La triste histoire d’Hacen ag Amastan
Je m’appelle Hacen ag Amastan, je suis touareg, membre d’une sous-tribu des Kel Adagh. Tu dois te demander comment un Touareg se retrouve pilote d’avion à hydrogène. Je vais te l’expliquer. J’avais toujours été fasciné par les avions, qui, dans mon enfance, au sinistre Adrar des Ifoghas, sillonnaient le ciel à une vitesse stupéfiante, nous laissant sans voix, stupéfaits, alors que nous nous traînions avec nos troupeaux de chèvres et chameaux, évitant les combattants d’Al Quaida et les militaires qui les pourchassaient, lorsque nous n’étions pas en train de simplement crever la gueule ouverte, en manque d’eau. Ces oiseaux majestueux, inatteignables (nous le savions, nous avions essayé) nous narguaient, et je m’étais bien juré de pouvoir un jour les dompter. Mais il me fallait de l’argent, beaucoup d’argent, pour intégrer une école de pilotage, en commençant par graisser les pattes de fonctionnaires pour qu’ils acceptent un Targui dans une école militaire. Comme tu le sais, la situation malienne s’est considérablement dégradée au début de ce siècle, et les soudanais comme les maghrébins ne nous ont jamais porté dans leur cœur. Je me suis donc mis à faire le guide, seule activité dans laquelle une jeune touareg pouvait à l’époque vraiment gagner sa vie. Puis j’ai eu une illumination qui m’a rendu vraiment riche et m’a permis de satisfaire mon désir d’enfance.
Voici. Rien n’a été écrit, pas même en ⵜⵉⴼⵉⵏⴰⵖ, je te propose donc d’écouter ce récit, dans la plus pure tradition orale. Hacen s’éclaircit la voix et commença son récit: Cette fois-ci j’avais prétendu m’appeller Moussa. Il ne m’avait évidemment pas reconnu et j’aurai juré qu’il en aurait été de même si j’avais gardé mon nom habituel tamachek et sans me déguiser en musulman pauvre: essentiellement, il me fallait me montrer digne de cette confiance de toubab, valeur suprême à acquérir, bien plus que l’éphémère monétaire que guettaient mes malheureux et inexpérimentés confrères. Après plusieurs années, je savais tout de lui. Son premier voyage, où j’avais toujours deux ans de plus que lui, mais alors vingt, et où il me traitait déjà de haut de son minaret d’à-priori et de pseudo mauvaise conscience naissante. Au fil des ans et de ses voyages, sans me montrer - au contraire, en me dissimulant de plus en plus -, j’accumulais du savoir sur lui et de la même façon sur des dizaines de ses semblables, en les soutirant de mes indicateurs ignorants que je saoulais à la bière, me cachant sous une nouvelle identité à chaque fois.
Le BàBà d’abord: CV touristique complet, puis privé - l’adresse et le nom ne sont rien sans le contexte géographique et social, afin de surmonter, tout en finesse sans avoir l’air d’en faire trop, les erreurs dans les informations et recoupements éventuels. Je connaissais sa ville, ses environs, quelques-unes de ses connaissances - bien réelles - et je l’avais cette fois définitivement ferré en lui citant le nom d’un de ses meilleurs amis, qu’un vague cousin à moi avait guidé dans le désert, avec brio car nous sommes malins dans la famille, en me faisant passer pour ce dernier. Je prétextais un arrêt pipi absolument nécessaire (il est temps d’uriner, dis-je), juste alors que s’ouvrait un magnifique panorama. Honoré Mueller (car c’était bien le nom de ce présomptueux personnage) en profita, comme je l’avait prévu, pour prendre un cliché, mais pour bien cadrer il était obligé de descendre de la voiture afin de se rapprocher de la magnifique peinture rupestre qui se situait à quelques dizaines de mètres. Ce site à couper le souffle était ignoré de tous et placé sur une très ancienne piste, oubliée même des plus vieux guides. Je rappliquais ventre à terre, démarrais au moyen du switcher que j’avais bricolé sous prétexte de régler la direction (ce salaud se méfiait quand même assez pour ne jamais laisser les clés sur le tableau de bord), lui faisant un grand bras d’honneur et m’éloignant au loin. La vente du 4×4 tout équipé et de son matériel me permit d’amasser assez de pognon pour intégrer l’école de pilotes en graissant les pattes nécessaires. Comme dans toutes nos histoires, il y a une morale. Notre misère cache une grande richesse: vous autres Occidentaux avez perdu la maîtrise du temps. La possession matérielle n’est rien sans le contrôle du temps, qui distingue la vie de la mort. Vous étiez riches, mais en fait misérables. Point final.
– Et tu me raconte cela alors que tu me proposes de me prendre dans ton appareil?
– Oui, d’une part j’ai vieilli, je n’ai plus la vengeance dans le sang. Et j’ai assouvi ma passion, puisque je pilote. D’autre part tu m’as l’air d’une autre trempe que cet Honoré. Paix à ses os, blanchis par le soleil. Il est temps maintenant. Appareillons.