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On coupe!
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<blockquote> Ils disent que ce n’est rien, qu’on ne souffre pas, que c’est une fin douce, que la mort de cette façon est bien simplifiée.<br /> Eh ! qu’est-ce donc que cette agonie de six semaines et ce râle de tout un jour? Qu’est-ce que les angoisses de cette journée irréparable, qui s’écoule si lentement et si vite? Qu’est-ce que cette échelle de tortures qui aboutit à l’échafaud?<br /> Apparemment ce n’est pas là souffrir. <br/>— Victor Hugo, Le dernier jour d'un condamné </blockquote>
– Accusée, levez-vous! Veuillez prendre connaissance de la sentence.
Le juge Toupitsa avait un air particulièrement sévère. Avec ses moustaches de mongol, sa stature imposante et sa robe rouge, il était tout sauf rassurant. Même sa ridicule perruque ne faisait pas rire, au contraire.
En face, sur le banc des accusés, la belle Hécube, une grande, très grande brune. L’air franchement mécontente.
– Au chef d’accusation “sédition contre l’État”, le jury militaire vous a reconnu coupable. De même pour l’accusation d’acte de terrorisme. Et enfin, vous êtes aussi coupable de détérioration de biens publics. Des témoins bien intentionnés vous ont vue. Vous étiez en train de déchirer des affiches publicitaires. Vous avez une minute pour vous exprimer.
– Je veux un avocat.
– Ce fruit est anti-écologique. Vous suivez un régime cétogène?
– Je parle bien évidemment d’un juriste. Vous êtes un imbécile, ou alors votre humour est particulièrement vaseux, ce qui revient au même.
– Ce tribunal militaire est à huis-clos et il est hors de question, au vu des graves accusations qui pèsent sur vous, d’envisager une défense pour la prévenue. La demande est rejetée. Et j’ajoute insubordination et outrage à magistrat à la fort longue liste de vos graves crimes.
– De quels crimes exactement suis-je accusée? On m’a arrêtée alors que je participais à une manifestation pacifique et démocratique. Et…
À ce moment, le combicom du juge sonna. C’était le nouveau modèle du Yotaiphone à double écran, la v34, il en était très fier. Faut dire qu’à mille deux cents roubles, il avait de quoi être fier. Propulsé par Androidovitch 17.0.2, il pouvait tout faire et peu d’heureux élus en étaient propriétaires. Il vit sur le deuxième écran que c’était Gloupaia, sa jeune maîtresse. Plus si jeune en fait, vu qu’elle allait sur ses dix-huit ans. Bientôt.
Toupitsa soupira et décrocha.
Le joli minois de Gloupaia Gloupanovna s’afficha sur le combicom. Une belle plante, assurément, de soixante-dix ans sa cadette, avec ses cheveux blonds, ses pommettes hautes et ses yeux bleus, elle faisait encore chavirer tous les mâles, malgré quelques traces d’excès qui commençaient à être visibles. Mais là, son mascara avait coulé, elle était toute rouge et moche, reniflante, et derrière elle le ШАМАН à huit roues motrices du juge était renversé et fumait tristement.
– Qu’est-ce qui est arrivé à ma voiture?
– Tu pourrais commencer par me demander comment ça va, répondit Gloupaia en reniflant. Snif.
– Articule. Je ne comprends rien.
– Je déteste ta voiture, ce char d’assaut vient d’écraser trois enfants et leur babouchka comme un vulgaire pirojki.
– Tu étais sur le pilote automatique?
– Bien entendu que j’étais avec le pilote automatique, que crois-tu? M’as-tu jamais vu conduire en manuel? Je ne sais pas ce qui s’est passé mais, tout à coup, le tout-terrain était renversé et il y avait une grosse flaque rouge dessous, c’est dégoûtant, je me suis sali mes escarpins, des Louboutinov à neuf cent roubles, non mais tu te rends compte! Et j’ai eu tellement de peine à les trouver!
Le juge soupira. Neuf cents roubles. À peine moins que son Yotaphone. Ridicule.
– Il y a des témoins?
