gaz:hercule

Cet ami de Shlom, ex-biologiste aux dents longues, avait travaillé dans une équipe très pointue planchant sur le patrimoine génétique de l’humanité. Un jour, il en eut assez et décida de tout plaquer. Il fabriqua une pirogue, une yourte et retailla ses vêtements dans du cuir de vache. Ne se rasant plus, ne se coupant plus les cheveux ni les ongles, ne se lavant plus, il se mit à hanter les berges du Rhône, se déplaçant, ainsi que sa yourte, au gré des injonctions de la marée-chaussée, qui n’avait jamais bien vu le nomadisme. Il faut avouer qu’avec les années, il était devenu assez hirsute et sauvage, empestant le bouc et faisant chavirer, de loin, le cœur romantique des jeunes touristes orientales, lorsqu’elles remontaient le Rhône à bord d’un bateau-mouche et qu’elles le voyaient évoluer, accroché à une liane, passant d’arbre en arbre, son torse et son dos velu ne masquant que peu son superbe corps d’homme sauvage. C’était en quelque sorte leur Tarzan régional. Shlom ne l’avait toutefois plus vu depuis de nombreuses années mais ayant encore récemment entendu parler de lui, il ne s’inquiétait guère de son sort. Louant un petit kayak au barrage du Seujet, Shlom se mit à descendre tranquillement la rivière, scrutant de ses yeux les berges à la recherche de son (presque) simiesque ami. À la hauteur de Peney, le Rhône formait une petite ensellure sur sa gauche, lieu de villégiature de nombreux palmipèdes et autres oiseaux migrateurs. Le week-end, l’endroit était noir de monde, mais vide en semaine - et parfaitement paradisiaque.

C’est là que Shlom vit Hercule, occupé à ramasser un filet artisanal regorgeant de tanches et de perches. Lorsqu’il le héla, il nota immédiatement qu’il n’avait pas trop changé et gardé des barres de chocolats aux abdominaux.

– Ciao, ducon, dit Hercule. Ça fait une paie…​ Qu’est-ce que tu glandes par ici?

– Salut Hercule. J’ai besoin de tes lumières…​

– OK raconte-moi, en attendant je nous prépare une petite friture de tanches.

Redoutant ses fameuses fritures vaseuses, Shlom se hâta de lui expliquer l’épisode de la noyée. Il souhaitait en savoir plus.

– Tu sais, répondit Hercule, il y a un grand nombre de variables à prendre en compte. Si elle s’est bien noyée il y a plus de trois mois, il faudrait déjà savoir si l’eau que contenait ses poumons venait du Rhône ou de l’Arve1), ce qui ne serait pas difficile du tout. Si l’eau provient de l’Arve, il faut examiner si elle est morte par hydrocution, hypothermie, congestion et/ou par asphyxie. En fait, maintenant que j’y pense, il y a quelques mois, il y a eu ces pluies diluviennes à la fin de l’été. À ce moment, il était particulièrement dangereux de passer la Jonction2) à la nage: l’Arve, gonflée par les torrents de montagne, charriait d’énormes troncs d’arbres et son formidable débit repoussait le Rhône, alors que c’est habituellement l’inverse. Ce phénomène était encore accentué par la fermeture des barrages du Rhône: en pareil cas, on utilise le lac Léman comme un vaste réservoir pour éviter de surcharger le Rhône…​ À propos de ces troncs d’arbres, il faudrait voir si elle a des contusions, mais il y a plusieurs trucs qui me chiffonnent…​

– Quoi par exemple?

– Comment se fait-il qu’elle n’ait pas été écrasée par ces troncs d’arbres, une fois arrivée au barrage de Verbois? D’ailleurs, comment se fait-il qu’on ne l’ait pas retrouvée lorsque l’on a dégagé ces mêmes troncs, ce qui a été fait immédiatement, soit fin septembre? Bon, elle est peut-être restée accrochée au fond, on ne sait jamais, mais c’est bizarre…​ On peut toujours mettre cela sur le dos d’un saut quantique, du vortex mandelbrotien, des turbulences du chaos, mais cela me semble incroyable d’un point de vue probabiliste. Tiens, à propos de vortex, tu connais la dernière?

– Non, quoi donc? (Shlom craignait une des habituelles plaisanteries d’Hercule, qui ne faisait rire que lui et quelques brochetons rhodaniens).

– Les puritains sans riz sont des putains.

– Pas mal. Sans rire.

– Et une autre: sais-tu que malgré les nombreux accidents nucléaires, il existe une amicale de l’atome?

– Cela ne m’étonne pas outre mesure.

– Attends, sais-tu comment s’appelle leur association? L’amicale des usagers de l’atome.

– Et alors?

– L’acronyme est l’AUDELA. Pas mal, non?

Shlom songea que si Hercule avait su conserver des abdos d’acier, ses neurones commençaient à sévèrement accuser le coup. Il déclina les beignets de tanche et le remercia.

– Bon, une autre possibilité serait un tsunami. Mais depuis l’an de grâce 563, il n’y en a pas eu à ma connaissance sur le Léman.

– Un tsunami en 563?

– Oui, étonnant mais attesté. Une énorme masse rocheuse s’est détachée du Chablais et a créé une énorme vague meurtrière sur le Léman. J’ti jure.

– Mouais…​

Ils firent encore un petit bain roboratif. L’eau était délicieuse, ils se  laissèrent emporter par le courant qui était vif - le barrage avait été largement ouvert, et l’Arve étant fort basse ils restèrent dans les eaux bleues rhodaniennes. Plusieurs hérons les observaient avec attention, se demandant sans doute s’ils étaient comestibles, mais vu la taille des morceaux ils restèrent prudents. Dans le ciel, des corneilles s’organisaient pour chasser des milans de leur territoires, pourtant deux fois plus gros. Comme le montre l’histoire, de petits teckels hargneux peuvent être infiniment plus dangereux que de placides saint-bernards. Ils se séchèrent au soleil, savourant un petit pétard avec une bande d’allumés qui campaient près du pont Butin et vivaient de leur pêche. Ils leur offrirent un petit morceau de pizza bio qu’ils avaient cuite dans un four artisanal, fait de pierres retirées du fleuve, colmatées par un petit peu d’argile. Comme dessert, ils glanèrent quelques mûres sauvages sur le chemin du retour, et quelques mirabelles sur un prunier difficile d’accès, mais gorgées de soleil. Shlom salua enfin Hercule et le laissa à son paradis, rejoignant la grisaille urbaine.


1)
L’Arve, affluent du Rhône, prend naissance dans le massif du Mont-Blanc
2)
Comme son nom l’indique, la Jonction est l’endroit où l’Arve se jette dans le Rhône
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  • Dernière modification : 2022/10/26 21:27
  • de radeff