Le cratère
<blockquote> Sous le pouvoir des Soviets, il s’insinuera dans votre parti et dans le nôtre, le parti du prolétariat, un nombre encore plus grand d’intellectuels bourgeois. Ils s’insinueront dans les Soviets et dans les tribunaux, et dans les administrations, car on ne peut bâtir le communisme qu’avec le matériel humain créé par le capitalisme; il n’en existe pas d’autre. On ne peut ni bannir, ni détruire les intellectuels bourgeois, il faut les vaincre, les transformer, les refondre, les rééduquer, comme du reste il faut rééduquer au prix d’une lutte de longue haleine, sur la base de la dictature du prolétariat, les prolétaires eux-mêmes qui, eux non plus, ne se débarrassent pas de leurs préjugés petits-bourgeois subitement, par miracle, sur l’injonction de la Sainte Vierge, sur l’injonction d’un mot d’ordre, d’une résolution, d’un décret, mais seulement au prix d’une lutte de masse, longue et difficile, contre les influences des masses petites-bourgeoises. <p>— V.I. Lénine, <em>La maladie infantile du communisme (le « gauchisme »)</em></p> </blockquote>
Lake Nyos © Wikimedia Commons - CC-by-3.0
Shlom sortit brusquement de son coma. Il dégoulinait. Ouvrant les yeux, il eut juste le temps de les refermer avant de recevoir à nouveau un seau d’eau dans le visage. Il se lécha plusieurs fois de suite pour récupérer un peu de liquide vital, assoiffé. Son sang, mêlé à l’eau, la rougissait et lui donnait un goût métallique.
– Alors. Monsié Rrrrrrrrrublev, on émerrrrge?
La voix au fort accent russe l’avait intrigué. Une vague réminiscence. Levant les yeux, il distinguait une silhouette en contre-jour, une tête ronde aux pommettes saillantes, barbichette, une casquette juchée au sommet du volumineux crâne chauve, les mains dans les poches. Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine. Alors que Shlom se demandait ce que pouvait bien faire Lénine au fin fond du Cameroun montagneux, et qu’il s’inquiétait de savoir s’il était mort, en paradis ou en enfer, et qu’en tout cas la perspective de se retrouver jusqu’à la fin des temps à discuter dialectique post-hégélienne avec ce Sibérien imbécile, il vit deux autres Lénine. Le premier, en survet, la capuche relevée, avec un walkman sur les oreilles et des baskets argentées, une grosse médaille dorée au cou. Le second, en tenue d’explorateur, saharienne, bottes de combat, le revolver à la ceinture. Tous deux le regardèrent et dirent en cœur:
– Alors. Monsié Rrrrrrrrrublev, on émerrrrge?
Shlom se pinça (à grand peine dans la mesure où il avait les mains liées, mais il y réussit quand même) la peau du poignet, pour se convaincre qu’il était réveillé. C’est alors qu’Hubert… fit son apparition, avec sur son visage de fat cette expression qu’il voulait ironique mais qui n’était juste rien.
– Alors. Monsié Rrrrrrrrrublev, on émerrrrge? Dit-il, singeant l’accent des trois Lénine.
– Je pense que vous devez être un peu étonné?
Shlom ne dit rien, se contentant de continuer à dévisager les Lénine, qui prenaient des poses tels des mannequins de mode, parfaitement ridicules mais aussi un peu inquiétants.
– Voyez-vous, vous avez devant vous trois clones parfaits de Vladimir Ilitch Oulianov. Mais je pense que vous l’aviez reconnu, n’est-ce pas?
Shlom resta muet, à part un vague grognement indiquant qu’il avait compris.
– La glorieuse Union soviétique était très en retard sur le plan génétique, du fait de refus staliniste d’exploiter les découvertes majeures de Mendel. La génétique échappant au pouvoir, Trofim Denissovitch Lyssenko, le soi-disant généticien soviétique officiel, proposa une théorie rejetant les deux lois de Mendel. Staline applaudit à deux mains avec les conséquences que l’on sait - notamment dans le domaine agricole, qui prit alors un retard considérable, et les théories de Mendel deviennent réactionnaires et interdites. Les années passèrent, et il fallut attendre la chute de Nikita K pour démonter le « lyssenkisme », sans jamais rattraper le retard accumulé sur les puissances capitalistes, sur le plan de la recherche génétique. Dès la fin des années ’60, un groupe de recherche militaire est mandaté par le comité central pour poursuivre des recherches top-secrètes en matière de génétique idéologique (генетические идеологической битвы ou GIB). Ce groupe comportait plusieurs personnalités déjà actives sur le plan de la recherche de nouvelles armes de combat, dans le domaine bactériologique, chimique et psychotrope.