– On est tout près d’un village. Je vois d’ici ses habitants qui rappliquent. Ils ont des haches et des faux.
– Ne t’inquiète pas.
– “Ne t’inquiète pas, ne t’inquiète pas”. C’est vite dit. On voit bien que ce n’est pas toi qui es à ma place. Fais quelque chose, enfin. Tu es juge ou quoi?
Toupitsa réfléchit. Le ШАМАН lui avait coûté la peau des fesses. Cette nana aussi, et à force de sniffer sa plastique s’étiolait. Sans parler des Louboutinov à huit cents, non neuf cents roubles. Des pompes à neuf cents roubles. Du délire!
– En fait mon petit chouchou d’amour, je ne vais rien faire. Tu me prends le chou.
– Mais ils sont là, fais quelque chose enfin, je… argh!
Subitement le point de vue changea.
Toupitsa vit le ciel, puis le joli minois de Gloupaia se figer en un masque d’horreur, une faux tranchant son cou de cygne, la tête voler. Il comprit: les paysans avaient commencé par lui trancher la main qui portait le combicom, puis l’avaient étêtée comme un vulgaire petit bouleau.
Bon débarras. Dommage pour le ШАМАН. Et les Louboutinov.
Il allait devoir se trouver une nouvelle jeunette, de préférence une campagnarde. Elles coûtaient moins cher.
Dans le genre, la prévenue était pas mal, mais elle n’avait pas vraiment l’air soumise. Et décidément trop vieille. À peine soixante ans de différence avec lui, qui se sentait encore fringuant.
De toute manière, il était inconcevable qu’un juge fricote avec une accusée. Sa carrière et son avancement risquaient d’en pâtir.
Il referma d’un coup sec son Yotaphone.
– Où en étions-nous?
– Je demandais quels étaient les chefs d’inculpation à mon égard lorsque vous avez saisi votre Yotaphone.
– Mais madame, tout, absolument tout vous inculpe. La biographique que j’ai devant les yeux est exemplaire. Attendez…
Toupitsa se chaussa de lunettes ridicules qui firent ricaner pas mal de monde dans la salle quasiment vide.
– Ahem…! Hem. C’est bien ce que je disais. Vous êtes une hacktiviste du Яézo. Une sale égrangère de surcroit, de la minable République d’Helvétie. Et vous venez dans notre beau pays foutre le bordel, en participant à des émeutes collectives et à des actes terroristes…
– Mais c’est faux! Je n’appartient pas à ce groupe bizarre là, votre Rézov. Et puis j’ai été emportée au hasard du passage par une manifestation de rue pacifique qui n’était pas du tout une émeute, du moins jusqu’à ce que votre police n’intervienne de façon si musclée.
– Sachez, madame, que ce n’est pas “ma” police. Dans notre grande Union Bolchévique, nous respectons l’indépendance des pouvoirs, et le judiciaire n’a rien à faire avec les services de police.
– Certes, mais vous ne me répondez pas. Prouvez-moi ma culpabilité!
– Vous me fatiguez. De toute manière, vous autres terroristes, vous êtes toujours innocents. On va cesser de tergiverser et procéder équitablement, sur la base des sérieux renseignements dont je dispose.
Toupitsa se leva. Il était gros, et minuscule. Il arrangea son habit dans un geste qui se voulait théâtral mais le rendait plus ridicule encore. S’éclaircit, une fois de plus, la voix. Et rendit son jugement.
– L’accusée est coupable. Condamnée à mort, par pendaison. La séance est levée.
Et il tapa, rageur, de son maillet en noyer sur le bureau.
Toc!
– Salopard de sycophante de merde de soumis!
– Euh mais comment comment vous osez-vous vous adresser à la Cour…
– Je m’adresse comme je veux à un valet du capital comme toi. Oui, je suis membre du Яézo, et j’en suis fière, et si je tombe, des dizaines se lèveront et me vengeront. Je ne donne pas cher de ta peau, petit con de juge Toupitsa.
– Gardes, veuiller vous saisir de cette effrontée. Et veillez à ce que ma sentence équilibrée soit rapidement rendue.