gaz:mauvais_grain

<blockquote>
Mon beau navire ô ma mémoire
 
Avons-nous assez navigué Dans une onde mauvaise à boire
 
Avons-nous assez divagué De la belle aube au triste soir
<p>
— Guillaume Apollinaire, <em>Alcools</em></p>
</blockquote>

À la nuit tombante, Shlom embarqua discrètement. Les panneaux avaient chargé le moteur, et il se déplaçait rapidement, seul sur l’eau noire, voyant le point rouge s’éloigner, autant qu’il s’éloignait du port de Buthrotum. Une fois sorti de l’anse, il trouva une crique stratégique qui lui permettait de surveiller le couloir présumé de sortie du port, jeta l’ancre et attendit, en sirotant doucement un peu de raki albanais. Il prit un beurek et fut confondu: il était délicieux, pas gras pour un sou – il faut dire que l’huile d’olive était très fine. La tante de Hekuran savait cuisiner. Accompagné d’une salade froide d’okhras tomatés, le tout était divin.

Vers trois heures du matin, alors qu’il s’était endormi, le vibreur du GPS le réveilla. Il vit se rapprocher le point rouge sur l’écran de l’appareil, et finalement le grand voilier d’Hubert le dépassa, sans qu’il le voie réellement car la nuit était très noire – ce qui signifiait qu’il était, lui aussi, invisible. Il appareilla et se mit à le suivre tranquillement. La navigation était un réel plaisir. Le moteur électrique propulsait le voilier à la vitesse appréciable de 10 nœuds dans un silence parfait. La lune était haute, la mer lisse. Au bout de quelques heures, Shlom calcula qu’il lui faudrait un peu plus de deux jours pour rejoindre la Libye, si telle était bien leur destination. Il regretta de ne pas avoir pris un petit acide, surtout s’il avait pu se coucher dans la cabine – quand on se rend en Lybie, rien de vaut un bon trip au lit. Il se consola en regardant les étoiles; on distinguait même à l’œil nu un peu de la nébuleuse d’Orion, ce qui était rare.

Shlom se devait de rester vigilant. Il pouvait certes se fier à son sonar mais il craignait malgré tout les très nombreux déchets qui avaient transformé des millions de kilomètres carrés de mers et d’océans en vastes décharges, avec parfois des containers à demi-immergés qui avaient causé la perte de nombreux navires. Au moins, il n’y avait plus de filets de pêche puisque celle-ci avait totalement disparu avec la fin de la réserve halieutique sauvage, et il ne risquait pas d’y coincer son hélice. La journée suivante se déroula calmement, mais en fin de journée Shlom se mit à ressasser de vieux souvenirs pénibles. Il savait parfaitement que son esprit obéissait inconsciemment à son corps, et que celui-ci sentait que quelque chose se préparait.

Backhuysen, Ludolf - Christ in the Storm on the Sea of Galilee - 1695 © Wikimedia Commons - CC-by-3.0

Consultant son baromètre, il vit que la pression chutait, et il avait bien vu la veille arriver de manière brutale et spectaculaire des cirrus.  En fin d’après-midi, il vit une barre noire venir de l’Ouest, à grande vitesse. Il affala rapidement et prit deux ris, ne voulant pas prendre le risque de devoir affaler plus tard dans la tempête, prit un ciré et vérifia son équipement de survie. Le grain arriva rapidement. Le bateau embarquait de l’eau par baignoires entières, mais les vides-vites fonctionnaient bien et il continuait à se tenir convenablement. La dérive augmentait par contre sensiblement, et Shlom dût corriger son cap pour conserver sa route. On ne voyait pas à 10 mètres à cause des embruns, et il était ravi d’avoir un mouchard électronique pour suivre le bateau d’Hubert, chose qui aurait été rendue impossible autrement.

Les vagues étaient hautes comme des immeubles, et Shlom estimait le vent à plus de 8 Beaufort établi, ce qui indiquait une véritable tempête. Celle-ci dura toute la nuit, et l’aube apporta un léger mieux. Vers midi, le vent se calma enfin et Shlom put faire un petit somme en branchant le pilote automatique, même s’il s’était passablement rapproché de la côte africaine. Il fit un rêve étrange dont il s’éveilla en sueur, sans s’en rappeler la teneur et partit dans une douce rêverie.

Un choc ébranla l’embarcation, tirant brutalement Shlom de son songe d’une journée d’été. Il se leva d’un coup, et vit alors qu’il avait été arraisonné par une navette militaire. Deux militaires le tenaient en joue avec leur AK-47. Shlom leva les bras en prenant un air innocent. Un militaire sauta sur son voilier. Alors que Shlom ouvrait bêtement la bouche pour émettre un prétexte expliquant pourquoi il était là sur un voilier éminemment louche, le soldat lui balança un magistral Age-Zuki qui le laissa ko. Shlom s’effondra tel un sac.

  • gaz/mauvais_grain.txt
  • Dernière modification : 2022/10/26 21:31
  • de radeff