Jogging
<blockquote> * Tenue n 4: jogger, Peintre en bâtiment. * Tenue n 5: jogger, Golden boy. * Tenue n 6: jogger Costume folklorique. <p>— Laurent Trousselle, <em>Zurich by night</em></p> </blockquote>
Les réactions commencent à se faire plus claires – les hordes étant quotidiennes, ponctuelles, elles se connaissent de vue – et si certains que je croise sourient, d’autres me désignent d’un index mi accusateur, mi… je ne sais quoi.
L’estomac désespérément creux, Shlom se retrouva au rendez-vous prévu un peu en avance. Il avait enfilé une tenue de jogger trois tailles trop grande, prêtée par Harry, du café Oblomov, qui avait paru très surpris de sa demande.
– You, son of a bitch, tu te fais jogger, maintenant, comme les pédés?
– Sache que je n’ai n’en contre les pédés, et de un, de deux, que c’est pour des raisons professionnelles. D’ailleurs, tu jogues, non ?
Harry partit d’un de ses éclats de rire homériques.
– Ho! Ho! Ho! Je wouâ bien, tu veux dwaguer les miwettes!
– Pas les mirettes, beau brun, les minettes. Les mirettes, c’est les yeux.
– Ah ouais, les mirettes… Ha! Ha! Ha! C’est waiment funny, ça, les petites chattes. Oune petit vodka, Shlom?
Malgré son envie, Shlom déclin son offre. Il vit avec jalousie Harry lever son coude sur un petit shot de Moskovskaya parfaitement glacée.
– Bonne chance, Shlomo et ne mets pas de foutwe sur mon beau tvvaining, hein!
Perdu dans ses profonds souvenirs, Shlom prêta à peine attention à la Jaguar rouge et à sa conductrice.
À la voir, on comprenait aussitôt d’où son fils tenait sa mâchoire chevaline. Elle devait en être à son vingt-neuvième lifting et cherchait à avoir l’apparence d’une jeune femme de trente ans tout en en ayant plus de soixante-dix. Vêtue d’une tenue de cycliste rose fluo, un petit nœud rose dans les cheveux blancs teints en blond, pourvue de Nike platform boots clignotantes et accompagnée par un pitbull à l’air agressif, à la truffe rose et au collier clouté, toujours rose. Tout pour plaire.
– Shlom Rublev, je présume.
– C’est exact. Enchanté, dit hypocritement Shlom en tendant une main longuement essuyée sur son training, afin qu’elle ne remarque pas comme elle était moite.
– Bien, assez bavardé. Vous me suivez?
Et elle partit au galop. Shlom était surpris qu’elle ne hennisse point, la ressemblance avec une jument étant vraiment trop frappante. Contraint, il se mit à courir, cherchant à placer péniblement quelques questions, ce qui était difficile, car elle avait un sacré rythme. Malgré l’entraînement au ski de fond, Shlom avait de la peine à se maintenir à la hauteur de cette petite vieille. Il n’obtenait, en outre, que des réponses évasives et lapidaires. En une demi-heure de course, il n’en savait pas plus qu’au début et s’était foulé la cheville à plusieurs reprises, se tordant systématiquement de façon grotesque devant le regard hautain des pros. La boucle était bouclée, ils étaient revenus sur le parking du départ.
– Si je comprends bien, vous ne savez rien de votre belle-fille et son sort vous est indifférent.
– Monsieur, euh…, Rouillebœuf vous ne semblez pas bien comprendre. La femme de mon fils et moi-même n’avons tout simplement rien en commun, elle ne vient pas du même monde. C’est certainement une très brave fille, très gentille et mon fils semble y être fatalement attaché mais, selon cette expression amusante (vous savez, j’adore émailler ma conversation de dictons populaires, si savoureux!), « nous n’avons pas gardé les cochons ensemble ». Elle ne semble rien entendre aux choses de ce monde, je veux dire les choses vraiment importantes et n’a qu’une maîtrise très aléatoire des élémentaires règles de savoir-vivre et de bienséance. En un mot, elle n’est pas née. Mon fils l’a mis sur un pied d’Estelle, mais elle ne le mérite point.
– Vous voulez dire, Madame, un piédestal, je présume?
Harriet Turraytini ignora la question.
– Je crois, vraiment, décidément, que vous devriez irrévocablement et sans délai voir mon époux. Cependant, je ne vois pas de quoi vous pourrez bien vous entretenir. Il est si étranger à notre monde réel que je ne sais pas quelle aide concrète il pourrait bien vous apporter. Et puis, votre travail ne consiste pas à nous assommer de questions, mais à retrouver Helena, n’est-il pas? Sur ce, je vous quitte, adieu, Monsieur Rommertopf.
Et elle s’engouffra dans la jag, démarrant sur les chapeaux de roue et éclaboussant Shlom au passage.
– Vieille salope, lui cria-t-il, sachant qu’elle ne pourrait l’entendre, et quand il fût bien sûr qu’elle ne puisse plus l’apercevoir dans son rétroviseur, il lui fit un magistral bras d’honneur. Éreinté, il appela l’Oblomov pour qu’ils lui envoient Robert et son rickshaw. Il le ramena au café à moitié mort et Shlom s’écroula pour une sieste réparatrice.