– ???
– Ne vous inquiétez pas, je reviendrai sur ce point. Il est crucial. Par la suite, peut-être vous rappelez-vous de cette période trouble où de violente disputes opposèrent en Russie partisans de la destruction de la momie de Lénine et fidèles à la pensée du premier des grands timoniers? Je précise que son cerveau, prélevé à sa mort, avait déjà intégralement disparu.
Shlom ne releva pas la grotesque erreur historique, la dénomination de grand timonier étant née avec Mao Zedong et s’étant éteinte avec lui - fort heureusement d’ailleurs. Sa soif passait, il commençais à s’intéresser à l’étrange récit de Hubert.
– Or donc, les partisans de la destruction de la momie, comme vous le savez, l’emportèrent et ils détruisirent le corps, avec les conséquences que vous savez. Mais parmi ces sacrilèges se cachait une femme qui sût, armée d’un simple sécateur, sauver la mémoire du guide.
– Je ne comprends pas bien…
– C’est pourtant simple: profitant d’un moment d’inattention des impies - qu’ils soient mille fois damnés, notre agente sectionna un auriculaire du guide. La momie fut ensuite brûlée, et ses cendres dispersées. Mais, bien au chaud - euh non, au froid! - dans un congélateur, la relique attendait son heure. Or voilà qu’un membre du GIB a eu vent de l’existence de cette relique. Il invite l’agente à une réunion du groupe, elle amène la relique. Et les scientifiques de constater que le matériel ADN est largement suffisant pour un clonage. Dès la fin 2018, des expérimentations sont faites. L’idée du GRUB est la suivante: créer des multiples avatars du maître, pour l’utiliser en plusieurs endroits, couplé avec des soldats mutants, sélectionnés eux essentiellement pour leur aptitude physique au combat. Voilà l’explication de ces trois Lénine, échantillon de l’élevage intensif de Lénine. Et la raison de la musculature et de la résistance des militaires 100% russes que vous avez croisé, et parfois affronté récemment.
– Et le lien avec l’Afrique?
– J’y viens. Il faut, pour cela, faire un bref retour en arrière: Dans la soirée du 21 août 1986, soit au cœur des ténèbres, une éruption limnique de gaz carbonique dans le lac de Lwi, popularisé plus tard sous le nom de lac Nyos, tua près de 2000 personnes, mortes dans leur sommeil, ainsi qu’un grand nombre d’animaux. Deux ans avant, un phénomène similaire avait tué une quarantaine de personnes au lac Mounoun.
– Oui, j’ai un vague souvenir de cette sombre histoire.
– Et les scientifiques ont tous prévenu qu’une semblable catastrophe était possible, au lac Nyos et dans d’autres lacs, malgré l’installation d’un système de dégazage.
– J’ai le souvenir d’un autre problème sur ce lac?
– En effet, une digue naturelle entoure le lac de Nyos, posé à 900 mètres d’altitude, dans un équilibre précaire. Si cette digue s’effondrait, le lac se viderait dans la plaine camerounaise et nigériane, entraînant un tsunami meurtrier. Les estimations des victimes font état d’une fourchette très large, mais il faudrait en tout cas compter en dizaine de milliers.
– Et alors?
– Alors, il faut maintenant que je vous parle d’une autre expérience du groupe de recherche « Комитет Химическое оружие государственной » (KIOG pour les intimes). Ce groupe de recherche, lui aussi classé secret-défense, planchait sur l’utilisation de gaz de combats, neurotoxiques et psychotropes. À l’évocation de gaz de combats soviétiques, le cœur de Shlom chavira.
– Pourtant en 1993 la Russie a signé un traité interdisant toute recherche dans ce domaine?
