L’histoire incroyable d’Heifara Boulala
Je suis née au début du siècle, fille de Herveline Boulala et d’un père inconnu. Ma mère était fille d’un tchadien immigré en Polynésie, qui s’était engagé dans la Légion et s’était retrouvé, après de longs voyages, dans les Îles. Comme elle le disait, elle se demandait toujours qu’est-ce qui lui avait fait prendre cette fille diaphane, c’était un très bel homme et elle, elle ne cassait pas la baraque - chez nous on dit « casser la cabane ».
Mais à peine l’avait-il vue dans ce sombre cabaret de Papeete qu’il avait été séduit, le cœur conquis et chaviré. Il s’était aussitôt déclaré. Neuf mois après, je naissais, affublée de ce stupide prénom, et mon père disparaissait, happé par ses fantômes, plus vraisemblablement par un navire quelconque. Je ne l’ai jamais connu, et nous n’avons depuis eu aucune nouvelle. Sans doute a-t-il fini sa vie dans quelque port, la panse crevée par un surin de marin, bon débarras. Sans l’avoir connu, j’ai le privilège de ne point l’aimer. Point final sur le chapitre paternel, mais qui a le mérite d’expliquer mon prénom, aussi incongru dans les nombreuses îles qu’un iceberg ou un ours polaire. Ah, que j’aurai aimé être un ours polaire dans mon enfance, soumise aux quolibets de mes camarades: « Heifara, t’es effroyable… (rires) ». Quand ils avaient goûté de mes poings, ils cessaient, mais mon ostracisme n’en devenait que plus sévère.
À la fin de l’adolescence, je commençais à aller franchement mal. Ma mère, qui n’était pas très rationnelle, me fit faire le voyage de Vaitunanaa, un bled du sud de l’île où elle paya à prix d’or un apprenti sorcier freelance, Heleazar Du Pont Neuf. C’était surtout un poivrot, mais il croyait savoir invoquer les anciens dieux, notamment Pele, le dieu des volcans, qui le mettait donc en contact avec le centre de la terre et, ce faisant, avec tous les points terrestres. C’était donc le dieux le plus fréquemment invoqué pour les disparus. Et dans ses brumes alcooliques, il avait néanmoins rapidement pressenti que mon problème était un problème de disparation, sans que ma mère ne lui ait rien dit. Ainsi donc il posa le bon diagnostic: je devais effectuer un pèlerinage, une sorte de hadj vers mes racines africaines, même lointaines. Ma mère donc, cette courageuse femme, me porta pour la seconde fois, et mettant toutes ses économies, elle nous paya un double billet pour N’Djamena. Aller simple.
En ces temps il n’était pas trop difficile pour une francophone de trouver un travail au Tchad, avec le grand retour de la Françafrique. Elle n’y perdit pas grand chose, troquant le cabaret pour le bureaux, mais l’absence de la mer lui porta un coup au cœur, une fatale nostalgie, et en quelques mois elle s’étiola, la fleur polynésienne mourant d’une maladie non tropicale s’éteignant doucement comme un chandelle qui diminue et d’un coup cesse. Paix à son âme. Exit. Elle laissa une jeune fille bien roulée, sans fausse modestie - j’ai surtout hérité de mon père sur ce plan, pleine de rage et de rancune, timide et réservée, ce qui était un euphémisme.
– Puis-je me permettre…
– Non. Laisse-moi poursuivre. Je sais ce que tu voulais dire. Or donc, à l’époque je ne parlais guère. Et ne fréquentais point mes semblables. J’avais découvert dans les électrons de bons compagnons, et explorait en dilettante les mondes obscurs du cyberespace. J’y fis pas mal de mauvaises rencontres, jusqu’au jour où je tombais sur Hannah. Elle animait le tout premier stage de lesbiennes anarchistes cyberpunks de N’Djamena, dans un café clando qui servait de lieu de rencontres pour homosexuels, à une époque ou même les homos mâles avaient de la peine à ne pas rejeter les disciples de Saphé. Moi j’étais tombé là un peu par hasard, guidé par un ami - vu mon caractère anachorète, je fréquentais essentiellement des mâles homos - qui m’avait promis qu’on risquait de s’amuser. Je suis tout de suite tombée amoureuse de Hannah, lui ai offert un verre après son allocution - excellente au demeurant, et nous avons si bien sympathisées que nous nous sommes retrouvés dans son lit le soir même. Découvrant notre passion mutuelle pour l’électronique, et elle me révélant mon coming-out, nous sommes depuis restées en contact, si ce n’est étroit, du moins épistolaire. Je suis aujourd’hui sa correspondante pour le Tchad, où j’organise la cellule dormante cyberpunk. Et voilà toute l’histoire.
– Belle histoire, et je vois que tu sembles heureuse. En tout cas tu m’as parlé.
– Uniquement parce que tu m’as été recommandé par Hannah. Sans cela je t’aurais ignoré de toute ma superbe.
– Euh, désolé d’être si prosaïque, mais…
– Je sais. Dans ce sac tu trouveras un nouveau combicom. Moins perfectionné que celui de Hannah sans doute, mais pas mal quand même. Il a été fauché à un ingénieur russe expatrié il y a quelques jours, je l’ai reformaté et ré-initialisé en linux. Tu peux l’utiliser sans autres, il est totalement crypté. L’appareil était indubitablement de facture soviétique. Il devait peser près d’un kilo, et on pouvait sans doute planter des clous avec, il se situait quelque part entre outil électronique, outil de maçon et arme de poing. Shlom le démarra, il s’alluma instantanément et lui demanda un identifiant.
– C’est « SaFos » comme identifiant, et « vvleLesbH2Os » comme mot de passe. Tu peux le changer. L’appareil semblait parfait. Dans les contacts, Shlom trouva Hannah, à qui il laissa un message de remerciement et passa les salutations de Heifara.
– C’est parfait. Juste ce qu’il me faut.
– J’oubliais un petit détail: il faudra que tu le recharges, j’ai mis très peu de crédit dessus. Si jamais tu veux supporter la cause des cyberpunks lesbiennes tchadiennes, n’hésite pas. Il y a mon contact et un paypal. Et voici une petite cellule photo-voltaïque à très haute performance - vestige de la technologie spatiale soviétique, qui se connecte sans fil au téléphone. Tu expose quelques minutes au soleil la cellule et la batterie de ton combicom est rechargée. Enfin, la gare routière est juste derrière nous, il suffit de passer le pont, c’est tout de suite l’aventure.
Elle se leva et ajouta:
– En avant! A la recherche de nos folies et de nos gloires! Le problème n’est pas de mourir mais de vivre idiot.
– Je vois qu’on connaît ses classiques. Je ne pensais pas entendre une citation de Романъ Фёдоровичъ фонъ Унгернъ-Штернбергъ 8], à la sauce pratienne, ici. Et de qui est la deuxième phrase ?
– De moi.
– Mais mon petit Shlomounet, je vois qu’il t’arrive de réfléchir. Bravo.
Elle l’accompagna à la gare routière, et l’y abandonna avec une poignée de mains bien formelle, dans laquelle Shlom sentit néanmoins la douceur de sa peau.
– A la revoyure, Shlom. Pour un mec, tu es fréquentable.
Et elle partit, magnifique et altière, de sa démarche de soudanaise d’origine polynésienne, aussi improbable que belle.
Shlom était soufflé. Il se dit:
– Je suis soufflé.