<blockquote>
To fire a shot, it is necessary to release the trigger and press it anew. After the trigger has been released, the rod moves forward and its hook engages the sear and, if pressed, the rod hook turns the sear and disengages it from the hammer-cocking cam. The hammer actuated by the mainspring turns round its pin and strikes the firing pin. The latter travels forward and impinges the primer. Thus, a shot is fired.
<p><em>— 7.62-mm SVD DRAGUNOV SNIPER RIFLE TECHNICAL DESCRIPTION AND SERVICE MANUAL</em></p>
</blockquote>

Mission Sahara Niger © Wikimedia Commons - CC-by-3.0

La périarthrite scapulo humérale sous-acromiale sur tendinite calcifiante de Shlom se portait à merveille, il était persuadé qu’il n’aurait plus jamais besoin d’une injection de cortisone. Miracle de Soborum. Il avala donc aisément cette nouvelle étape, fièrement juché sur son vélo solaire. Après avoir longé l’imposante masse de l’Emi Koussi qui, culminant à 3’445 mètres, constitue le sommet du Sahara, il continua plein sud, descendant des reliefs du Tibesti sur le plateau tchadien. Il avait bien remarqué que l’énorme hélicoptère ne se dirigeait pas sur Faya Largeau, comme on pouvait s’y attendre, mais vers la falaise d’Angamma, un coin perdu, sauf pour de rares archéologues et anthropologues. Une bagatelle de 400 kilomètres à franchir…​ Le problème principal était l’eau qui, vu son autonomie restreinte, l’obligeait à faire des détours pour passer par des puits que lui indiquait Hannah. Il mit trois jours à franchir cette distance, ce qui le rendit plutôt fier. En fin de journée du troisième jour, la piste s’étendait, plate et monotone, et soudain on voyait apparaître la falaise d’Angamma, d’une beauté à couper le souffle (souffle qui, pour Shlom, était déjà exsangue en vertu de l’effort à fournir pour avancer dans ce terrain plat, mais pourri). Shlom devait veiller à suivre la trace sur le reg caillouteux, et ce n’était pas une mince affaire. À plusieurs reprises, il la perdit dans des croisements incertains, mais en revenant sur ses traces il la retrouva. La falaise occupait maintenant tout l’horizon, s’étendant sur des kilomètres. Une sente menait vers un sommet, et Shlom la prit en laissant son vélo planqué dans une crevasse. Il prit quelques repères, espérant pouvoir le retrouver par la suite. Sa réserve d’eau était pratiquement épuisée, mais il pu se réapprovisionner une fois arrivé au milieu de l’ascension, dans une petite guelta où il put même se prendre un petit bain. Il entendit soudain un bruit qui le fit sursauter - un âne. Planqué derrière un rocher, il vit arriver le quadrupède, suivi d’un vieux berger à l’air inoffensif. Animal et homme s’abreuvèrent abondamment, assoiffés, et Shlom prit le risque de sortir de sa cachette.

– Salam Aleïkum! Comment va la vie?

– Ca va, ça va.

Le vieux avait répondu dans un arabe parfaitement intelligible, et ils purent continuer les salutations: la santé, la famille, le troupeau (limité au seul âne), l’argent, invariablement le vieux répondait « ça va, ça va », selon un ton qui montrait bien que ça n’allait pas du tout. Le vieux se présenta aussi, Hassan Mbaiodjal Mahamat, ainsi que sa lignée, famille de bergers toubous goranes, depuis la nuit des temps. À la question « et la pluie, ça va? », le vieux répondit carrément « ça va, un peu », ce qui signifiait qu’il y avait là un réel problème. Shlom lui demanda d’approfondir son point de vue.

– Il y a longtemps, Allah était clément et nous accordait l’eau en suffisance, à travers la pluie qui sont les pleurs qu’il verse sur la misérable condition humaine. Mais depuis quelques mois, rien ne va plus, l’eau est rare. Cette guelta par exemple est normalement trois fois plus profonde, mais comme il n’a pas plu depuis des lunes elle est, elle aussi, misérable.

– Et à quoi attribues-tu ce changement? Les hommes sont-ils plus méchants depuis quelques mois?

Tutti no, ma buona parte si…​ (ils rirent tous deux à l’évocation de cette vieille plaisanterie sarde); en fait, je pense que c’est de la faute aux Martiens.

– Des Martiens?

