Flottement entre deux eaux
Shlom sursauta lorsqu’il sentit une main se poser sur son épaule.
– Ciao, Shlom!
– Tiens, Horace!
Horace, vieille connaissance, était resté croché sur un trip post-ado, perdu dans l’aventure d’un héros de Rank Xerox qui prend son pied en suivant la police dans ses interventions d’urgence et photographie les macchabées. Il gagnait très bien sa vie en vendant ses photos au plus offrant, en général des magazines spécialisés, mais parfois aussi aux flics. Vrai petit vautour, roi des nécrophages, Horace était l’un des individus les plus étranges parmi les connaissances souvent bizarres de Shlom, mais disposait souvent d’informations intéressantes, et surtout d’une technologie hors-pair dans le domaine de l’investigation criminelle.
– Que fais-tu ici, Shlom? Je te croyais enfoui dans ton chalet…
– Bof, rien de spécial, peut-être un boulot en vue… Enfin, il semble.
Un crépitement sortit de la poche de l’imper de Horace.
– Allô, Central à toutes les patrouilles, B-52 au barrage de Verbois, je répète, B-52 au barrage de Verbois.
Barrage de Verbois à Genève © Wikimedia Commons - CC-by-3.0
Les yeux de Horace s’illuminèrent.
– Yes! Un B-52, c’est un macchabée. À Verbois, ça veut dire un noyé. Belles photos en perspective. Tu m’accompagnes?
Shlom accepta volontiers, se disant qu’Horace pourrait toujours lui rendre service.
Comme d’habitude, le cadavre avait été repêché au barrage de Verbois. À de très rares occasions, le barrage du Seujet retenait les corps, mais ces derniers finissaient en général leur course ici. Les policiers les avaient, étonnamment, précédés. Leur vieille Golf à gaz blanchâtre, aux vitres grillagées et recouverte de tags, traînait de guingois au milieu de la route. Les amortisseurs devaient être nazes. Pressant le pas, Shlom parvint à l’usine des Cheneviers où un petit groupe constitué d’un ouvrier de l’usine et de deux flics étaient penchés au bord d’un bassin bétonné. Le premier flic releva la tête en les voyant arriver. Il sourit en regardant Horace, mais grimaça en apercevant Shlom. C’était un black que Shlom inquiétait par sa bonne connaissance des milieux ripoux de la police, contre lesquels il luttait avec la conviction d’une panthère noire et il ne faisait, naturellement, pas trop confiance, à ce détective qu’il soupçonnait de collusion avec les ripoux. Impeccable dans son uniforme toutefois un peu élimé, il tranchait sur l’allure de son collègue qui faisait un peu tache. Probablement d’origine tamoule, ce dernier portait un uniforme dépareillé, avec une veste trop grande de deux tailles au moins et un pantalon d’une autre couleur. Il faut dire qu’avec la crise, et surtout l’instauration de l’allocation universelle nationale garantie, il n’y avait presque plus de flics suisses.
Les Suisses étaient, en gros, divisés en trois cercles: le premier, ou la crème, une minuscule minorité démographique mais parfaitement omnipotente. Le second cercle, une importante classe moyenne majoritairement inquiète de se retrouver dans le troisième cercle et unanimement hostile à ce dernier, votant toujours dans le sens voulu par le premier cercle, parfois en contradiction objective avec ses intérêts propres. Et la grande majorité, un troisième cercle miséreux qui fermait sa gueule en s’aliénant devant des jeux télévisés et des séries chinoises ou russes. Pour un étranger, le choix était simple: soit un travail illégal, avec de lourdes peines en perspective si la police s’en mêlait, soit une profession mal payée et délaissée même par les Suisses du troisième cercle. Ainsi, la majorité des flics, douaniers, éboueurs et petits fonctionnaires de toute sorte étaient-ils étrangers.
Or donc, ce flic s’excitait sur un vieux Nikon qui avait connu des jours meilleurs, et ne parvenait visiblement pas à le manipuler correctement. Horace arborait un large sourire, constatant qu’il pourrait vendre ses clichés à la marée-chaussée, cette dernière étant une fois de plus victime de défaillances technologiques imputables à l’état désuet de son matériel, lui-même découlant des restrictions budgétaires des dernières décennies, votées à répétition par des citoyens gavés de propagande néo-libérale. Arrivé au bord du bassin, Shlom se pencha à son tour et observa un scaphandrier enveloppant ce qui ressemblait à un noyé de dos dans un filet. Il donna un coup de main pour hâler le corps jusqu’au bord, où ils le firent rouler sur une bâche en plastique et constatèrent immédiatement son état de décomposition avancé.
À vue de nez, le cadavre avait séjourné vraisemblablement un moment dans la flotte. Le « il » était abusif, car il s’agissait manifestement d’une personne du sexe dit faible, de 30 à 40 ans Caucasienne, plutôt jolie et fine, mais cela, c’était pure hypothèse de la part de Shlom, devant ce corps gonflé d’eau où les rares brochets ayant survécu à une surdose de métaux lourds avaient plutôt arrangé son minois de façon fort désagréable. Elle était vêtue d’un maillot de bain, un petit string rouge, ayant perdu le haut ou faisant du topless. Pendant que l’ouvrier et le flic tamoul dégueulaient leurs tripes dans le Rhône, Shlom sortit une fiasque de cognac de sa poche et en proposa une lampée à Hiésus M’Bokolo, le flic d’origine camerounaise, mais il refusa.
