gaz:cafe_oblomov

Un peu fatigué, Shlom se décida pour un verre à son QG, le café Oblomov, où un réduit au sous-sol lui servait de surcroît de bureau et de chambre à coucher, lors de mufflées trop sévères en ville. En outre, il y travaillait comme barman à l’occasion, lorsque il n’avait pas assez de travail comme privé. Hugues l’y déposa et se mit en attente, sortant un bouquin sur l’art constructiviste russe. Comme d’habitude en milieu d’après-midi, le café était désert. Le barman était au piano. N’étant jamais parvenu à assimiler de sérieuses bases de solfège, il n’en était pas moins excellent interprète, d’une renommée dépassant largement les murailles culturelles de l’étroite cité de Calvin. Cependant, son caractère fréquemment acariâtre et systématiquement atrabilaire contribuait à renforcer le sentiment d’isolement que lui conférait déjà son tempérament timide.

Comme d’habitude, il interprétait une quelconque diablerie d’Erik Satie et comme lui, il songea qu’il était venu au monde très jeune dans un temps très vieux.

– Salut, Harold, cria Shlom à son attention. Ce passage-là, il ne faut pas le jouer vivace, mais vivatche. Vérifie. C’est pas de moi, c’est de Gould. Comme d’habitude, il sursauta sur sa chaise de piano raccourcie (il avait toujours voulu ressembler à Herbert Glenn Gould, son autre idole) et se tint aussitôt l’estomac. Shlom était content de sa pique, il savait qu’il fulminait et qu’il lui faudrait des semaines à s’en remettre, contrôlant obstinément chaque détail de la biographie et de l’œuvre de son héros adoré. Les paranoïaques sont fort prévisibles.

– Salaud, tu m’as fait peur, mon ulcère repart…​

Comme toujours, il tirait la gueule, mais derrière ce visage contracté aux os saillants, sous ces cheveux rares devenus blancs, on devinait au fond des yeux un sourire ironique. Shlom se dirigea vers le bar et proposa un cocktail à Harold, qui refusa tout net. Dans un shaker, il mit un tiers de vodka, un tiers de gin, un tiers de vermouth blanc extra sec, ajouta un trait d’angustura et un de tabasco, des glaçons pilés, enfin un peu de café, secoua le tout et versa dans un verre à short drink. Surnommé « La mort du Vazir-Moukhtar », en hommage à Iouri Tynianov, ce cocktail exquis était de son cru. Malheureusement, il était le seul à l’apprécier à sa juste valeur, n’étant jamais parvenu à convaincre quiconque, parmi ses rares expérimentateurs, qu’il était autre chose qu’immonde. De l’entrée lui parvenaient des bruits de rugissements, c’était Harry qui perdait au baby-foot contre Hilarion. Il hurlait, avec son accent américain à couper au couteau.

You fuckin’ son of a bitch, tu es la mec le pluw cocu de le planète! Ta meuwf, c’est pas des amants qu’elle a, c’est un twoupeau de tauweaux!

Le gigantesque Harry barrait toute l’entrée de son dos immense. En poussant la porte du sas, Shlom prit à plein nez l’odeur sauvage de Hilarion, qui devait être dans une de ses périodes constructives / dé-constructives, où il ne se lavait plus pendant des semaines, afin de garder la rage du créateur. Sur le baby-foot, la petite balle de liège savamment rodée par de jeunes amateurs sautait, zigzaguait et rebondissait en tous sens. Aux murs, sous verre, des certificats de prix européens de baby-foot. Il faut dire qu’en-dehors du baby-foot, Hilarion et Harry ne faisaient pas grand-chose d’autre.

– Alors, Harry, tu veux une petite québécoise? Ou alors, un petit croisé? Ou une bande? - Twà, tu fermes ta fucking gueule d’amouw et tu encaisses ce diwect…​ Motherfocka, encore waté!

Shlom glissa discrètement à Harry: « observe bien le jeu d’Hilarion; il triche. Et il risque de tomber de haut si tu découvres le pot aux roses. »

– Kwâ tu dires toi là, c’êst kôa cette histoire de poteau rose? Encore une histoire de ces nanas fuchsia ou kwoâ? C’est un coup de cette Nicole Pouffy ou kôa encowe? Je comprends pas là, tu vois…​

Shlom laissa ces deux Néandertaliens et sortit boire son verre sur la terrasse, où deux clodos dormaient sur des bancs. Il les bouscula pour les réveiller, par pure méchanceté, mais ils s’avérèrent contents d’avoir quelqu’un à qui parler.

– J’en ai entendu une bien bonne, dit l’un d’eux. Figurez-vous que lors du dernier carnaval de Bâle, un gars s’était déguisé en ours et s’est endormi sur une petite route de Bâle-Campagne. Et un automobiliste qui passait là a eu le malheur de lui rouler dessus et de l’écraser. Il croyait écraser un ours, mais a tué un homme.

– Triste histoire, en vérité. Celui qui a eu du malheur est plutôt l’écrasé que l’écraseur, n’est-il pas?

– Je n’en sais rien. Il dormait du sommeil du juste, il est donc mort en juste. Ainsi, dieu mourut d’un sida insidieux.

Tout en écoutant ces inepties d’ivrognes, Shlom continuait à siroter son cocktail en méditant sur l’inconstance de l’éthique. Une fois son verre fini, il se dit qu’il devait décidément se mettre au boulot, même si l’envie lui en manquait.

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  • Dernière modification : 2022/10/26 21:54
  • de radeff