Police issue X26 TASER © Wikimedia Commons - CC-by-3.0

Le bureau était mal insonorisé et on y entendait les machines comme si on était dans la salle de production. Malgré la chaleur, il régnait pour un observateur attentif une atmosphère lourde et glaciale dans la petite salle. Autour de la table de conférence de plastique, une dizaines de chaises de camping. Sept hommes, en complet-cravate de basse facture, mal coupés et ressemblant plus à un uniforme mao qu’à un déguisement de banquier capitaliste.

– Camalade lesponsable de l’unité de ploduction « Cafetièles italiennes », j’ai nommé Jiu Hiu Tsu, l’heule est glave. Vous en êtes bien conscient ?

– Oui, camarade plésident par intélim, tlès vénélable Liou Tcheng Tchang Tchong. J’en suis, de même que mon équipe, pleinement conscient, et je suis plêt ici à faile mon auto-clitique.

– Ne mêlez pas votre équipe à votre inculie. C’est vous, et vous seul, qui êtes lesponsable.

– Oui, camalade Liou Tcheng Tchang Tchong. J’assume pleinement mes lesponsabilités. Un homme plus âgé, porteur de lunettes de vue surannées, leva la main.

– Oui, camalade Houin Uhahin ? Vous souhaitez intelvenil dans le débat ? Une question ?

– Camalade plésident par intélim Liou Tcheng Tchang Tchong, j’ai effectivement une question qui me blûle les lèvles et la langue, comme le pet qui veut sortil de l’anus. Illéplessible.

Houin Uhahin fit le tour du regard de ses partenaires. Il prit une inspiration, levant le doigt

– Je ne complend lien à ce qui se passe. Pouvez-vous nous lésumer le ploblème ?

Le président par intérim Liou Tcheng Tchang Tchong regarda d’un air glacial Jiu Hiu Tsu, et on pouvait interpréter ce regard de deux manières, soit une disgrâce souhaitant au responsable de l’unité de production un exil à durée indéterminée dans le désert de Gobi, soit la prise de parole.

Jiu Hiu Tsu interpréta le ragard de Liou Tcheng Tchang Tchong dans la deuxième hypothèse.

– Voici vos infolmations, cher camalade Houin Uhahin, lesponsable de l’unité de ploduction « Balais pour chiottes occidentales ». Depuis le lancement de notle unité « cafetièles italiennes », nous essuyons un grand nomble de clitiques de la palt des boutiques auquelles nous avons imposé ce ploduit, qui en leçoivent un gland nomble en retoul. Aplès une belle embellie initiale, plus pelsonne ne veut acheter nos cafetièles. C’est la cata. Nous comptions sur ce ploduit phale poul contlebalancer l’influence glandissante de la société Bee-Papu-LuLa©.

À l’évocation du groupe industriel papou, qui grignotait allègrement les parts de marché de Tzingtaow© (qui avait la singularité de relier tous les présents de ce bureau en leur offrant leur salaire), un lourd silence s’installa, augmentant encore le malaise ambiant. Bee-Papu-LuLa©. L’ennemi juré du groupe Tzingtaow. Sacrés papous. Chacun des membres de Tzingtaow© aurait aimé voir le conseil administratif de Bee-Papu-LuLa transformé en autant de têtes réduites. Jiu Hiu Tsu reprit la parole

– Le ploblème est que nous ne complenons toujouls pas ce qui se passe. Démonstlation.

Il claqua dans les mains. Aussitôt, une jeune femme, porteuse d’un plateau entra dans la pièce. Sur le plateau, des verres en carton et un thermos chinois, au délicat motif de petits Mickeys sur fond de fleurs de lotus. Elle mit deux cuillères à soupe de sucre, une bonne dose de lait condensé et remplit à ras bord chaque verre, avant de les distribuer aux sept convives. Le café était si clair qu’il n’était pas évident de ne pas le confondre avec du thé, voire avec de la limonade. Les membres de la direction de Tzingtaow© goûtèrent, certains (peu) en silence, d’autres avec moultes éructations, bruits de bouche et autres glougloutements, convaincus qu’il étaient d’être d’une élégance et d’un éclectisme très « Vieux-Monde ».

– Alols…​ ? Fit avec espoir Jiu Hiu Tsu.

– Excellent.

– Délicieux.

– Exquis.

– Fameux, même s’il manque un peu de sucle et de lait.

– Un peu folt, mais tlès, tlès bon. Liou Tcheng Tchang Tchong, l’air contrarié, s’éclaircit la voix dans un guttural raclement et prit la parole.

– Camalades, on ne s’en solt pas. Nous devons justement soltil du cadle de léfélence comme disait le gland timonier, j’ai nommé le camalade Mao, paix à son âme (« paix à l’âme du glolieux camalade Mao, firent à l’unisson tous les participants »), citation, ouvlons les guillemets « lolsque le lenald ne palvient pas à se saisil du lièvle, il doit se faile aigle ». J’avais plévu le problème, et voici de quoi nous faile aigles.

