gaz:refuge

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De deux choses lune: l’autre, c’est le soleil
— Jacques Prévert
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Une saucisse aux choux avec son plomb IGP, © Wikimedia Commons - CC-by-3.0


Le refuge était désert à cette heure, un jour de semaine, à la différence des week-ends où il était pris d’assaut par une foule criarde et bigarée. Honorine, la barmaid d’origine rwandaise, réfugiée politique mariée au tenancier, un blond helvète aussi effacé que sa compagne était exubérante, leur lança un cordial « Maramutse »1) dans sa langue épouvantablement complexe.

– Salut, les hommes. Ça, c’est les sportifs. Ça, il faut la bière pour être fort. Ça c’est la bonne gua-gua.

Achevant sa tirade petit-nègre par son rire hystérique, elle leur servit deux pintes de Guiness, accompagnées de petit verres de whiskey Jameson. Honorine avait profité de son séjour helvétique pour passer un doctorat en linguistique et pouvait passer de l’accent vaudois au parisien le plus pointu mais gardait une tendre affection pour la caricature du parler africain. Elle se remit à sa vaisselle en fredonnant un air qui rappelait un Lieder de Schubert, mâtiné de world-music. Honorine avait toujours eu un petit côté post-romantique un peu agaçant.

Après les salutations habituelles:

– et la famille, ça va? Et le mari? Les enfants? Et le chien? Et les autres chiens? Et le traîneau? Et la santé? Et le travail? (– « Ahi, le travail…​ », disait-elle en haussant les épaules avec fatalisme), Shlom siffla sa pinte tout en se dirigeant vers le combicom avec une carte de 5 unités. Le combicom étant constamment occupé, il laissa un message vidéo priant les notaires Desprais & Desprais de le recontacter au numéro du refuge. En attendant, il causa avec Honorine et Hector des affaires courantes, qui n’était pas terribles, ni pour l’un, ni pour l’autre.

– Ah ça, les affaires sont dures, vous êtes mes deux seuls vrais clients. Les vieux du village font tous du jogging et surveillent leur taux de cholestérol. Tiens, Mottaz par exemple…​

– Celui des saucisses aux choux? Hannibal Mottaz - Lui-même. Et bien, il s’est pendu l’autre jour.

– Pendu!

– Oui. Il ne vendait plus rien. Il déprimait. Honorine, Hector et Shlom respectèrent une minute de silence à la mémoire d’Hannibal Mottaz, dont l’absence allait contribuer au dépérissement du divin plat local, gloire du pays, le papet vaudois, sorte de potée de poireaux parmentière, surmontés de saucisses au choux et/ou au foie. Pur délice, allégé à la crème et allongé en fin de cuisson d’un trait de vinaigre, ce plat rustique convenait parfaitement aux besoins caloriques d’un paysan jurassien, mais avait été aboli par les normes hygiénistes des habitants d’aujourd’hui. Il faut dire que le pays de Vaud côté jurassique, colonisé au XVIe par LLEE2), leurs excellences bernoises et protestantes, n’avait jamais (du point de vue de l’historiographie officielle) eu d’explosions indépendantistes, à la différence de la riviera lémanique ou du Jura catholique, où la phraséologie nationaliste a toujours masqué une guerre de corbeaux. À l’issue de ce funèbre instant, ils levèrent le coude en commun à la santé du défunt, célébrant, ventres à terre et à l’irlandaise notre spleen de gastéropodes. À force de libations, Shlom se sentait un peu éméché, Hector avait l’air parfaitement raide. C’est alors que le combicom se mit à couiner. Honorine prit la communication et hurla dans le refuge vide:

– Shlom, c’est pour toi! Titubant, il se hâta vers l’appareil. Sur l’écran, un type à la mine sévère, aussi gris que le papier du télégramme.

– Monsieur Shlom Rublev?

– Lui-même.

– Avoué Schneider. Messieurs Desprais & Desprais, actuellement occupés, m’ont prié de vous demander de venir immédiatement à l’étude.

