Popisme
Le lendemain matin, Shlom sortit de sa garçonnière oblomovienne vers huit heures et demie, bien décidé à ne pas se faire avoir par l’aboulisme de l’endroit. Il attendit Hugues en lisant une pièce d’lbsen, « Un ennemi du peuple », oublié par un client du théâtre. Intéressant mais un peu indigeste, si tôt. Longtemps, Shlom avait commencé à lire tôt. Une heure plus tard, un jeune homme au volant du rickshaw de Hugues arriva, lui demandant s’il était bien Shlom Rublev. Comme ce dernier acquiesçait, il poursuivit.
– Je suis Robert, le fils d’Hugues. Il ne se sentait pas très bien aujourd’hui et m’a demandé de le remplacer. Appelez-moi Hub.
Shlom s’installa dans la nacelle du rickshaw et ordonna: «chauffeur, à l’église russe ». Ils arrivèrent rapidement, guidés par la conduite féline de Hub. Il faut dire que la circulation était presque inexistante. Pas d’embouteillages de rickshaw, pas de piéton renversé par un cycliste fou. Hub posa Shlom devant les grilles de l’église, dont les cinq dômes dorés luisaient au soleil de cette froide mais belle matinée hivernale. La bise soufflait.
Russian Ortodox Church in Geneva © Wikimedia Commons - CC-by-3.0
Shlom entra dans l’église, dédaignant le panneau qui disait dans cinq langues (russe, français, anglais, japonais et allemand): « entrée payante pour les non-orthodoxes - 10 écus ». Il s’enquit du pope auprès d’une bigote octogénaire servant de diaconesse, qui s’occupait de la vente de cierges, et elle lui indiqua où le trouver. Shlom acheta deux cierges qu’il alluma devant une magnifique icône de la Trinité, notant avec amusement la scène qui se produisait devant lui: un jeune skin d’origine serbe, plein de tatouages, adepte du piercing et vêtu d’une tenue de camouflage, le crane rasé, subissait son baptême. Il tendait une langue percée d’un anneau vers l’hostie consacrée, la Prosphora. Shlom attendit un peu, puis approcha le pope alors que le baptême était fini. C’était un jeune pope, récemment nommé par le patriarche moscovite.
– Bonjour, enchanté, je vois que l’ancien pope n’est plus là. Je suis Shlom Rublev. À qui ais-je l’honneur?
– Haïm Dourak. C’est à quel sujet, Monsieur… Rublev?
– J’aimerais vous parler d’une de vos ouailles, Helena Turraytini.
– … Je vois. De quoi s’agit-il?
– Ses beaux-parents sont inquiets, elle a disparu et je suis à sa recherche.
– C’est fâcheux, Madame Turraytini compte parmi nos plus fidèles fidèles. En outre, son mari n’oublie pas de contribuer à la survie financière de notre petite communauté et de nos œuvres charitables, et sa manne n’est pas négligeable, en ces temps difficiles. Vous me voyez sincèrement navré. Toutefois, je ne peux que vous répondre: et alors? Que puis-je donc pour vous, mon fils?
– Je ne sais pas vraiment… Parlez-moi un peu d’elle, j’ai besoin de me faire une idée plus précise, pour chercher à comprendre pourquoi elle est partie, et pour où?
– Je n’ai rien à vous dire. Madame Turraytini est une femme discrète et fort honorable et je doute qu’elle ait ainsi disparue de son plein gré, abandonnant époux et famille. En tant que spécialiste de l’âme, je ne peux que vous recommander à des spécialistes des corps, car c’est son corps qui semble avoir disparu. Son âme, la pauvre ange, est déjà au paradis.
– Mais…
– Pas de mais, je suis pressé. Adieu, Monsieur…
Et il s’éloigna au petit trot, drapé dans sa dignité imbécile.
Sur le point de sortir de l’église, Shlom mit quelques pièces dans le tronc. Une main décharnée se posa alors sur son bras et il entendit un « Gospodin! » accompagné d’un profond soupir. C’était la vieille-aux-cierges de tout-à-l’heure.
– Vous êtes Shlom Rublev, n’est-ce-pas?, dit-elle, toujours en russe. Je suis Hedia Hanjestva.
– Oui. Vous me connaissez?
– J’ai bien connu votre père et sa femme, avant le tragique accident. Paix à leurs cendres, fit-elle en se signant à l’envers. Vous, je ne vous ai pas vu souvent ici, fit-elle. Mais j’ai entendu ce que vous disiez à ce prétentieux de pope. Il croit avoir tout compris, il nous méprise, moi et le diacre, pourtant nous sommes là depuis des décennies, nous connaissons tout le monde, mais il n’en a cure.
– J’en suis désolé pour vous.
– Ne dites pas de bêtises, jeune homme, je sais bien que vous autres jeunes ne vous souciez guère de nos soucis de vieilles gens et vous avez raison. Mais Helena, elle était différente.
– En quel sens?
– C’était une vraie bonté, pas une bourgeoise venant à l’église par obligation sociale, non, elle y croyait vraiment, elle était toujours attentionnée avec les petites gens, toujours prête à rendre service, spontanément. Une vraie candidate à la canonisation.
– Lui avez-vous parlé?
– Bien sûr, mais juste quelques mots, elle était si discrète, la pauvre…
– La pauvre?
– Je suis sûre que sous ses dehors enjoués, elle cachait une grande tristesse, la nostalgie de son pays, de sa famille. Sans parler de son horrible protestant de mari.
– D’où venait-elle?
– D’Odessa. Et puis, comment aurait-elle pu être heureuse, avec cet horrible homme! Oh, pardonnez-moi mon Dieu pour cette pensée impure! (Elle sortit de sa poche une petite bouteille métallique et s’envoya une golée. L’atmosphère se mit aussitôt à sentir le mauvais alcool).
– Quel homme?
– Son mari, bien sûr, qui voulez-vous d’autre? Un grand maigre chevalin, approchant la quarantaine, les oreilles un peu décollées, toujours avec un col roulé noir. Il l’accompagnait parfois, on voyait tout de suite qu’il se donnait un petit air comme ça.
– Un air de quoi?
– Un air, je ne sais pas moi, d’impertinent! C’est cela. Et qu’il cachait un cœur sombre. Très sombre.
– Et quand avez-vous vu Helena pour la dernière fois?
– Pas depuis plusieurs semaines, et cela m’inquiétait justement. Je suis convaincue qu’elle n’a pas quitté de son plein gré le domicile conjugal, même si elle y est malheureuse. J’espère qu’il ne lui est rien arrivé…
Shlom rassura la vieille, la remercia et lui offrit des cierges. Il ressortit et le soleil lui fit cligner les yeux, après l’obscurantisme de la caverne orthodoxe.