– Vous êtes bien renseigné. C’est exact. Mais les traités ne sont, comme l’ancienne puissance américaine, que de vulgaires tigres de papier. Comme je vous l’ai dit, nous disposions de moyens. De gros moyens. Et il était clair que la Russie, pour les initiés, allait jouer le rôle majeur qui est le sien en ce XXIe siècle. Donc la recherche continua. Et un jour, une jeune chercheuse d’origine japonaise du nom de Himiko Kudo fit une découverte. Une découverte majeure.
– Ce nom me dit quelque chose…
– Peut-être. Toujours est-il que Kudo mit au point le « духи, что делает глупые », abrégé DDG1).
– Ah… vous m’en direz tant !
Le parfum qui rend idiot
– Je reprends là où j’en étais resté avant que tu ne tournes la page. Himiko Kudo fait donc une découverte majeure il y a quelques années. Je suppose que tu aimerais savoir laquelle?
Shlom le regarda d’un air mauvais. Il ne manquait plus que cela.
Hubert reprit:
– Connais-tu Dostoïevski? Pas besoin de me répondre, je sais que c’est oui. Quelqu’un comme toi ne peut que connaître. Et l’Idiot, tu as lu? Mais l’as-tu bien compris? Le prince Lev Nikolaievitch Mychkine, dans la plus pure tradition russe du yourodivy, est un idiot à figure christique. Sa prétendue folie lui permet la vérité. Et c’est à cela qu’a pensé Himiko, lorsqu’elle a élaboré sa molécule. Le DDG est, en toute modestie, l’arme ultime. À côté de lui, gaz de combats et autres neurotoxiques ne sont rien. L’arme bactériologique une plaisanterie. L’atome, l’hydrogène, des frondes pour enfants.
– Ah oui?
Shlom souriait ironiquement, comme il savait si bien le faire. Enfant déjà, ce sourire avait le malheur d’irriter ses enseignants au point qu’ils le renvoyaient de la classe sans qu’il n’ait rien fait.
– Ne souris pas. Sinon pan-pan les fesses. Le DDG n’est rien moins que la bombe idéologique. Vaporisé par un vecteur, il agit sur le cortex élémentaire. Une fois touché, la personne abandonne toute velléité guerrière et propriétaire. Elle devient foncièrement bonne, désintéressée, et persuadée que tous les autres sont comme elles. Elle devient intégralement, essentiellement, en un mot communiste.
– Ah, mais quel est votre intérêt?
– Comme la personne pense que l’on pense comme elle pense, elle pense que nous sommes avec elle, surtout que nous reprenons son mot d’ordre, au nom de la prétendue lutte contre le capitalisme. Bien entendu, nous n’en croyons rien. Mais cela nous permet de « convertir » des milliers de personnes pacifiquement, en un clin d’œil. Et d’en faire nos esclaves, pour qu’ils nous rapportent richesse et pouvoir. Et un peu de sexe au passage. Cette arme décomplexe pas mal sur ce plan. Shlom repensa soudain à ces Africains qu’il avait vu fusillés dans le désert libyen, et vit dans les yeux du ridicule Hubert qu’il suivait sa pensée.
– Tu comprends je vois… Nous avons fait quelques essais de cette arme, et nous comptons l’utiliser en grand sur la population autour de ce lac dès ce soir. Puis, nous simulerons une nouvelle éruption du lac Nyos pour nous débarrasser de ces quelques milliers de cobayes, autant de preuves gênantes de notre activité qui, comme toute activité secrète, se doit de rester, euh…, secrète, n’est-ce pas?
– Vous allez gazer des milliers de personnes, une première fois pour en faire des communistes, une deuxième fois à la façon d’Adolph (plus définitivement donc)?
– Et oui, comme on dit, on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. Je crois que c’est de Deng Xiaoping, il l’aurait utilisé pour justifier Tien An Men en 1989.
– Le « on », c’est surtout les autocrates et les fascistes. Et Deng en faisait partie, quoiqu’on puisse en penser. D’ailleurs, c’est l’opinion qu’a manifesté en connaissance de cause Zhao Ziyang, en 2009. Pour lui, le vieillard paranoïaque avait validé l’aile dure et sans son assentiment l’armée populaire ne serait pas intervenue, et le monde serait peut-être différent aujourd’hui. Au lieu de néo-maoïstes et de néo-bolcheviques à la tête du monde, on aurait pu avoir de vrais rouges, ou déjà de vrais démocrates capitalistes, ce qui aurait déjà été un mieux. Et nous voilà sous la coupe des fachos.
