Autopsie
Sachsenhausen: tavolo per le autopsie © Wikimedia Commons - CC-by-3.0
Quelques jours après la discussion avec Hercule, Shlom décida d’aller aux nouvelles. Il se rendit donc au département de pathologie de l’hôpital cantonal, où il avait un pote médecin-légiste qui avait hérité du stupide prénom de Hadrien, alors que son père se nommait Baudouin, et c’est sans doute ce handicap initial qui expliquait le difficile caractère de ce personnage. Il avait d’ailleurs une très curieuse habitude, il coupait les ongles de tous les membres de sa famille, y compris le chat (dans ce cas il vaudrait mieux parler de griffes, faute de quoi on risque de passer pour un relativiste culturel).
Par chance, Hadrien était là en ce jour ensoleillé. Il accueillit Shlom à bras ouverts, son éternel déchet de havane de chez Davidoff rivé entre ses lèvres lippues. Amateur de techno dans son enfance, il était peu à peu devenu à moitié sourd et sa propension à la vodka n’arrangeait pas les choses. Après quelques accidents au terme desquels il avait bien failli se faire virer de l’ordre des médecins, il avait échoué dans l’unité de médecine légale, où il effectuait consciencieusement, quoique lentement, un boulot impeccable, sans craindre de blesser ou de faire attendre ses patients. Il bossait comme un fou, engouffrant tout son fric dans la réfection d’une ancienne maison de maître qu’il avait prétentieusement baptisée « Château Saint-Ange ».
Shlom lui parla de la noyée et il saisit immédiatement de quoi il en retournait.
– Ah, la noyée de mardi, ouais… Cas intéressant, je veux dire du point de vue clinique, tu vois…
Shlom le suivit dans les méandres du troisième sous-sol, là où ça sentait le désinfectant, le formol et, à l’arrière-plan, une odeur douceâtre, insidieuse et plutôt merdique. Hadrien ouvrit le tiroir portant le numéro 47. Shlom réprima à grand-peine un haut-le-cœur.
– Scuse, j’étais à la bourre, j’ai pas eu le temps de putzer1) derrière. Et puis, une fois refermé, ça ne sera pas beaucoup moins moche, tu sais…
La noyée était ouverte, du pubis au cou, vidée de ses entrailles.
– Une série d’indices m’ont permis de diagnostiquer une tumeur maligne au cerveau, déjà assez avancée. À mon avis, elle a du se faire traiter, plutôt une chimio à voir ses cheveux.
Ce faisant, il lui fit remarquer, en poussant gaiement la calotte crânienne, que la victime avait subi un implant complet de cheveux.
– Ce type de tumeur, reprit-il, est très rare. Je me souviens d’un ancien article du « Lancet », sur des rescapés de Tchernobyl qui avaient développé de telles pathologies, létales dans la très grande majorité des cas. L’état de sa dentition confirme d’ailleurs mon hypothèse: plombages, couronnes, abus d’or et technologie robuste mais efficace sont indubitablement d’origine russe, je dirais même soviétique. Tu vois, je mettrais ma main à couper que cette femme a vécu, au moins son adolescence et le début de son âge adulte, quelque part dans un rayon de 200 km autour de Pripiat, en Ukraine.
– Pas mal, approuva Shlom. Et à part ça, que peux-tu encore m’en dire?
– Caucasienne, originaire d’Europe centrale plutôt que franchement slave, je dirais: balkanique. Selon le développement osseux, je lui donnerais entre 35 et 60 ans, c’est de toute manière devenu difficile aujourd’hui, même pour un spécialiste, de donner un âge à quelqu’un, comme tu le sais. Je suis par contre sûr qu’elle n’a pas eu d’enfant, ni par voie basse, ni par césarienne. Probablement ex - ou toujours dépendante à l’alcool, au vu de l’état déplorable de son foie. À part ça, elle a du être une assez belle plante. Taille modèle standard, si tu vois… Yeux gris, cheveux noirs, il est difficile de teindre ce type de cheveux artificiel sans les abîmer et la couleur correspond au reste du système pileux. Enfin, elle a du fumer pas mal. Bref, pas le genre trop sain, tu vois, mais assez « sexe », la beauté fatale de l’est, quoi. Pour les constatations habituelles, je dirais qu’elle a du séjourner un peu plus de deux semaines dans l’eau. Cause du décès: asphyxie par noyade. C’est tout.
– Est-ce que ce cadavre pourrait être celui de cette femme?, fit Shlom en lui montrant des photos d’Helena loussoupov.
– Un moment… Mmmh… C’est bien possible. Tu as une empreinte dentaire?
Shlom lui sortit le dossier du dentiste d’Helena, qu’Hannah lui avait déniché. Au bout de quelques secondes, son verdict tomba. Il hocha la tête.
– Oui, regarde sur ce cliché, elle rit, on voit bien la canine droite, légèrement cassée. Et les traitements sont similaires. C’est la même femme.
Shlom était très contrarié. Helena avait fini à la flotte, et il devait l’annoncer à ses parents et à son mari. En outre, il était entorsé par cette histoire de leucémie présumée. Helena savait-elle qu’elle était gravement malade? S’était-elle suicidée pour éviter la souffrance? Comme des glaçons dans un shaker, toutes ces idées s’agitaient dans sa pauvre tête fatiguée. Hadrien repoussa le tiroir, ouvrit la porte d’un vaste congélateur et, au milieu d’objets assez répugnants emballés dans des sacs plastique et entasses pêle-mêle, sortit une bouteille de vodka et deux verres glacés.
– Allez, trinquons! Désolé, mais je suis obligé de planquer la gnôle au milieu de ces organes destinées aux exercices de dissections de jeunes toubibs, sinon je me fais virer. Goûte-moi ça, elle vient en droite ligne de Novgorod.
La vodka était glacée et délicieuse, mais avait de la peine à passer dans le gosier de Shlom, un peu rétréci par le contexte, qui ne le laissait jamais indifférent. Shlom salua Hadrien et se barra sans plus attendre.