Deuxième partie: Le coeur des ténèbres
Clandestino
Char à boeufs © Wikimedia Commons - CC-by-3.0
Le port d’Igoumenitsa était encombré par les chars à bœufs des marchands venus récupérer des marchandises du ferry. Sitôt sorti du ferry, Hubert avait été pris en charge par un individu efflanqué à mine patibulaire qui avait tout du maffiosi albanais. Comme il montaient dans un biplace, Shlom héla un taxi et lui demanda, dans la plus pure tradition, de « suivre ce biplace ». Ils s’engagèrent dans une route à lacets en direction du nord – vraisemblablement la route de Ioannina - et durent rudement pédaler à cause de la pente. Pour tuer le temps Shlom sortit ses rudiments de grec et apprit du chauffeur (qui se prénommait Hillos et qui était pourvu de mollets herculéens) que la vie de chauffeur de biplace était devenue rude. Comme il ne cessaient de glisser dans les bouses ils cessèrent bientôt leur conversation pour se concentrer sur le rythme de leurs pédales. Ils étaient parvenus près de la frontière albanaise. Le GPS espion placé sur Hubert indiquait que ce dernier avait pris une route secondaire qui filait droit sur la frontière.
Arrivés au croisement, Shlom et Hillos virent trois hommes à l’air épuisé qui leur firent signe de s’arrêter. Au même moment, une Land-Rover équipée en blindé léger surgit et pila net, ses portes s’ouvrirent, livrant une cargaison de militaires grecs en uniformes de combat et armés de pistolets-mitrailleurs qui mirent en joue Shlom et Hillos et tirèrent sans sommation sur les trois inconnus; les deux premiers furent fauchés, mais il troisième parvint dans un bond prodigieux à se planquer sur le bas côté. Courant en zigzag tel le lapin malin, il parvint à s’échapper. Les militaires, visiblement très nerveux, passèrent des menottes à Shlom et à son chauffeur, mais au même moment de la colline où avait disparu le survivant surgirent une quinzaine de combattants. « UCK » firent les grecs terrorisés, et pour cause puisque les nouveaux-venus les fauchèrent en quelques secondes. Un des combattants de l’UCK, puisqu’il semblait qu’il s’agissait de l’armée clandestine albanaise, donna ensuite le coup de grâce aux militaires survivants. Il vit Hillos et l’abattit froidement d’une balle dans la nuque, crachant sur son cadavre.
Alors qu’il se préparait à abattre Shlom, ce dernier lui dit en anglais qu’il n’était pas grec, qu’il valait plus cher vivant que mort et qu’ils pourraient tirer une bonne rançon de sa personne. Le combattant masqué releva son arme et hurla un ordre; deux sbires vinrent encadrer Shlom, le jetèrent dans la Land et furent bientôt rejoints par les autres combattants qui se casèrent tant bien que mal dans et sur le véhicule. Ils partirent en faisant crisser leurs pneumatiques, laissant les cadavres encore chauds sur le pavé.
Toute la scène avait duré moins de cinq minutes.
Ils avaient pris plein nord, cap sur la frontière; ils rejoignirent bientôt un check-point gardé par une petite troupe en arme. Shlom fut extrait du blindé et poussé dans une petite bâtisse, devant un gradé cagoulé qui leva sa tête de cartes d’état-major pour le jauger. Il partit soudain d’un grand éclat de rire:
– Shlom, mon ami! Qu’est-ce que tu fais dans ce bourbier?
Shlom avait immédiatement reconnu la voix: c’était Hekuran. Il y avait de cela plusieurs années, Shlom avait été contacté par une mère albanaise, Haxhire, qui avait perdu la trace de ses deux fils, Vat (surnommé Hysni) et Bep (surnommé Hekuran). Elle était très inquiète, car elle savait que ces derniers étaient des activistes aidant les clandestins albanais en Suisse, et des histoires peu catholiques circulaient sur les traitements réservés à ces derniers par la police fédérale anti-immigrés. Shlom avait mené l’enquête. Selon son informateur de la police politique, un vieux gauchiste alcoolique qui cherchait à aider ses anciens camarades en leur fournissant les rares tuyaux auxquels il avait accès par le réseau supercop, les deux frères avaient été pris dans une rafle sur un petit aéroport de montagne alors qu’ils accueillaient des clandestins passés par ballon, et la chose avait mal tourné: on racontait que plusieurs des Albanais avaient ensuite été poussés du ballon de la police dans des crevasses du glacier, mais il y avait des survivants.
Poursuivant très discrètement son enquête dans ce milieu miné, Shlom était parvenu à localiser le seul survivant, qui s’était avéré être Hekuran; la « Fremdenpolizei » avait, comme à son habitude, gardé un témoin qu’elle souhaitait terroriser et torturer pour le relâcher, afin qu’ils puissent témoigner de sa cruauté. À l’aide de camarades combattants et d’Albanais courageux, Shlom avait coordonné une évasion ultra-rapide qui avait réussi au-delà de toute espérance. Hekuran pleurait son frère mais restait indéfiniment redevable à Shlom de cette action coup de poing, ce dernier lui ayant épargné des tortures supplémentaires et lui ayant aussi sauvé la vie.
– Heldi! Grappa! Et plus vite que ça!