– Oui, bon, je les appelle ainsi, même si je sais bien que ce sont des hommes du Nord, ils viennent peut-être même de Tripoli, et des plus nordiques encore, car il y a des Russes, je le sais, je parle un peu cette langue.

– Des Russes? Qu’est-ce qu’ils font par ici?

– Ils ont un campement au bout de ce sentier, mais je ne sais pas ce qui s’y passe, il y a des gardes un peu plus loin et selon la rumeur, ils tirent dès qu’ils voient bouger quelque chose. Il y a bien un chemin de crête qui permet de les contourner, mais je suis trop vieux pour faire le singe et je tiens à mes os. Toutes les semaines, je vois passer des caravanes et tous les mois il y a un avion qui survole la zone, il ne doit pas se poser mais il leur parachute sans doute du matériel.

– Ce chemin détourné, tu veux bien me l’indiquer, fit Shlom en proposant quelques dattes au vieux.

Ce dernier lui traça une carte très précise sur le sable, lui indiquant où prendre le détour et où se méfier des gardes. Shlom le pria de ne rien dire de leur conversation à quiconque, ce à quoi le vieux lui rétorqua qu’à part son âne, avec qui il ne manquerait pas d’évoquer leur agréable rencontre dans la soirée, il ne risquait pas de parler à un être humain avant des semaines, étant donné l’isolement de l’endroit.

– Le sais-tu mon fils: l’hirondelle a deux ailes.

– ???

Et Shlom comprit la subtilité, et les deux hommes sourirent puis se mirent à rire comme des gosses. Ils se séparèrent émus, après une nouvelle litanie d’au-revoirs, et le vieux disparut bientôt, happé par la pente.

Shlom se lança à l’assaut de la falaise; après une petite heure, il bifurqua selon les indications du berger et se retrouva bientôt longeant l’arête principale qui menait vers la crête. En bas, il pouvait distinguer le barrage des gardes, qui étaient deux, armés et l’air de visiblement s’ennuyer, ce qui les rendait plus vulnérables. Ils défendaient l’accès d’un col au-delà duquel Shlom ne pouvait pour le moment rien voir. Peu après, il put distinguer ce qui se passait de l’autre côté du miroir. Il y avait un petit plateau de quelques centaines de mètres, isolé par une série de crêtes dont la prolongation de celle sur laquelle se trouvait Shlom, et sur ce plateau on avait aménagé des hangars pouvant abriter du matériel et plusieurs dizaines de personnes.

À côté des hangars, le Homer était posé. Il n’y avait aucune activité en vue. Après avoir pris des repères pour pouvoir s’orienter plus tard, Shlom s’installa en attendant que la nuit tombe. Il fit un curieux rêve…​ À chaque fois que Shlom avait eu une occasion vertigineuse - une situation appelant le vide, il faisait ce même songe récurrent. Devant une fenêtre, il contemplait le vide. Et soudain de puissant bras le soulevaient et le jetaient au-dehors, dans un silence absolu. Shlom avait fait plusieurs tentatives d’analyse de ce rêve. La plus convaincante était liée au film italien de Marco Bellocchio « Le saut dans le vide », sorti en 1980 et doté d’un synopsis parfaitement amoral - un grand frère (Mauro Ponticelli, interprété par Michel Piccoli) se débarrasse de sa sœur, Marta Ponticelli (Anouk Aimée), ex-dépressive retrouvant enfin le bonheur dans une relation avec un jeune et trouble acteur, en la jetant par la fenêtre. Pour quelle raison le grand frère protecteur commettait-il cet acte éminemment condamnable? D’autant plus que c’était lui qui présentait les deux tourtereaux, et qu’il se souciait vraisemblablement de sa petite sœur. C’était comme une scène que nous connaissons tous, où l’on se retrouve devant un panorama magnifique avec quelqu’un que l’on aime, et que le Shlom 232 qui sommeille en chacun de nous nous pousse à pousser cette personne dans le vide, à s’en débarrasser, à faire le mal pour le mal, sans raison.

Et ce rêve venait à Shlom chaque fois qu’il prévoyait de faire de méchantes actions. Shlom ne voyait en effet pas comment entrer dans le camp sans supprimer les gardes.

