gaz:plus_dure_sera_la_chute

Après tous ces jours de marche forcée en plein désert, tous ces kilomètres avalés à la force du mollet, Shlom avait de la peine à se faire à la vitesse de l’appareil propulsé par un moteur à hydrogène, qui se rapprochait plus d’une fusée que d’un avion classique. Le bang supersonique l’avait renseigné sur leur vitesse, qui se situait donc au delà du mur du son, ce qui tombait à pic puisqu’ils avaient à franchir une immense distance totalement désertique. À propos de tomber à pic, alors qu’ils voyaient apparaître ce qui avait été la formidable étendue du lac Tchad, ils virent aussi l’énorme Homer qui semblait en difficulté. En fait de difficulté, le moteur du Homer semblait en panne. Le pilote sembla parvenir à stabiliser la chute en mettant l’appareil en auto rotation, il se mit donc à descendre à relativement grande vitesse en direction du lac. Quelques passagers en sautèrent, et des corolles blanches signalèrent les parachutes, parmi lesquelles une corolle rose layette que Shlom soupçonna être le parachute de Hubert Les parachutés n’avaient pas eu tort, car l’appareil, tombant trop vite, se rompit lorsqu’il toucha l’eau et fit immédiatement naufrage.

– Il faut les aider!

– Oui. Tire la poignée en-dessus de toi à mon signal, tu seras automatiquement éjecté, puis n’oublie pas d’ouvrir ton parachute immédiatement après. Il n’y a pas de vent, attend mon signal et je te larguerai à la bonne hauteur et au bon endroit. Je larguerai aussi un canot pneumatique, il te sera utile pour les croc’s. Et j’appelle du secours à N’Djamena, histoire de récupérer mon matériel.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Le pilote fit une rapide manœuvre et quelques minutes plus tard, après avoir souhaité bonne chance à Shlom, ce dernier s’éjecta, ouvrit son parachute et vit l’avion à hydrogène disparaître à grande vitesse alors qu’il descendait tranquillement, suivi du canot pneumatique. Par chance, Shlom ayant de bonnes connaissances en chute libre, il parvint à se poser près du canot et près du parachutiste rose. Hubert hurlait à l’aide, et Shlom, se saisissant des avirons, se rapprocha rapidement du fils de bonne famille. Hubert apostropha Shlom:

– Aidez-moi. Je ferai de vous un homme riche. S’il vous plaît. Aidez-moi.

Shlom ne voulait pas dévoiler sa véritable identité à Hubert, risquant par là de compromettre sa mission. Par ailleurs, il ne voyait pas pourquoi il refuserait une fortune. Il répondit donc simplement:

– OK. À combien estimez-vous votre précieuse personne?

– Un million de roubles.

– Trois.

– Deux.

Shlom fut tout de même impressionné de voir Hubert marchander, alors que les crocs se rapprochaient dangereusement.

– Tope-là.

Il lui lança une bouée attachée à un filin et le hissa péniblement dans le pneumatique. C’est alors qu’ils entendirent le cri de terreur des officiers russes, attaqués par l’armée inhumaine, reptilienne, des terribles crocodiles du Nil. Ils devaient être une bonne douzaine, et firent disparaître tous ces militaires en quelques minutes. Le calme revint alors, pendant que Shlom souquait ferme pour regagner la rive, qui semblait encore fort distante. Pour être tout à fait franc, l’intervention des sauriens avait arrangé Shlom: il avait Hubert à sa merci, et se serait mal vu en train de sauver des militaires de la noyade. Ils virent alors un canot à moteur solaire se rapprocher d’eux, aussi vite que sa faible puissance le permettait. La mort, c’est la victoire de la pesanteur 7]. Dans le canot, deux femmes en uniforme d’hôtesses.

– Monsieur Pictais-Turraytini je présume?

– Oui, c’est cela même. Hubert, pour vous servir, Mesdames. C’est à quel propos?

– Vos amis vous envoient des secours. Veuillez embarquer, je vous prie.

Le transbordement d’Hubert fut immédiat. Il fit un saut dont l’agilité stupéfia Shlom, pourtant peu prompt à la stupéfaction.

– Naviguons maintenant!

– Et votre sauveteur?

– Ah! Celui-là…​ Peu importe. J’ai dit: naviguons. Veuillez procéder.

Le canot s’éloigna alors devant Shlom, redevenu pauvre, qui se remit à pagayer en silence. Dans sa tête, c’était par contre assez bruyant. Un silence assourdissant. Arrivé à la rive, il s’arrangea avec l’un des spectateurs pour profiter d’un transport sur N’Djamena. Il trouva ensuite un contact dans le Quartier des évolués, qui l’amena sur une terrasse du Kotoko pour déguster des brochettes en buvant de la bière, tout en regardant le Chari qui était en crue. Le pont de Djamena-Moundou était tout proche, la route pour le Cameroun que Shlom allait devoir se taper tout prochainement - à vol d’oiseau il faudrait environ 200 kilomètres pour se rendre à l’altiport de Maroua, situé dans les Monts Madara. Le contact d’Hannah était une contact, une cyberpunkette qui avait une ressemblance certaine avec Grace Jones et une voix aussi grave.

– Shlom Rublev, I presume?

– C’est cela même…​ Enchanté, …​???

– Moi c’est Heifara. Heifara Boulala. Cyberpunkette tchadienne, hacktiviste du Яézo1). Pour vous servir, Shlom. Nous n’avons pas la même couleur de peau, mais nous cherchons le même port.

– Heifara? Ce n’est pas très tchadien, non?

– Je vois que Monsieur est observateur. Non, ce n’est pas tchadien.

– Mais encore?

– Que je sache, nous n’avons pas gardé de moutons ensembles2).

– Mais enfin…​

– D’accord. Je te charrie, camarade Shlom. Voici donc mon histoire.


1)
Яézo: le réseau révolutionnaire mondial
2)
Au Tchad, fortement islamisé, l’expression «nous n’avons pas gardé de cochons ensemble» est formellement proscrite, sous peine de sévère châtiment corporel.
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  • Dernière modification : 2022/10/26 21:40
  • de radeff