un atterrissage complètement manqué, provoquant un nouvel éclat de rire de ses camarades. S’époussetant, il déclara:
– Vos rires, là, ça commence à bien faire. Chacun son truc, moi, le parachute, ce n’est pas le mien.
– Alors là, tu l’as dit, bouffi! Pffffff…
– Hi! Hi!
– Ho! Ho!
– Cessez de vous marrer: on a de la visite.
En effet: une horde de vélos tout-terrain, certains électriques, se rapprochait à grande vitesse. Ils étaient montés par des hommes en armes. Suivis par d’autres, montés sur des chameaux.
– Putain, encore du militaire. On va jamais en sortir, du battledress, ou quoi?
– Et ils ne sentent pas très bon.
Les nouveaux venus étaient barbus, puants, et surtout, armés. Presque tous de Kalachnikov, certains de RPG. Aucun ne portait de moustache, et la plupart avaient teint leurs barbes au henné.
– Qui va là!
– Nous venons d’échapper aux Russes.
– Salopes de Russes. Mais dis-moi, tu n’es pas afghane, femme. Comment se fait-il que tu parles pachto?
– Je suis Russe, moi aussi. Mais fidèle au Livre. Allahou Akbar. Subhanaka al-lahoumma wa bihamdika wa tabaraka ismouka, wa ta ala jaddouka wa la ilaha rayrouka.
– Le fait que tu connaisses l’invocation de commencement ne signifie rien.
Et il arma sa kalach, visant Radoslava.
– Attends, mon frère: voici la suite:
Bismillah ar rahman ar rahim
Al hamdou lillahi rabbi al alamine
Ar rahman ar rahim
Maliki yawmiddine, iyyaka na aboudou wa iyyaka nasta ine, ihdina s sirata L moustakime
Sirata L ladine ane amta alayhime, rayrill mardoubi alayhime wa la da line.
Amine
– Ah, voilà un vrai croyant. Et un homme!
– Comment se fait-ce que Goulotsy connaisse la prière?
– J’ai pas mal bourlingué, les amis, mais laissez-moi négocier.
Et Goulotsy entama une discussion en pachto, que nous traduirons ici pour faciliter la vie du lecteur.
– Nous sommes d’humbles fuyards, ayant échappé aux griffes des Infidèles. Salopes de Russes.
Goulotsy cracha.
– Tu l’as dit: salopes de Russes, qu’ils brûlent aux Enfers éternels, ces fils de chiens!
– Fils de chiens. Et de chiennes.
– Qu’en est-il de tes compagnons?
– Roza, qui vient de parler, dit Goulotsy en désignant Radoslava, qui comprit son nouveau nom coranique, est une vraie croyante, élevée dans la foi. Elle a été mariée à un martyr de la cause, Khushal, qui est tombé les armes à la main face à l’envahisseur. Les autres sont ses soeurs.
– Kushal, ça sonne bien ça. Un vrai prénom afghan, un prénom d’homme de foi. Que c’est beau.
– Par Allah, je suis d’accord avec toi, mon frère. Les autres, les hommes, sont des incroyants, mais ce sont aussi des ennemis de nos ennemis Russes.
– Les ennemis des salopes de Russes sont nos amis, même s’ils ne sont pas nos frères. On va fêter cela.
– Tu as à boire?
– Tu es sûr que tu es dans la voie de la religion, toi? Je parlais d’un thé, bien sûr.
– Désolé, mauvaises habitudes prises chez les Infidèles. Salopes de Russes. Bismillah ar rahman ar rahim
– Bismilah, je vais faire le thé.
Les Afghans se détendirent enfin, et baissèrent leurs armes. Celui qui avait parlé sortit de son sac un nécessaire à thé et s’affaira. Un petit brasero, quelques charbons de bois, un grand verre, de petits verres, du sucre et du thé. Et un briquet à essence. Pendant ce temps, les chameliers firent baraquer leurs montures.
– Quel est ton nom, mon frère?
– Niklew. Un nom français.
– Ah, la Frantsouya. Un vrai État de la religion, ça, dont l’Islam peut être fier. On m’a raconté que par le passé c’était des Gentils, c’est vrai?
– Et oui, personne n’est parfait. Mais c’était il y a fort longtemps.
– Et oui, personne n’est parfait.
– Et toi, quel est ton nom?
– Babrak, fils de Bazgar, gloire à mon défunt père, mort les armes à la main. Il venait de la campagne.
– La campagne, c’est la terre des vrais fidèles.
– Ma parole, Niklew, tu parles comme un sage.
– Qu’est ce qu’ils racontent, ma parole?
Radoslava répondit:
– Aucune idée Hamid, je ne parle pas bien pashtun, comme… “Nikleff“…
– Le grand black, là, qui vient de causer, il ne serait pas un fidèle, lui aussi?
– Hamid? Non, mais il déteste les salopes de Russes.
– C’est bien ça.
Et Babrak, fils de Bazgar, fit un salut à Hamid, en touchant sa poitrine de la main droite. Hamid lui répondit de la même manière.
– En plus, il salue convenablement. Qui sait, peut-être qu’avec un peu de temps, tout ce beau monde pourrait rejoindre la voie sacrée de l’Islam?
– Pourquoi pas.
– Tu ne voudrais pas lui demander d’où venait cette odeur d’opium?
– Que dit ton ami, le grand à l’air ravagé?
– Shlom? Il demandait d’où venait l’odeur d’opium?
Tous les combattants Afghans se mirent à rigoler doucement.
– Ah, je vois que s’il n’est pas dans la voie, il connaît au moins certains de ses bons aspects. Les amis, sortez le matos.
Et un combattant, resté un peu en retrait, l’air passablement allumé, sortit de son sac une pipe à opium, une petite lampe à huile et un gros sac d’opium.
– Allongez-vous, le thé est prêt, et on va vous offrir un petit rab.
Rapidement, un sourire béat s’imprima sur les visages de chacun, et ce qui avait très mal commencé s’acheva dans une bonne humeur générale.