À marche forcée
<blockquote> Going up that river was like traveling back to the earliest beginnings of the world, when vegetation rioted on the earth and the big trees were kings. An empty stream, a great silence, an impenetrable forest. The air was warm, thick, heavy, sluggish. There was no joy in the brilliance of sunshine. The long stretches of the waterway ran on, deserted, into the gloom of overshadowed distances. <p>— Conrad, <em> Heart of Darkness</em></p> </blockquote>
La question qui tue: Sławomir Rawicz1) était-il un bourreur invétéré? Est-il possible de rallier à pied, en plein hiver, le cercle polaire à l’Himalaya, en pleine Seconde Guerre mondiale et sous alimenté? Cette question tourmentait Shlom pour une raison simple, la proximité d’intérêts, alors qu’il contemplait son véloSławomir Rawicz, « À marche forcée », The Long Walk, 1956 solaire irrémédiablement gâté et pansait ses blessures au mieux. Une chute sur le reg à plus de 50 kilomètres à l’heure, on la sent passer. Il n’avait rien vu venir, mais le vélo s’était engagé dans une ornière aussi vicieuse qu’imprévisible et monture et cavalier avaient été jetés au sol. Il faisait nettement plus chaud que dans le périple de « A marche forcée », et ça n’arrangeait pas les choses.
Tant qu’on peut s’alimenter et se tenir au sec, en bougeant on survit au grand froid. Le grand chaud, surtout si on a pas de réserve d’eau, c’est autre chose. Shlom avait un sac à dos avec son matériel, une petite réserve d’eau et le moral franchement dans les chaussettes, qui étaient sales par ailleurs. Grosso Modo, de la falaise d’Angamma à Faya Largeau il y avait 200 kilomètres; d’après le temps passé sur son vélo solaire, il avait dû en parcourir les deux tiers, il lui restait donc une bonne trentaine de kilomètres. Par chance, il était en hiver: en été il aurait juste pu oublier.
Pour se donner du courage, il se mit à penser et à détester le général Largeau, « père fondateur du Tchad », qui avait succédé en 1913 au colonel Hirtzmann et repris le contrôle de la zaouïa d’Haïn Galaka, bastion des Sénoussistes, et laissé son nom au fort qu’il devait rejoindre, avant de trouver la mort, trois ans plus tard, sur le front de Verdun. Il espérait qu’il l’avait eu dans le cul, l’éclat d’obus, le shrapnel qui l’avait achevé, alors que trois campagnes de « pacification » africaine n’en étaient pas venues à bout. La marche est une activité d’une certaine simplicité: on pose un pied, on lève l’autre et on le pose un peu plus loin, en fonction de sa foulée. C’est la différence de foulée entre les deux pieds qui fait tourner en rond le meilleur marcheur, à droite ou à gauche, indifféremment de ses convictions politiques - ou du moins aucune corrélation scientifique n’a encore été établie. Par chance, Shlom avait une piste assez simple à suivre, et en cas de besoin il avait toujours sa boussole de précision en poche: il se méfiait toujours des gadgets technologiques, à raison car son combicom, malgré le perfectionnement du gadget que lui avait filé Hannah, était tout simplement incapable de capter un quelque réseau en cet endroit oublié des dieux et des hommes. Même le satellite ne passait pas au-dessus de cette région du Sahara, et de toute manière ses batteries étaient à plat; il les rechargea au moyen de son panneau solaire portatif, en espérant retrouver plus tard du réseau.
Pied gauche, pied droit, dans la foulée régulière de son petit pas de footing, Shlom parcourait un mètre zéro deux à chaque pas gauche, et la même chose du pied droit alors qu’en réalité, sans piste, il aurait grattouillé quelques microns à droite. Son asymétrie de droite l’énervait prodigieusement, il avait même essayé comme jeune adulte de la corriger mais cela avait encore empiré sa tendance, alors il avait décidé d’oublier, de faire avec. Grosso Modo, il parcourait donc un kilomètres tous les mille pas, comme il ne comptait qu’un pas sur deux il prenait une petite pause tous les mille pas, gagnant ainsi par étapes de deux kilomètres son but ultime, la civilisation ou, comme on disait plus prosaïquement dans les zones sahéliennes, le goudron.