Il se réveilla en sursaut. La nuit était déjà assez avancée pour qu’on distingue clairement les Pléiades - en Afrique du Nord, ce groupe d’étoiles, qui est une pépinière de bébés-étoiles, est particulièrement visible dans les régions désertiques et fort connu, car utile pour les prières des croyants. En suivant le fil du « cerf-volant », on tombe en effet droit sur La Mecque. Les caméras automatiques de surveillance à infrarouge avaient fourni à Shlom toutes les informations nécessaires. Il était prêt pour l’attaque.

Shlom se mit à courir. Avec ses habits sombres, son bonnet et la cendre dont il s’était enduit les mains et le visage, il était pratiquement invisible. Ses foulées amples et régulières étaient parfaitement silencieuses. Alors qu’il n’était plus qu’à quelques mètres du premier garde, celui qui avait l’air le plus balèze, il donna l’ordre par télécommande au drone de neutraliser le deuxième garde. Le canon du drone agit instantanément et silencieusement, pointant un rayon laser sur sa cible. On entendit - il fallait s’y attendre pour l’entendre - un bruit sourd et mat, celui du garde qui s’écroulait, contraint à jamais à la position horizontale. Shlom sauta comme un tigre sur l’autre garde, lui empoignant la tête à deux mains, il imprima une brutale rotation et sentit le craquement des vertèbres cervicales.

Le cadavre glissa des mains de Shlom, qui eut un bref remord à l’idée de ces deux morts. Il se ravisa aussitôt, pensant à son vieux maître: « un temps pour la réflexion, et un temps pour l’action ». Shlom reprit sa progression. S’approchant du bâtiment, il se dit qu’il ne pourrait pas guigner par la fenêtre, qui était trop haute. Il sortit son endoscope et le fit glisser le long de la façade, puis une fois arrivé à la fenêtre, il le régla pour espionner l’intérieur. Il vit une dizaine d’Africains, nus, le visage béat. En face d’eux, quelques Libyens en uniforme de l’armée régulière, deux soldats russes dont l’un n’était autre que le gros gras grand vulgaire Harun, et un civil. Hubert. Hubert. Hubert? Huberk, oui!

À force de suivre ce gars, Shlom commençait à en avoir le dégoût, la nausée, la débecquetance. Hubert était vêtu avec une certaine affectation: saharienne, pantacourts de para, pataugas montantes, béret commando de la Légion posé de guingois sur son crâne tordu. Que du beau linge.

– Cher Harun, procédons voyons!

– D’accorrrd - enfilez les masques, rrrapidement!

Et tous les militaires et Hubert de mettre sur leurs faces porcines un masque à gaz à l’allure particulièrement martiale et technologique geek, avec lequel ils avaient une ressemblance certaine avec les troupes de l’Empire dans la « Guerre des étoiles ». Évidemment, Hubert avait un masque noir qui n’était pas sans rappeler la dégaine de Dark Vador, il ne manquait plus que la cape et l’épée de Djedai. On aurait pu se croire à carnaval.

Mais la scène qui se déroulait sous les yeux de Shlom n’avait rien d’un carnaval. Hubert dégoupilla et jeta ce qui ressemblait à une grenade fumigène, qui diffusa aussitôt une légère fumée. Shlom ne vit plus très clair et constata avec satisfaction que le gaz semblait monter vers les haut du bâtiment et ne pas s’infiltrer en dehors à sa hauteur. Peu à peu, la fumée se dissipait et Shlom put voir la scène. À la place de la dizaine d’Africains apeurés, il vit des bouddhas heureux. Ils se serraient les mains, se jetaient dans les bras les uns des autres; certains tendaient le poing gauche vers le plafond en chantant l’Internationale, d’autres cherchaient à sympathiser avec les militaires, sans grand succès il faut bien le dire. Shlom monta le son de son micro et capta, ça et là, quelques conversations:

– Te rends-tu compte, ô camarade, de l’aliénation de ton uniforme? Il n’est là que pour te rappeler que tu n’es qu’un valet, un larbin au service du capital impérialiste. Sous le tissu feldgrau, il y a un homme, camarade, un soldat prolétarien. Rejoins-nous, renversons ce monde pourri. Tout le pouvoir aux Soviets!

Un autre:

– Mon camarade a bien parlé, il ne devrait y avoir ici ou ailleurs ni hiérarchie, ni officiers. On a juste affaire à une banale supercherie marchande destinée à couvrir les égoïstes intérêts bourgeois, ces bourgeois qui n’hésitent pas à ordonner à l’armée de tirer sur le peuple lorsque ce dernier exerce librement ses droits démocratiques. Arrache tes épaulettes. Fusille ton supérieur. Jette ton fusil, prends une fourche et pars à la campagne, sympathiser avec le camarade paysan. C’est à ce prix qu’est la révolution.