Il appuya sur un bouton et parla dans le micro placé devant lui

– Camalade mademoiselle Lih Lah Poulli, auliez-vous l’extlême amabilité de bien vouloil faile entler le spécialiste?

Il avait bien insisté sur le terme de « spécialiste » en jetant un nouveau regard noir à Jiu Hiu Tsu, qui n’en menait pas large. Il promena son lourd regard sur les participants, fier de sa phrase. Aussitôt, une jeune fille ouvrit la porte et s’effaça devant un picaresque personnage, solide sexagénaire noiraud, bouclé et moustachu, d’une taille presque normale pour un chinois, si ce n’est qu’il était vraisemblablement de type caucasien. Il portait un canotier de paille, un pull bleu et blanc à rayures horizontales, un pantalon blanc cinglé d’une large ceinture rouge et des espadrilles de corde, avec un tissu rouge. Alors qu’il entrait, la majorité des participants eurent une image mentale de tableau de pizzeria, ce qui était bien l’effet escompté.

– Plésentez-vous, Monsieur Bugialo.

– Bugiardo, caro presidente par interim. Bugiardo, avec oune « rrr ». Pas oune « l ».

– Oui, comme je l’ai dit BugiaLo. Avec un « L ».

– Euh …​ Bien. Chers camarades actionnaires, monsieur le onorevole sig. Cav. Dott. presidente par interim Liou Tcheng Tchang Tchong a eu l’excellente idée de me confier d’évaluer, de manière indépendante et professionnelle, la qualité du produit « cafetière italienne ». Ce pour une somme fort modeste, compte tenu de ma très grande spécialisation personnelle dans cette matière très pointue qui accapare toute notre attention en ce présent moment. Vous n’êtes pas sans connaître que nous autres Italiens, outre notre connaissance des escarpins et stivalets, avons une grande maîtrise du café que nous avons découvert et inventés.

– Venez-en au fait, Monsieur Bugialo. Notle temps est plécieux, et comme disait le camarade Deng, « Le temps, c’est de l’algent » (borborygmes dans la salle, tout le monde marmonnant « le temps, c’est de l’algent »).

– Soit, j’avais prévu une petite introduction technique, mais passons directement à la démo. Qui aime la café sucré ?

Tout le monde leva la main. Bugiardo reprit la parole

– Aïe…​ Je n’avais pas mesuré la gravité. Un café se boit sans sucre, ou très peu sucré. Allons-y malgré tout Musica, Maestro ! Il frappa dans ses mains. La lumière se fit tamisée, l’automne de Vivaldi dans une interprétation largement trop rapide se fit entendre et une grande brune au décolleté avenant, montée sur talons hauts, vint distribuer à chaque convive une minuscule tasse de céramique, sur laquelle on pouvait voir une image du campanile de Saint-Marc, en y ajoutant une larme de café d’une noirceur d’encre.

– Allons, débridez-vous respirez avec votre nez, puis goûtez maintenant. À avaler cul sec. Kambeï !

L’un des participants reprit:

– Il a laison il faut cesser de nous blider !

– Kambeï ! Firent-ils tous, en avalant précipitamment leur goutte de boisson brûlante.

– Hollible !

– Dégueu !

– Pfouah !

– C’est du goudlon !

– Tlop chaud, c’est blûlant !

– Vous voulez nous empoisonner ou quoi ?

– J’ai le palpitant qui s’allête.

Bugiardo intervint.

– Managgia la miseria, porca madonna, quelle triste mascarade, on veut travestir mon café ! Chè ça va être trop difficile. Vous préférez vraiment votre jus de chaussette ?

Tous opinèrent vigoureusement du chef.

– Et bien…​

– Et bien, chel Monsieur Bugialdo, vous allez simplement nous applendle. Ce n’est pas la plemièle fois que nous autles, chinois, allons applendle à fabliquer un ploduit que nous ne goûtons guèle, pour de liches occidentaux ou assimilés. On a commencé au XIXe avec l’opium, poulquoi pas continuer au XXIe avec le café, qui n’est qu’une autle solte de poison, avec une dépendance sans doute plus folte qu’aux autles opiacées. Donc on va se faile des couilles en ol.

Tous les chinois rirent: « des couilles en ol, oh oui ! En ol ! Tlop dlôle, camalade plésident pal intélim Liou Tcheng Tchang Tchong. Des couilles en ol …​ Fameux ! ».

Le président par intérim et ses associés regardaient tous Bugiardo, affichant un large sourire, d’une oreille à l’autre, et des dollars dans leurs pupilles.

Seul, Bugiardo ne souriait pas, à vrai dire il avait plutôt une mine sombre.

Il regardait la copie de Bialetti.

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  • Dernière modification : 2022/10/26 21:38
  • de radeff