– Nous pourrions en discuter par combicom, non? Je suis dans un refuge, isolé, …​

– Cher Monsieur Shlom Rublev, désolé mais c’est non. Messieurs Desprais & Desprais ont insisté pour vous voir en chair et en os à l’étude, dans les plus bref délais. Il va de soi que vous serez rétribué pour vos frais, mais faites vite. À tout à l’heure. Et il raccrocha. L’écran se remplit de neige. Diantre, il fallait vraiment que Shlom ait besoin d’argent pour me laisser raccrocher au nez de la sorte par un cuistre pareil. En d’autres temps, il lui aurait, il lui aurait…​ Il ne lui aurait rien fait du tout, car il avait toujours eu besoin d’argent et avait systématiquement cédé devant ce genre de sinistres individus, puisqu’ils sont toujours une étape nécessaire vers la voie royale du magot. Honorine s’enquit de la solitude sociale de Shlom - elle avait toujours été soucieuse à propos de sa misanthropie, qui pour elle, en bonne africaine, relevait plus de la maladie mentale que d’un choix délibéré.

– Alors Shlom, tu vois du monde? Et la femme, tu as trouvé ou quoi?

– C’est à dire que…​ J’ai un peu de la peine à nouer des relations ces temps, tu vois…​ Je n’ai pas, plus l’habitude d’aller dans le monde.

– Je vois: les relations ne nuisent qu’à ceux qui n’en ont pas. Un jour, Shlom, tu accepteras ce qui t’es arrivé et tu retrouveras une vie sociale. Mais ce jour n’est pas encore arrivé. We live as we dream, alone…​Tu connais?

– La chansons punk rouge de Gang of Four?

– Mais non, mon gros benêt. D’accord, tu as une vague culture musicale. Mais là je parle bien entendu de Heart Of Darkness, de Conrad.

Énervé par la culture et surtout la sollicitude d’Honorine (Shlom n’était pas du tout asocial, c’était juste un choix de vie qui ne datais pas d’hier…​ quoique…​ elle pouvait voir assez juste, la bougresse), il accompagna Hector jusqu’au village, toujours à ski. Comme d’habitude, il rata le troisième virage et se luxa partiellement l’épaule - Hector connaissait le coup et le poussait toujours à l’extérieur de ce virage, gagnant ainsi quelques mètres et pouvant frimer en arrivant premier au village.

À Bière, un paysan plus subtil que les autres (il mangeait encore de la soupe aux pois et au lard) fit le taxi avec son tandem jusqu’à la gare, en plaine, où il attendit l’omnibus pour Genève, qui n’avait que vingt minutes de retard sur l’horaire prévu, ou du moins ce qui en restait sur l’unique panneau horaire, sprayé par un superbe PHUCK PEAU LISSE fort esthétique au demeurant. Un sorte de graf anti-comédon. Surgissant de la brume glaciale de la plaine, apparut le poussif autobus solaire. Une fenêtre brisée laissait pénétrer un froid mordant, rendant encore plus silencieux les tristes passagers. On reconnaissait, ça et là, des chômeurs désœuvrés, qui claquaient leurs allocations en prenant le bus, pour avoir l’impression, comme avant, « d’y aller ». Mais, une fois arrivés en ville, ils n’étaient nullement à destination, ils sortaient et se contentaient de déambuler, de faire du lèche-vitrine sans moyens pour assouvir leurs passions consommatrices. Certains d’eux, anciens cols blancs, tentaient bien leur chance, mais c’était peine perdue, banco pour le ex-banquiers. À peine deux heures plus tard, ce qui représentait une honorable moyenne de 20 km/h, Shlom Avait rejoint la cité de Calvin, la Babylone lémanique, le phare culturel romand, l’antichambre de l’hexagone, le parangon du capitalisme, bref, ils étaient arrivés à Genève, comme le précisait un message à moitié audible craché par des hauts-parleurs poussifs: « Genève, tout le monde descend. Les passagers sont prié de se présenter au contrôle électronique ». Dans la cohue de la sortie, il manqua se faire piquer son sac par un mec à gueule de crapaud, sûrement un ancien comptable, à qui il fila un rapide et discret coup au plexus qui le laissa choir inanimé au milieu de l’indifférence générale. « Encore une victime du néo-libéralisme », se dit-il en massant sa main endolorie. « Chien de conformiste, tu l’avais bien mérité », ajouta-t-il in petto en s’éloignant après avoir passé le contrôle flicard, entouré de handicapés de l’enthousiasme.


1)
Maramutse: Bonjour
2)
LLEE: leurs excellences bernoises
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  • Dernière modification : 2022/10/26 21:53
  • de radeff