Hubert pressa un bouton, une porte s’ouvrit et un Africain déguisé en oncle Sam entra. Les autres Africains le regardèrent avec dégoût. Hubert et les militaires baissèrent leur masque à gaz. Hubert prit un mégaphone et la parole, Shlom baissa immédiatement le volume du micro.

– Regardez qui vient d’entrer, camarades! Le capital en personne! Le grand Satan en personne. Attaque, attaque, Ksss! Ksss!. Kill, kill…​

L’un des Africains illuminés prit la parole:

– La violence n’est pas la solution. Parlons avec cet homme, qui ne porte qu’un déguisement, des oripeaux qui lui ont été collés à la peau. Viens, camarade, libère-toi de cette chape idéologique!

Hubert sortit un Mauser à canon long et logea une balle dans la poitrine de l’impudent. Il reprit son mégaphone:

– Allons, allons…​ Si vous ne voulez pas finir comme votre camarade, lynchez-moi ce capitaliste. Kill, kill!

Les Africains survivants ne bougeaient pas d’un cil. L’un d’eux prit la parole:

– La violence ne mène à rien, elle sert les intérêts du capital. C’est lui qui a la puissance de feu, tout affrontement direct est perdu d’avance et ne vaut guère mieux qu’un suicide du prolétariat. Parler, librement, s’exprimer sans contraintes, voter démocratiquement et pacifiquement, voici la voie de la victoire vraie. Nous ne tuerons point. Un point c’est tout.

Hubert leva son Mauser et tira à nouveau, tuant l’homme. Les autres ne bougèrent point mais le regardèrent d’un air navré, en faisant « Tsss…​ Tsss…​ Tsss…​! ». Hubert se tourna alors vers les militaires libyens.

– Exterminez-moi toutes ces brutes. Maintenant.

Comme les soldats libyens ne bougeaient pas, Hubert reprit.

– C’est un ordre.

À contrecœur, les Libyens levèrent leurs fusils.

– En joue, feu!

Des crépitements, beaucoup de fumée et une affreuse odeur de cordite. À terre, tous les Africains. Hubert qui va vers eux, loge systématiquement une balle dans la tête de chaque homme à terre, recharge son Mauser. Finit sa triste et sordide besogne. Achève en soufflant la fumée qui sort du canon de son terrible engin de nazillon. Un grand sourire sur son sale visage de rat.

– Brrravo Hubert, c’est une rrréussite totale. Dociles, et non-violents. On en ferrra ce que l’on voudrrra.

– Oui, cher Haroun. Allons, il est temps de nous restaurer.

Ils sortirent tous. Shlom attendit quelques instants, puis pénétra dans la salle des horreurs. Il cherchait un survivant. Tous semblaient avoir passé l’Achéron, mais soudain Shlom entendit un râle. Il se rapprocha du mourant. La balle fatale de Hubert l’avait ratée, mais il se mourait, se vidant lentement de son sang.

– A boire, s’il te plaît, je meurs de soif…​

Shlom lui mit quelques gouttes sur les lèvres, ce qui sembla le soulager au début. Puis il cracha l’eau, rougie par le sang.

– Mais enfin, que s’est-il passé? Que vous ont fait ces salopards? Pourquoi leur obéir docilement, pourquoi ne pas vous rebeller. Et que signifient ces étranges théories communistes et non-violentes?

– Mon frère, camarade, la révolution n’est pas mûre. Et les armes ne servent à rien, sinon à la détourner de sa noblesse. Seule l’union des travailleurs permettra de…​

– De???

– De…​

– Oui, de…​ ???

– De…​ L’horreur. L’horreur. Argh. Couic.

Une bave rose se forma aux commissures des lèvres du mourant, qui changea de statut en passant alors de vie à trépas. Ses yeux devinrent vitreux, se voilèrent, il cessa de respirer. C’était fini. Shlom lui ferma les yeux, se jurant d’élucider ce mystère.

Il ressortit discrètement et reprit le chemin de son vélo, se posant pleins de questions sur la scène à laquelle il venait d’assister. Il se cacha près du vélo pour y passer la nuit mais eut une peine infinie à trouver le sommeil.

  • gaz/la_falaise.txt
  • Dernière modification : 2022/10/26 21:38
  • de radeff