– Comment peux-tu nous traiter de fascistes, nous qui créons artificiellement d’authentiques communistes?
– Pour les éliminer ensuite comme des cancrelats?
Hubert était contrarié.
– Tu m’énerves, dit-il.
Et il cingla Shlom d’un coup de sa cravache. Il partit en faisant un nuage de poussière avec ses bottes, suivi des trois Lénine.
Shlom fit le point:
– il était attaché, blessé, sous-alimenté et en train de se dessécher;
– dans quelques heures, il allait se transformer en débile communiste sous l’effet d’une arme nouvelle, une sorte de gaz de combat expérimental;
– à la tombée de la nuit, il allait se retrouver asphyxié par un nuage de gaz carbonique - ou quelque chose d’équivalent que les Russes allaient faire passer pour un accident;
– il ne savait pas ce qui était arrivé à Helena, et ça l’inquiétait aussi;
– ses employeurs n’allaient pas le payer, puisque vraisemblablement leur fils n’était plus récupérable pour la bonne société helvétique. De tous ces points, c’était largement le dernier qui lui fichait le plus la rogne. Son attention fut attirée par un bruit étrange, lui rappelant un robot électronique de son enfance. Il sentit ses cheveux se hérisser sur sa nuque quand son champ de vision perçut l’arrivée d’une sorte de spectre.
– Здравствуйте, товарищ Рублев!2) - fit une voix métallique et synthétique. Elle sortait d’un étrange véhicule à chenilles, doté d’exo-bras rattachés à un tronc métallique. Au sommet, une robot surmonté d’une globe plastique translucide dans lequel baignait un cerveau répugnant. À chaque mouvement, qu’il avait spasmodiques, des grincements sortaient de cette mécanique aussi impressionnante que désuète.
– « Bonjour, camarade inconnu », répond Shlom en russe. À qui ais-je l’honneur? You are not Dr Livingstone, do you?
La conversation se poursuit en russe, pour en faciliter la lecture la voici intégralement traduite.
– Hänsel Gretelovitchj, pour vous servir. Ou du moins ce qu’il en reste.
– Oui, je vous vois bien réduit. Peux-ton savoir ce qui vous est arrivé?
– Je suis le témoin. Celui qui était là en août 1986. Mais c’est une longue histoire. Plus courte est celle de mon accident, une bête chute en hélicoptère survenue dans le premier quart de ce siècle. J’ai servi de cobaye pour les experts de l’armée bolchevique, qui rêvait depuis longtemps de concurrencer les cyborgs chinois et japonais. Mais il faut avouer que dans le domaine cybernétique, depuis le milieu des années ’70 nous autres russes avons perdu bien du terrain. D’où les grincements. Par contre je suis assez fier de mon look, je trouve que je suis assez punk. Vous ne trouvez pas ?
– En effet. Punkissime, dirais-je. Mais ne voulez-vous pas me conter votre longue histoire? Pour être honnête, je déprime un peu et une conversation m’intéresserait au plus haut point. J’imagine que je ne peux pas vous demander aussi de quoi boire et fumer?
– Mon cher Shlom, sachez que lorsqu’on me voit, on est fini. Je suis en quelque sorte l’incarnation matérialiste dialectique de la mort. Top secret je suis, et si l’on partage mon secret, à moins d’être une huile (et moi, j’aime l’huile), on n’y survit pas. Le vieux mythe de la connaissance qui brûle, vous savez. Or donc, vous êtes fini, et je ne vois pas pourquoi refuser à un homme fini ses derniers désirs. Je vais donc entretenir votre dernière conversation.
Un grincement, un clapet qui s’ouvre, révélant une bouteille de vodka et une boîte de cigares cubains. Un exo-bras s’empare des deux objets et verse une belle rasade de vodka dans le gosier de Shlom, ravi mais surpris, puis lui plante un cigare en bouche, après l’avoir découpé entre des ciseaux rappelant un peu Freddy Krueger. Une fois le cigare planté, une tige télescopique sort de l’exo-squelette et un petit chalumeau dirige précisément sa flamme sur le cigare, puis tout se referme avec moults nouveaux grincements et un claquement sec.
Shlom, ravi, déguste son cigare, un peu dans le cirage.
