Devant l’Oblo, malgré le froid, Hilarion était perché, les mains pleines de cambouis, sur une BSA Rocket qui devait au moins dater de 1970. Hilarion avait l’habitude de se racheter épave sur épave et la voirie récupérait régulièrement celles qu’il n’avait pu réparer. Pour toute réponse au salut de Shlom, Hilarion ne proféra qu’un vague grognement où Shlom crut distinguer l’expression « soupapes grillées » et « putain de taxes ». Le plantant là à ses dérives nozickiennes4, Shlom eut ensuite une complexe discussion avec Harry d’où il semblait ressortir (avec Harry, on était toujours dans l’approximatif et le flou artistique, pour autant qu’on ait une acception très large de l’art) que l’agriculteur qui avait contacté Shlom était l’étude des notaires Desprais et n’avait rien à voir avec un quelconque pré. Ce genre de quiproquo était fréquent avec Harry.

– Je woâ pas la différence, tous les deux fauchent le blé, fit-il.

– C’est ça, c’est ça, répondit Shlom en composant le numéro de l’étude.

L’avoué Schneider répondit à la première sonnerie.

– Oui, ah c’est vous…​ Et bien, je suis chargé de vous informer que notre client a souhaité vous assigner un nouveau mandat. Nous vous serions très reconnaissant de bien vouloir passer dans les plus brefs délais au cabinet. Shlom raccrocha le combicom. Il commençait à en avoir assez des manières pressantes de ce beau monde, mais ravala son ego et siffla Hugues, qui l’amena à l’étude en un temps record pour ses vieilles jambes. Shlom eut l’immense plaisir d’avoir à nouveau à faire avec la secrétaire blonde de l’étude et ils échangèrent, à nouveau, des propos d’une teneur philosophique édifiante. Par chance, l’attente fut pratiquement inexistante, et Shlom fut introduit dans le cabinet, avec les deux frères au bureau, l’air visiblement mal à l’aise.

– Cher Monsieur Rouillebof, nous sommes très heureux…​

– C’est Rublev. R U B L E V, comme cela s’écrit.

– Désolé, mais mon frère et moi-même sommes très émus. Asseyez-vous seulement. Une fine?

Une proposition de cognac dans un environnement pareil était louche. Jamais ces frères ne se seraient laissé aller à offrir une larme de leur propriété à quiconque sans une bonne raison. Shlom s’installa confortablement et sortit un cigare bas de gamme, sous l’œil d’abord énervé des frères, qui aussitôt se mirent à lui sourire en lui proposant des Romeo i Julietta cubains. La ruse avait fonctionné. Plongeant la main dans la boîte, Shlom s’alluma une dose de plaisir en sirotant son eau de vie de vin avec délice.

– Et bien, et bien…​

– Je dirais même: et bien…​!

– Si vous en veniez au fait?

– Il faut bien prendre en compte les multiples dimensions…​

– Ainsi que l’aspect complexe de l’ensemble du réseau occurrent…​

– Ceci sans oublier que les personnes concernées sont ce qu’elles sont et qui elles sont.

Shlom avoua par une brutale interruption sa mécompréhension de leur propos. Ce fut Holopherne qui lui répondit:

– En deux mots, Hubert Turayttini a disparu. Enfin, presque.

– Plus précisément, je vous prie.

– Il est parti hier matin. On sait qu’il a un billet de ferry pour la liaison Ancône-Igoumenitsa, en Grèce, pour ce soir. Il faut que vous le suiviez et le protégiez.

– Je ne suis pas précisément une nounou et ce garçon est bien grand désormais.

– Vous serez payé mille roubles par jour, à moins que vous ne préfériez des dollars chinois. Plus les frais, évidemment. Il y a bien sûr une prime à la clé pour son retour, sain et sauf. Madame Turayttini, sa mère, m’a remis cette carte de crédit pour vous. Elle est illimitée, mais sachez que nous contrôlerons l’ensemble de vos dépenses, aussi soyez circonspect. Le ferry transportant Turayttini Junior débarque à Igoumenitsa demain matin à 6h30. Nous vous avons organisé un vol privé pour cette après-midi, départ 14h. Voici enfin une enveloppe avec du cash en yuans, en roubles et en drachmes, pour vos dépenses immédiates.

Shlom salua, empocha la petite carte dorée ainsi que l’enveloppe. Sitôt sorti, il regarda le contenu de l’enveloppe. Il planait sur un petit nuage financier. Il avait bien entendu le mot: « illimité ». Si ces orangs-outans de notaires s’imaginaient l’attraper avec ce sucre, ils se trompaient. Enfin, partiellement. Il plaça la carte dans un combicom et contacta Hannah, qui eut tôt fait de pirater les codes d’accès de la puce électronique de la carte de crédit des Turraytini. Elle allait mettre au point un programme de crédit automatique et totalement imperceptible, créditant des comptes intraçables d’intérêts infinitésimaux mais néanmoins appréciables, à la longue. Il restait quelques heures à Shlom qu’il passa à saluer divers relations, à acheter du matériel pour sa mission et à siroter des verres. Robert dit Hub l’amena courageusement à l’aérodrome privé - le seul en fonction, où des fonctionnaires très souples le regardèrent quand même d’un drôle d’air, sans toutefois l’importuner autrement. Sur le tarmac, il rejoignit un petit jet très simple mais visiblement très cher, qui l’amena en un bond ennuyeux mais bref à Igoumenitsa.

Il se retrouva sur le port, à 20h, à déguster quelques “spécialités” grecques qui avaient toutes été réchauffées au micro-onde. La moussaka avait une béchamel épaisse et grasse, le caviar d’aubergine sortait d’une boîte - de même que les dolmades. Il paya et repartit sans manger. Louant un vélo, il parcourut quelques kilomètres et trouva une auberge où il se délecta de sortes de tapas locaux, arrosé d’un excellent retsina, puis d’un café oriental, accompagné d’un alcool étrange, ressemblant un peu à l’ouzo, mais faisant de petits cristaux et surtout une bouffée de chaleur à chaque gorgée. Il se sentit soudain très heureux, zigzagua un peu sur la route et observa les étoiles. Belle nuit.

Greek wine retsina © Wikimedia Commons - CC-by-3.0

Le réveil, le lendemain, fut plus difficile. Sa montre affichait 5h30. Le bateau allait incessamment accoster, et déverser parmi d’autres immondices le sieur Turraytini junior. Shlom attendait de pied ferme l’héritier Turraytini en allumant une « Siberian Delight » qu’il avait plantée l’année précédente et qui le ravissait toujours par son effet délicieusement pervers.

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  • Dernière modification : 2022/10/26 21:29
  • de radeff