À la recherche d’Helena perdue
<blockquote> La vie est courte, mes petits agneaux. Elle est encore beaucoup trop longue, mes petits agneaux. On vous en débarrassera, mes si petits. On n’est pas tous nés pour être prophètes Mais beaucoup sont nés pour être tondus. <p>— Henri Michaux, <em>L’époque des illuminés</em></p> </blockquote>
Shlom consulta le dossier que lui avait fourni Hannah. La fort charmante disparue, une brune d’origine bulgare, de Choumen plus précisément, avait contracté un mariage morganatique en épousant Hubert Pictais-Turraytini, fils d’Henri et de Harriet, née Baurdier. Hubert, enfant unique et chéri, était l’héritier d’une sorte de consortium financier et immobilier, réunissant banques et immeubles, avec un poids politique non négligeable. Les médias s’étaient pourléchés des fiançailles et du mariage, les transformant en un conte de fées.
Hubert, présenté comme un dandy, avait pour activité une lutte incessante en faveur de l’écologie. À l’âge de 20 ans, lors d’une partie de chasse en Bavière, il avait eu une sorte de révélation mystique en visant un cerf, et se consacra dès lors à la défense de la nature et au véganisme radical. Il avait participé à grande commémoration de l’accident de Tchernobyl et avait fait le voyage en Ukraine. Il rencontre Helena à Pripiat, jeune guide à la beauté frappante. La suite de l’histoire continuait dans le même mélo: ardents militants écologistes, Helena offrait sa beauté et Hubert son argent, ce qui valait mieux que le contraire – avec ses grandes radiches et son teint pâle, Hubert n’avait pas beaucoup de sex-appeal.
Ils voyageaient beaucoup, privilège entre tous, non pour de vils motifs bassement économiques mais pour convaincre chacun des droits de la terre. Bien entendu, ils se présentaient comme parfaitement apolitiques, ce qui renforçait encore leur prestige. Les dernières infos concernaient une manif, trois semaines auparavant, pour la sauvegarde des bébés-phoques, un en-direct réel sur la banquise. On voyait des photos où ils poussaient en chaise roulante une Brigitte Barre-Dot fort décatie, toujours plus réactionnaire avec l’âge (il faut dire que si elle était toujours pourvue d’une sacrée dot, elle ne filait plus la barre à personne).
Depuis, plus rien.
Les recherches effectuées auprès du serveur prétendument ultra-protégé de la police et de l’administration n’avaient rien donné. Helena n’était ni morte ni disparue, du point de vue de l’État. Plus étrange, Shlom ne trouva rien dans les recherches effectuées sur ses numéros de cartes de crédit. Aucune banque n’avait enregistré de transaction depuis un peu plus de deux semaines. Les beaux-parents vivaient dans un hôtel particulier, au cœur de la vieille ville, rue des Granges, petit numéro pair, crème des crèmes. Leur Kerouac de fils avait immigré pour le quartier de Carouge, espace urbain au moderne quadrillage orthonormé, ancienne ville de plaisir au-delà des austères murs genevois. Depuis la fin du siècle dernier, cet ancien quartier chaud s’était peu à peu vidé de ses entreprises du secondaire, de ses ouvriers et travailleurs, pour se peupler de magasins chics et d’entreprises de consulting dans les arcades, les étages supérieurs devenant appartements cossus. Shlom se décida pour une visite au fils. Il sauta dans le rickshaw de Hugues qui ferma son ouvrage sur une magnifique œuvre de El Lissitsky.
– Carouge, dis brièvement Shlom.
Hugues faillit les envoyer en l’air mais sans plaisir dans les trous de l’asphalte. Une fois arrivés, Shlom s’extraya du véhicule et donna rendez-vous à Hugues dans un des (nombreux) cafés du coin. Repérant la sonnette de Turraytini sur l’interphone, il appuya longuement. Au bout d’un moment, une voix.
– Oui? Qui est-ce?
– Shlom Rublev, détective privé. Je suis à la recherche de votre femme. Je dois vous parler.
– Oh… Bien sûr. Je vous ouvre, c’est en haut.
Hubert raccrocha l’interphone et réfléchit. Que pouvait donc lui vouloir un privé?
« Voyons, il a certainement été envoyé par mes chers parents, qui s’inquiètent de ma santé psychique et physique. C’est normal, c’est biologique, la quête de l’immortalité passe par la reproduction, et si le parricide peut s’expliquer et même se justifier - il faut lire ou relire « Pourquoi j’ai mangé mon père », de Roy Lewis - l’infanticide est un crime triplement affreux, puisqu’il assoit la domination de l’âge, condamne l’innocence de l’enfant et renverse les lois biologiques. Ils pensent que je déprime à cause de la disparition d’Helena, alors qu’ils l’ont toujours détestée. Et oui, ils avaient d’autres visées pour mon parti - pas au sens politique du terme. Ils espéraient une jeune fille protestante de la Cité, éventuellement romande, voire helvétique, avec qui ils auraient pu partager valeurs morales, soit leur étique éthique. Et à la place ils avaient hérité de ça, certes une belle plante rappelant un peu Blanche Neige (cheveux de jais et lèvres rouges), dont la plastique leur garantirait une descendance robuste, mais balkanique, pire bulgare, orthodoxe apostate, peut-être communiste et sans doute au moins gauchiste. L’horreur. Malgré ce manque d’attirance, ils avaient bien dû l’accepter, sur la durée elle leur avait plutôt plu - toutes ces activités en faveur de la sauvegarde de l’environnement ne pouvaient nuire à leurs activités capitalistes, elles hautement nuisibles à la mère Nature, mais beaucoup plus discrètes. Mieux: l’activité de leur belle-fille honnie leur était profitable puisque maintenant, dans les galas mondains on les féliciait pour leur bru et son souci écologique. Et voilà qu’elle disparaissait, et avec elle la tranquillité d’esprit de leur fils, qui vadrouillait dans des coins perdus d’Afrique, sans reporters derrière lui, sans même de descendance et qu’ils devraient affronter ce que riches et pauvres partagent, l’effroi de la mort. Donc: mes parents ont des raisons de s’inquiéter. Et ma mère, en lectrice avisée de vieux et indigestes autant qu’ennuyeux romans policiers britanniques, a dû en parler à mon père, Henri Pictais, fils Hilbert du même nom (mon grand père), puissant banquier et patricien. Et Henri, lui qui ne lisait jamais une ligne sauf les cotations boursières du Wall Street Journal, mais qui aimait les films policiers du siècle passé, a tout de suite déniché un Philip Marlowe. Et cet individu est là, sera là dans quelques secondes, afin de me questionner, de remuer le passé, de gratter dans la boue, et là il convient de ne pas « бегать по граблям », soit dans la langue de Voltaire de ne pas se prendre un râteau mais au contraire, de feinter, de faire croire au personnage auquel ce clone - pour ne pas dire clown - chandlerien veut bien croire, de le duper, de le tromper. Cela sera facile, il est du peuple, je suis bien né. Composons. »
Et Hubert se fit une belle figure, en attendant la sonnette.