– Or donc, vous voulez mon histoire. Elle est pourtant assez quelconque. Mon nom d’abord. Ridicule, certes. Mais que voulez-vous: fils d’un soldat allemand prisonnier de guerre, le paternel nazi m’avait affublé de ce stupide prénom. À sa mort, l’armée soviétique m’a récupéré et m’a transformé en espion, en m’affublant de ce patronyme tout aussi stupide. Cela leur a réussi, puisque hargneux j’étais, teigneux je devins. Envoyé sur tous les fronts dès le début des années ’80, j’ai beaucoup tué, sans émotion. Enfin si, avec rage, mais certainement sans compassion. Et puis il y a eu Nyos. Et là, il faut dire que j’ai véritablement excellé, avec les quelques-uns qui comme moi ont constitué les « Einsatzgruppen » d’extermination des témoins de cette première expérience. Seuls de douces âmes peuvent croire que le nuage neurotoxique aurait pu tuer tout ce monde; s’il était naturel, peut-être, mais lorsque c’est l’homme qui se charge de massacrer son semblable, il y a toujours des reliquats à traiter artisanalement. Comme le disait fort justement Boubacar Boris Diop, « Ce n’est pas une petite affaire, le chaos »3). Et moi je suis un homme du chaos. À l’époque j’étais encore jeune et vif, mais dans le fond j’étais nettement moins efficace qu’aujourd’hui.
– Efficace dans l’extermination, je présume?
– Vous présumez fort bien, cher Ouatteson. Mais méfiez-vous des raisonnements inductifs watsoniens: ce sont eux qui nous mènent à la perte, nous faisant croire à la vérité, alors qu’ils ne font que renforcer nos a-priori et nos préjugés. La vérité est rarement unique, la causalité, lorsqu’elle est avérée, est complexe, multiple et systémique, et l’induction souveraine dans sa duperie.
– J’entends bien et j’abonde. Mais alors? Et ensuite?
– Ensuite? Ensuite, je suis parti pour un autre projet top-secret, dans la péninsule de Kola.
– СГ-3 (Кольская сверхглубокая скважина), le forage de Zapoliarny?
– Vous êtes très au courant je vois. Effectivement, une personne aussi curieuse et bien informée que vous est éminemment dangereuse. Mais intéressante. Effectivement, c’était le SG3. Comme vous le savez, nos glorieux savant souhaitaient forer à 15’000 mètres pour percer la croûte terrestre.
– Mais vous n’y êtes pas arrivés, non? Le projet s’est arrêté dans les années ’80, non?
– En 1989, alors qu’il avait démarré en 1970. Et nous avons fait croire que nous nous étions arrêtés à 12’262 mètres de profondeur, ce qui en fait le forage le plus profond de l’histoire et contribue, avec Gagarine et les massacres staliniens, à la présence soviétique dans le livre Guiness des records. La raison alors invoquée pour l’arrêt du forage fut la fin de la Guerre froide, en 1989.
– En réalité vous n’aviez pas atteint cette profondeur?
– Non. Nous l’avions dépassée. Ce, dès 1987. Le 27 avril.
– L’anniversaire de Tchernobyl?
– Exactement. Et il nous a fallu deux ans pour colmater la brèche. Nous étions tout simplement dépassés, et effrayés à l’idée que ces chiens de Yankee ou ces cafards de Chinetoques, ces yeux bridés à face de citron, ne répètent notre exploit et fassent tout simplement péter notre planète. Vous me direz, maintenant, depuis mon accident, je m’en fous, mais à l’époque non, comme tout le monde je souhaitais vivre, danser, baiser et me défoncer. Aujourd’hui, à part la défonce…
Là-dessus Hänsel ouvre le clapet et verse une rasade de vodka sur son cerveau, puis en propose à Shlom. Qui accepte de trinquer aux neurones.
– Et la suite?
– Et bien la suite, elle est ici. L’accident, puis les nettoyages pour le grand projet DDG. Il a fallu pas mal nettoyer, vous savez. Je dirais au bas mot quelques milliers d’élimination physiques, depuis que j’ai commencé à contribuer au projet. Un projet pareil, ça demande du monde. Le monde, il parle. Et si on veut garder le secret, et bien ça fait du monde à supprimer.
– On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, c’est ça?
– C’est ça mon cher… À plus tard!
Et de s’éloigner dans un cliquetis de chenillettes. Effectivement, il avait besoin d’un bon graissage.