Dans les années ’70 du millénaire précédent, cette zone avait été le théâtre d’âpres combats entre guerriers Toubous et la compagnie parachutiste d’infanterie de marine (CPIMa) qui « appuyait » l’armée « régulière » tchadienne. À coup d’hélicos, en envoyant les tchadiens devant eux, les Français avaient fini par pacifier la région, au prix de nombreux morts de part et d’autre. Mais à la chute du dictateur Hissène Habré, la présence française périclita et les Toubous purent reprendre leurs activités politiques et militaires, et la zone fut alors à nouveau hors contrôle tchadien. C’est ce qui expliquait cette carcasse d’Alouette II SE 3130, que Shlom ne se souvenait même pas d’avoir croisée à l’aller. Une petite vipère des sables sortit de l’habitacle défoncé, dardant sa petite langue fourchue en direction de Shlom, qui lui tira la langue à son tour. Elle se replia prudemment, sentant un reptile plus dangereux qu’elle dans la chose puante et sale qui lui faisait front.
Cet endroit désolé, cette carcasse d’hélicoptère au nom d’oiseau, la perspective d’une grosse journée de marche, tout cela portait Shlom à une mélancolie certaine. Une pensée triste en entraînant une autre, il se mit à réfléchir à ce siècle et à la folie de ses contemporains. Certes, le Grand Fléau qui avait suivi la Guerre du début du siècle avait eu l’avantage de régler le problème démographique mondial d’une manière qui n’aurait point déplu à l’atroce Malthus. Mais il avait quand même occasionné un nombre de morts auprès duquel la peste noire passait pour un petit rhume, et consacré la suprématie des Russes, qui restaient persuadés que la vodka les avait protégés du Grand Fléau.
En vérité, comme les scientifiques soviétiques le découvrirent plus tard, les Russes étaient porteur d’un gène résistant à la souche du H5N1 que les militaires de l’Armée populaire de libération chinoise avait développé et laissé échapper par mégarde - aucun de ces bridés n’étaient plus là pour en témoigner. Et la guerre entre Israël et Iran de la fin des années 10 avait amené la paix au Proche-Orient, en transformant toute la zone entre Égypte et Caspienne en un énorme désert radioactif, y empêchant toute implantation humaine pour des siècles et des siècles. Comme le soir tombait, Shlom se chercha un endroit discret - ça ne manquait pas, et sûr pour y bivouaquer, protégé du vent et des regards. À l’aube, il se leva. En connaisseur du désert, il prit garde à renverser ses bottes de combat avant de les enfiler et grand bien lui en fit, puisque de sa botte gauche tomba un gros scorpion jaune qui prit ses pattes à son coup. Shlom avait toujours détesté ce genre de bestioles désagréables.
Il rejoignit en fin de matinée Faya Largeau et eut la chance d’y croiser un pilote d’avion à hydrogène, qui avait dû se poser en catastrophe pour résoudre un problème technique. Les incidents et accidents mortels sur ce type d’appareils, très instables d’un point de vue technologique, expliquait leur relative rareté. Au vu de son retard sur Hubert, comme l’avion à hydrogène avait pour destination N’Djamena et que cette direction était aussi celle du Homer de Hubert, enfin du fait du rapprochement entre les deux hommes après quelques verres de single malt, incongrus mais délicieux dans ce contexte, Shlom profita de l’occasion pour franchir quelques miles rapidement. La conversation entre les deux hommes fut assez surprenante. Touareg, son pilote oubliait que l’alcool n’était pas halal et que le whisky du désert est censé être du thé vert à la menthe. Il héla le serveur, et lui désignant un client au fond du bistrot, il lui dit:
– Portez ce vieux whisky au juge blond qui fume.
– Ah, « ze » pangramme. C’est dit par Iga Biva, dans le journal Mickey. Vous saviez cela? En anglais il y a aussi « The quick brown fox jumps over the lazy dog ».
– Bien sûr, je savais. Mais que croyez-vous?
– Non, non… désolé.
– Vous m’êtes sympathique, l’alcool délie les langues et il se peut que dans quelques heures, voir minutes (le décollage est une phase délicate) nous ne soyons plus qu’un petit tas de cendres au milieu du Sahara. Installez-vous confortablement, je vais vous raconter une histoire. Mon histoire.
Et il lui versa un verre supplémentaire.