– Ça c’est bon pour ta race dégénérée de chrétiens en fin de parcours. Le prophète nous l’interdit, nous n’avons pas besoin de poison pour gérer notre mauvaise conscience d’exploiteur, nous!
– M’Bokolo, tu sais bien que l’opium du peuple, c’est la religion, dit proudhonement Shlom.
Jugeant indigne de répondre à la répartie, somme toute très fine, de Shlom, Hiésus se tut en le toisant d’un air supérieur et méprisant (l’un n’allant pas sans l’autre). Horace, qui filmait la scène, intervint:
– Bon, parlons affaires. Je vois que votre Nikon est foutu. Je vous propose: les trois photos à cent écus, la vidéo à mille, et…
– Et?, dirent les flics à l’unisson.
– … J’ai un nouveau truc techno pas mal: pour deux mille écus, je vous fait une petite identification du corps in situ.
M’Bokolo coupa court:
– Sale requin, tu sais bien que nous n’avons pas les moyens. Pour cette enquête banale qui sera certainement classée sans suites, il nous faut juste les trois clichés de routine. Tu nous enverras la facture, comme d’habitude.
– Tu parles, rétorqua Horace. Je veux voir la couleur du fric d’abord, vous autres les flics me devez déjà un sacré paquet de pognon.
À contrecœur, M’Bokolo sortit un billet froissé de cent écus et le donna à Horace, qui imprima aussitôt les photos demandées. Il avait indéniablement fait du bon boulot. Entre-temps, l’ambulance était arrivée, retardée par une crevaison due à ses pneus trop lisses. L’ambulancier, un rougeaud quinquagénaire, était pressé d’en finir.
– Je n’ai presque plus d’énergie, et c’est la pénurie aux pompes d’État. J’ai un copain qui peut me dépanner mais il faut que j’y sois avant 17h, sinon je suis bon pour passer la nuit dans ma tire avec le macchabée, histoire qu’on ne me pique ni l’un, ni l’autre…
– Te piquer un macchab pareil?
– Tu serais étonné. Vaut cher celui-là: dans les groupes morbidos, un macchab bien dégueu vaut un max de points, pour les amateurs en gore extrême, tu vois. Bon, tu me diras, un cadavre bien frais, on peut toujours revendre les organes intacts à une entreprise de transplantation pas trop regardante, mais il faut passer avant nous, être organisé et armé, c’est tout un travail, alors c’est rare. Le pire, c’est les blessés: lorsqu’un morbidos te tire ton ambulance, il ne sait pas ce qu’il y a dedans. Si tu as le malheur d’y être, et juste blessé, ça fera de la viande froide rapide, avec découpage et congélation des morceaux invendus. Dur. Ça me rappelle, au siècle passé, les piqueurs de voiture qui démontaient tout en quelques heures, pour détruire le corpus delicti. À Rome, il y avait même eu le gang des « meno di un minuto », capables de piquer les 4 roues, l’autoradio et le contenu de la boîte gants en moins d’une minute.
L’ambulancier, avec l’aide du flic tamoul, chargea le corps dans le véhicule, marmonnant des « chiennes de vie de p… de ma mère » et démarra sur les chapeaux de roue, ou presque, afin de ménager ses pneumatiques. Les flics se cassèrent avec un regard mauvais, bientôt imités par l’ouvrier et Shlom se retrouva seul avec Horace. Il lui demanda alors des précisions sur son nouveau gadget.
– Ça s’appelle FAR, pour Faces Automatized Recognition: ton image 3D, scannée, est comparée par satellite à des bases de données établies au niveau mondial par des boîtes privées, financées par des proches de personnes disparues qui savent que c’est la seule façon de savoir si le disparu a calanché ou non, ce qui leur permet de toucher leur héritage plus rapidement. Pour mémoire, je te rappelle que 80% des personnes disparues ne réapparaissent jamais et que seul 10% des cadavres inconnus retrouvés par la police sont identifiés ultérieurement.
– Mais ça douille un max, personne ne voudra mettre deux mille écus pour cela…
– En fait, une fois l’appareil acheté, c’est assez bon marché, mais comme je commence je mets d’abord la barre assez haut. Et puis, si un être cher disparaissait, tu serais prêt à mettre le prix pour le retrouver, non? Alors, pourquoi demander moins? Tiens, je vais te montrer, juste pour le fun… Hector appuya sur un bouton. Après quelques minutes, la machine cracha son verdict: « Réseau surchargé: - ré-essayez plus tard ».
Horace regarda Shlom d’un air désabusé. Il le déposa à la gare et lui laissa quelques clichés de la morte à l’œil.
Shlom pensa à une petite visite à son copain Hercule, qui serait certainement de bon conseil, en attendant les résultats de l’autopsie.