Père Ubu
<blockquote> « Capitaine Bordure: – Eh! vous empestez, Père Ubu. Vous ne vous lavez donc jamais? Père Ubu: – Rarement. » <p>— Alfred Jarry, <em>Ubu Roi ou les Polonais</em></p> </blockquote>
Père Ubu, from a woodcut by Alfred Jarry © Wikimedia Commons - CC-by-3.0
Une heure plus tard, soit en milieu d’après-midi, Shlom essaya de joindre Henri Turraytini. Son expérience lui avait fait tout connaître de la traque de grosses huiles, des techniques de sape téléphonique pour déjouer les cerbères administratifs, les matrones secrétaires. Il parvint sans trop de peine à le joindre et à obtenir un rendez-vous pour 18h. Après avoir un peu flâné devant les vitrines de luxe, et s’être rendu compte, une fois de plus, que tous ces produits ne suscitaient aucune convoitise de sa part et qu’il devait décidément être un être à côté de la place, le temps de son rendez-vous, retranché de la petite heure qu’il fallait prévoir pour les contrôles de sécurité, se rapprocha au point d’y parvenir. Il se retrouva dans la rue de la Cité, devant une petite banque privée à l’enseigne discrète, n’arborant pas de luxe ostensible mais sentant néanmoins fort le gros capital.
Il entra, passa les différents check-points avec patience et succès et à l’heure dite, après une courte attente dans une salle dédiée à cet effet, sans doute pour le mettre en situation d’infériorité (comme s’il l’ignorait), il était introduit dans le vaste bureau du propriétaire de la banque, Henri de son prénom. Shlom espérait que les tâches, sur la cravate qu’il avait emprunté à Harold, ne se voyaient pas trop. Il prit, sans le vouloir, un air emprunté tout en détaillant le père Turraytini. Comme son fils, Henri était un grand sec. En fait, en ôtant la barbichette et les lunettes rondes d’Hubert, le fils était le portrait craché du père, avec quarante ans de moins et le fameux menton chevalin, aussi en moins. Dans le fond, Hubert avait eu de la chance, lorsque l’on voyait la tête du père.
– Monsieur Rublev, selon les indications de mes secrétaires, vous souhaitez me parler au sujet d’une affaire privée chez Desprais & Desprais? Je n’ai pas bien compris. Sauf erreur de ma part, j’ai mandaté ces Messieurs pour qu’ils me retrouvent ma belle-fille. Pas pour voir débarquer, un jeudi à 18h, un grotesque individu pourvu d’une cravate tâchée probablement prêt à m’assommer de questions stupides et ayant déjà fait jaser tout mon personnel. Et, au cas où vous l’ignoriez, il est de plus en plus difficile de trouver du personnel de qualité de nos jours. Tout se perd. Et je les soupçonne de me voler mes yaourts.
Tout commençait pour le mieux. Au moins, Shlom avait affaire à un original.
Turraytini reprit:
– Ma femme m’a téléphoné.
– Ah.
– Je vous donne trois minutes. Pas une de plus.
Shlom avait les boules mais décidait de n’en rien laisser paraître. Il rétorqua, parfaitement à l’aise:
– Bien. Merci. Je veux juste que vous me fassiez part de votre hypothèse sur la disparition d’Helena.
– C’est pour cela que je vous paie, non? Pour la trouver, pour échafauder des hypothèses et pour les vérifier, suivre des pistes, comme un bon chien, non?
– Oui, mais…
– Et un chien, s’il revient vers son maître sans le gibier, est-ce un bon chien? Non, il s’agit alors d’un mauvais chien, et il faut alors le châtier, pour montrer l’exemple à la meute, qui sinon se laisserait aller. Et il n’y a rien de pire que de se laisser aller, n’est-ce pas? Se laisser aller, c’est la voie de l’indolence, l’indolence mène à la paresse, la paresse à la pauvreté, la pauvreté à l’indigence, l’indigence à la maladie et la maladie à la mort. Et nous ne souhaitons pas mourir, n’est-ce pas?
– Certes, mais…
– Bien, je vois que je ne peux pas vous être d’une quelconque utilité, mon cher. Voyez donc les détails avec les notaires, je vous prie de bien vouloir me laisser seul, avec l’incommensurable solitude de l’Homme, j’ai encore un dernier rendez-vous avec une galante qui cherchera à me la faire oublier, cette solitude. Bonsoir et bonne chance.
Shlom bouscula en sortant un personnage barbu qui ne lui dit rien sur le moment, puis se retrouva, ahuri, sur le trottoir. À son contact, il se décida pour une petite promenade, espérant que le péripatéticien sommeillant en lui allait peut-être réussir à trouver une idée pour démêler cet écheveau bizarre.