gaz:ascension

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Et cette immobilité de toutes choses n’était rien moins que paisible. C’était l’immobilité d’une force implacable couvant on ne savait quel insondable dessein. Elle vous contemplait d’un air plein de ressentiment. Je m’y fis à la longue; je cessai de m’en apercevoir; je n’en avais guère le temps.
<p>— Conrad, <em>
Au cœur des ténèbres</em></p>
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Cameroon masks © Wikimedia Commons - CC-by-3.0

De Maroua, la route s’étendait sur un haut-plateau, bientôt entouré des collines des Monts Madara. Vers Mokolo, Shlom franchit le col de Koza et admira les cultures en terrasses. Arrivé à l’altiport de Hoséré Oupay, en-dessus de Mokolo, sis à 1300m, il s’offrit une bière dans un estaminet. Un colosse russe ivre s’invectivait avec un Bamiléké tout aussi imbibé, et la situation sentait le rance. Le Bamiléké finit par tant énerver le russe que ce dernier, brisant sa bouteille au coin de la table, la planta dans le ventre du Camerounais. Tourna. La victime s’effondra dans une mare de sang. Les yeux fous, le russe se leva et se dirigea, son tesson rougeâtre fermement tenu dans ses pognes d’ours, vers Shlom qui lui lança son poing, armé du combicom russe, sur la tempe. Le russe s’écroula, foudroyé. Shlom aurait bien aimé le faire parler - que faisait un russe dans ce coin paumé, si ce n’est qu’il était lié à l’affaire qui l’occupait, mais l’appareil de communication soviétique était bien une arme, c’était maintenant confirmé. Le crâne du russe était bosselé, et son sommeil définitif.

Il sortit. Un dirigeable était pratiquement près à partir, il n’eût qu’à attendre six heures pour qu’il soit rempli. Une bagatelle, qu’il remplit au moyen de viande grillée de porc-épic, un délice, accompagné de papillotes de manioc emballées dans des feuilles de bananier. La gastronomie camerounaise n’avait décidément rien perdu de sa grâce. Ils partirent enfin, et longèrent au soleil couchant le pic de Mindif et les magnifiques Rhumsiki, pour se poser finalement au lac de Lagdo, près de Garoua. Partant d’un haut-plateau qui longeait la chaîne à une altitude moyenne de 1000 mètres, il avait 900 mètres de dénivelé à franchir avant de rejoindre l’altiport de Hoséré Vokré. Il avait pris la piste longue, qui contournait le pic final, très abrupt. D’ailleurs personne ne passait tout droit, à l’exception des porteurs à vide (et avides) aux longues jambes aussi graciles que puissantes, qui avaient plus du bouquetin que de l’humain. Une fois à l’altiport, Shlom acheta un billet pour un départ accéléré sur Foumban, situé à plus de 400 km de là. Par chance, l’aéroport disposait d’un vieux planeur, nettement plus rapide que les dirigeables, et comportant moins de place - et qui serait donc rempli plus vite.

Après une attente de quelques heures pendant lesquelles Shlom rongea son frein, ce fut le chaos du départ. Tous se ruèrent sur les places, et couchés sur leurs bicyclettes, les passagers serrant compulsivement leurs poignées attendirent le signal du départ. Au top, les freins desserrés, le planeur dévala la courte pente raide, aidé par les passagers qui pédalaient tous frénétiquement. Shlom détestait les décollages et savait que, statistiquement, près de 80% des accidents aériens se produisait dans cette étape. De plus, un poulet affolé par l’anxiété des pédaleurs était sorti de sa cage et fientait à qui mieux-mieux sur les passagers, qui criaient au lynchage du propriétaire, lequel se tenait coit, bien conscient du risque de se faire débarquer sans parachute à près de 2000 mètres d’altitude. Rapidement, le planeur prit toutefois son envol, et le pilot parvint à prendre un courant ascendant qui le propulsa en altitude. Un stream favorable propulsa bientôt le planeur à plus de 100km/h, et les passagers, cessant de pédaler, sortirent provisions et tabac.

