<blockquote>
Entre Denges et Denezy
 
Un soldat rentre chez lui
 
Quinze jours de congé il a,
 
Marche depuis longtemps déjà
 
A marché, a beaucoup marché,
 
S’impatiente d’arriver parce qu’il a beaucoup marché
 
</blockquote>

— Ramuz
Livret de l’Histoire du soldat pour Stravinsky

Fredonnant cet air russo-vaudois - d’après une étude de psychiatres britanniques, la seule solution pour se débarrasser d’une mélodie envahissante est de la remplacer par une autre mélodie choisie celle-ci et non subie par son inconscient, Shlom cheminait. Plus que la musique de Stravinsky, c’est surtout le texte de Ramuz qui l’obsédait. Il faut dire qu’il marchait, et qu’il avait déjà pas mal marché, tant dans sa vie que ces derniers jours et surtout la veille, où il s’était tapé un bon 40 kilomètres.

Il y avait aussi autre chose: Shlom 232, son Mr Hyde, lui disait qu’il allait bientôt rencontrer le Diable. Et qu’il n’avait pas de violon à échanger. La marche étant propice à la réflexion, Shlom se mit à réfléchir. À dire vrai, il commença par de la contemplation, cette dernière étant propice pour lui à l’éveil de son imagination. La saison des pluies avait été bonne, et les couleurs déclinaient toutes les variations du vert et Shlom était heureux de ne pas être asiatique (beaucoup de langues asiates ne distinguent pas le bleu du vert, ce qui est regrettable) - comment dès lors décrire le « rayon vert? ». Et puis Shlom aimait le jardinage, il avait la main verte et donc appréciait cette couleur.

Il suivait la Ring Road, entre glauque et absinthe, de kaki à malachite, s’émerveillant et soupirant tel le jeune amoureux devant toute cette beauté. À ses pieds, moins de beauté mais une boue ignoble, qui expliquait pourquoi il n’avait pas pris de véhicule. La pluie avait transformé la piste en une vaste gadoue, et il était impossible de la pratiquer. Au moins, à pied on faisait un sacré raccourci, car la route faisait une énorme boucle, passant par Jakiri, à l’est et traversant la plaine de Ndop Ndop alors que le lac Nyos se trouvait droit devant lui, plein nord.

Il traversa plusieurs villages Bororo et surtout des troupeaux de bœufs, et parvint à négocier un transport sur des charrettes à plusieurs occasions. Sur l’une d’elles, une passagère replète lui offrit du miel dont il se gava tel un ours printanier. De magnifiques oiseaux passaient près d’eux, et Shlom se mit à oublier sa mission. Sur sa droite, le mont Oku se dessinait à plus de 3’000 mètres. Il but un peu de l’excellent thé local, contemplant un paresseux léopard qui regardait les passagers, se demandant lequel ferait son prochain picnic.

Depuis Oku, le paysage s’était fait moins vert - il avait dû moins pleuvoir. Plus de transports possible, car personne ne prenait cette sente, et Shlom n’avait croisé personne depuis de longues heures. Il avait suivi une vallée et passé un sacré col, et il lui restait à franchir une courte vallée d’une vingtaine de kilomètres, avant le dernier col, très facile, peu avant Bwabwa. Difficile d’imaginer que quelques dizaines d’années auparavant, la mort avait surgi, cette terrible nuit du 20 août 1986, où l’explosion du lac Nyos avait causé des milliers de victimes et des centaines de graves brûlés et intoxiqués.

Dans cette magnifique nature, isolée, on ne pouvait croire à la profondeur des ténèbres. Et pourtant, elles étaient là, Shlom les sentait. Les humait. Comme Marlow, Shlom n’avait que peu de temps, mais il se rendait bien compte qu’il s’enfonçait au cœur des ténèbres, même s’il ne suivait pas le fleuve Congo mais la Ring Road. Il sentit soudain une présence.

Trop tard. Un coup. Le noir.

Maintenant, les ténèbres l’entouraient vraiment.

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  • Dernière modification : 2022/10/26 21:43
  • de radeff