Le militaire qui avait rudoyé Shlom sortit précipitamment et revint avec une bouteille contenant un alcool transparent. Une goutte de sueur perla au front de Shlom, qui ne connaissait que trop bien le tord-boyau que contenait le flacon, la fameuse grappa albanaise, produite par une distillation incertaine de raisin pratiquement sec, avec une proportion d’éthanol telle que ses habitués la surnommaient la « Ray Charles ». Étonnamment, celle que lui servit Hekuran était d’une grande finesse, et le local fut bientôt imprégné de vapeurs alcooliques, de cris et de tirs de kalach. L’un de ces tirs ayant été commis par un inconscient à l’intérieur du bâtiment, une partie du plafond s’effondra et tous partirent d’un grand éclat de rire, pour sortir précipitamment avant l’effondrement du toit du bunker.
– Ces bunkers laissés en héritage par le vieil Enver ne valent décidément pas tripette, conclut sobrement Hekuran, alors que son aide de camp tombait dans un coma éthylique. Même la culture mycologique n’y a rien donné. Maintenant que nous sommes biens, peux-tu me dire ce qui t’amène dans ces contrées oubliées des dieux?
Shlom avait toute confiance en Hekuran et lui raconta toute l’histoire. Ce dernier se rembrunit.
– Mouais, je les ai vus passer, mauvais…
– Que veux-tu dire?
– Le type qui conduisait ton bourgeois, comment déjà…
– Hubert de Turraytini.
– Oui, donc son chauffeur s’appelle Haxhi Squipetar, c’est un dur, il travaille pour les services secrets; je ne le connais que de réputation; ses sauf-conduits sont signés par les huiles de la police militaire, et je me méfie de lui comme de la peste. Par contre, je peux savoir facilement par où il est passé et t’aider à les rejoindre, mais il faut que tu me promettes de faire très attention, il est dangereux et si ma mère apprend que je t’ai jeté dans la gueule du loup elle m’en voudra. Laisse-moi faire quelques appels radio et je te dirais ce qui en est.
– Ok, mais alors dans la discrétion, hein?
– Oui, tu me connais.
– Justement…
Pendant que Hekuran commençait à prendre ses contacts par radio, Shlom observait les environs et se retrouvait, une fois de plus, fasciné par le paysage du « pays des aigles », ne comprenant pas pourquoi une telle beauté avait pu générer un tel chaos politique et social. On pouvait voir jusqu’à cinq reliefs montagneux, et quelques lacs brillants comme des miroirs. Une heure s’était peut-être écoulée quand Shlom entendit un « flop-flop » caractéristique, bientôt confirmé par un reflet métallique en rapide déplacement.
– Hekuran, on a de la visite…
– Quoi?
– Il y a un hélico de combat qui s’approche
– Tu as bu trop de grappa.
– Regarde!
– Mais non, c’est un… Oh merde, vite, suis-moi!
Ils s’engouffrèrent dans un boyau et au moment ou les hommes d’Hekuran verrouillaient la porte blindée qui en défendait l’accès, l’hélico lâcha une rocket qui vint exploser sur le bâtiment dans lequel ils se trouvaient précédemment. La terre trembla, témoignant de la violence de l’impact.
– Dis donc, on dirait que tu as mis le pied dans une sacrée fourmilière?
– Ben j’en sais rien. C’est fréquent, les hélicos, chez vous?
– Non, très rare, sinon dans les cas sensibles. Ça ne m’étonne pas. Tu es un cas sensible. Viens, avançons, on en a pour quelques heures avant que leur analyse ADN montre que je ne fais pas partie des cadavres calcinés qui sont restés là-haut. On dirait que je n’ai plus trop le choix maintenant, il va falloir que je me m’enfuie avec toi, j’aviserai ensuite auprès d’amis sûrs.
Ils marchèrent longtemps dans des cavités partiellement artificielles, partiellement naturelles, sans croiser personne. Hekuran expliqua à Shlom que ce passage avait été entamé pendant l’ère Hodja, puis développé à la fin du siècle passé et qu’il y avait même eu des souterrains menant directement à la Grèce, mais que les colonels en place avaient traqués les Albanais et détruits tous les tunnels sur territoire grec, dans un épisode sombre de la guerre larvée entre les deux pays. Ils débouchèrent enfin dans une vaste rivière souterraine, au bord de laquelle était amarré un canot qu’ils empruntèrent.
– Ce canot va nous amener droit sur la mer, et ensuite il sera possible de naviguer jusqu’aux abords de la ville vers laquelle se sont dirigés Houpette et Haxhi.
– Hubert, pas Houpette; et de quelle ville parles-tu
– Ils sont partis pour Buthrotum. On va les rejoindre. Une bagatelle.
Shlom avait oublié ce que signifiait « bagatelle » en albanais, lorsque l’on parlait de marche. Ce peuple niché dans des montagnes hostiles n’avait pas sa pareil pour la pratique péripatéticienne, du moins en Europe. La bagatelle de Hekuran consistait en une petite quarantaine de kilomètres dans des sentiers escarpés, histoire de ne pas se faire repérer. Ils les parcoururent en une journée intense et silencieuse, comme des chèvres ils étaient devenus. Et bien sûr, il n’était pas question de boire.