Des parfums de sauce poisson, piments et igname envahirent la cabine, au grand plaisir de Shlom. Pour sa part, il avait acheté une petite cassolette de ndolé qui humait bon la cuisine d’une tantine et déballa son lunch. Amer mais pas trop, une viande cuite à point, ce plat consacrait la richesse culinaire du Cameroun et la toute-puissance des daubes. Un régal. Mais soudain, le pilote diffusa un message urgent: « les aimables passagers sont priés de s’attacher et de se préparer à pédaler. Nous traversons une zone de turbulence ». Et effectivement, à l’instant de la diffusion, tout se mit à trembler. Un bébé pleurait, timidement rassuré, et on entendait les passagers marmonner des prières adventistes - cette secte ayant connu un essor considérable ces dernières années. Au bout d’un temps qui paraissait interminable pour les mollets des passagers, mais qui n’avait pas excédé un quart d’heure, la situation revint à la normale. C’est le moment que choisit un passager pour s’allumer un clope. Aussitôt, une grosse mamie se mit à crier.

– Non mais là toi tu es fou, là.

– …​ ?

– Oui, toi, avec ta cigarette. Tu offenses le Seigneur.

– Je ne vois pas, présentement, ce que le Seigneur a a voir là-dedans.

– Le Seigneur, il t’a donné la vie, à travers son fils, Jésus bien-aimé, et le Saint-Esprit.

– Permettez que j’intervienne dans votre débat le Père et le Fils sont uns. C’est la consubstantiation, où homoïousie. À moins que vous ne prêchiez l’hérésie orthodoxe, condamnée par Rome, et pratiquement aussi grave que l’arianisme.

– Interruption désagréable et sans suite, nous n’allons tout de même pas relancer la querelle du filioque.

– Et pourquoi pas ? Si je veux parler du filioque, je vois pas pourquoi je ne pourrais pas. Filioque, filioque, filioque, na na na nère, « Respondeo dicendum quod necesse est dicere spiritum sanctum a filio esse. Si enim non esset ab eo, nullo modo posset ab eo personaliter distingui. Quod ex supra dictis patet. »

– Revenons à nos buffles, là, présentement. Le problème est que ce monsieur, qui fume là, il nous empoisonne la vie, mais surtout, il offense le Seigneur.

– Madame, j’aimerais savoir pourquoi ma cigarette offense le Seigneur. D’ailleurs, je ne vois pas pourquoi je vous réponds, je préférerai quelques agapes, un bon poulet bicyclette, avec sauce piment et vin de palme, plutôt que de suer dans cette cabine, avec ou sans Nicot.

– Jeune homme, respectez mon grand âge. Quiconque taquine un nid de guêpe doit savoir courir. Vous allumâtes votre bâton, vous en assumerez les conséquences. Or donc, sachez que le Seigneur vous a créé. Est-ce que vous partagez mon prémisse ?

– Mais oui grand-mère, mais oui, et alors ? Il ne faut pas verser comme ça ma figure, je vous respecte moi.

– Je sais bien que ton ventre n’est pas amer, mais est-ce que la religion autorise le suicide ? Si tu es né, c’est que le Seigneur l’a voulu. S’il l’a voulu, c’est lui qui décide. Alors tu te tues, tu offenses le Seigneur. Ainsi soit-il et amen et ainsi de suite.

– Ah c’est cela en fumant, je me suicide à petit feu, et je contredirai le grand dessein du Créateur ? Je ne suis pas sûr d’être d’accord avec votre logique là madame, le syllogisme a une majeure que je ne partage pas forcément.

– Certes, tu as la comprenette malaisée, mécréant, mais on y arrive doucement doucement. Tout a une fin, sauf la banane qui en a deux.

Tous les passagers éclatèrent de rire, et le jeune homme écrasa sa cigarette et se mit à bouder. Quelques minutes de gagnées sur l’ennui. En-dessous de l’appareil, Foumban et un peu plus loin, l’étape suivante de Shlom, le Lac Bamendjing, dont la forme évoquait des alvéoles pulmonaires. Le pilote posa le planeur d’une (de deux) main/s experte/s, et tous les passagers applaudirent lorsque l’appareil s’arrêta. Shlom sortit son minuscule barda et se prépara à marcher.

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  • Dernière modification : 2022/10/26 21:42
  • de radeff