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« Les contradictions et la lutte sont universelles, absolues, mais les méthodes pour résoudre les contradictions, c’est-à-dire les formes de lutte, varient selon le caractère de ces contradictions: certaines contradictions revêtent le caractère d’un antagonisme déclaré, d’autres non. Suivant le développement concret des choses et des phénomènes, certaines contradictions primitivement non antagonistes se développent en contradictions antagonistes, alors que d’autres, primitivement antagonistes, se développent en contradictions non antagonistes. »
 
— Mao Zedong, De la contradiction
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Hector, par ses beuglements, était parvenu à tirer Shlom de sa profonde méditation, euphémisme pour le roupillon réparateur qui avaitsuivi une dégustation solitaire d’une eau-de-vie de fraise des bois dont l’arôme suggérait d’optimistes spéculations sur l’avenir ici-bas.

– Shlom! Et, Shlom! Ça caille! Ouvre!!!

– J’arrive, j’arrive, maugréa Shlom, livrant passage à un techno-skater blanc de neige qui se secoua tel l’ours de la banquise sur le seuil en rangeant ses skis. Hector était le meilleur pote de Shlom dans ce trou vaudois, hanté par quelques paysans réactionnaires et angoissés par l’arrivée massive de retraités urbains, venant finir leur vieux jours sous l’air prétendument pur de la montagne. Il faut dire que c’était le seul à aimer se taper les quelques lieues qui séparaient la cabane de Shlom dudit village. Certainement plus isolé que la cabane de Thoreau dans « Walden ou la vie dans les bois » (Thoreau faisait pas mal de visites en ville, et recevait des visiteurs), le chalet de Shlom était à peu près aussi fréquenté que le réacteur de la tranche no 4 de Tchernobyl (type RBMK 1000), si on retranche les ingénieurs atomistes. Isolé donc, mais cela lui plaisait bien, car l’anachorète qu’il était aspirait à un certain calme. Depuis sa catastrophe personnelle, il n’était d’ailleurs plus trop tenté par une sociabilité active. Shlom devait d’ailleurs être l’un des derniers hommes de la planète Terre à ne pas avoir accès au réseau, alors qu’il en avait les moyens. Shlom, sans dire un mot, versa d’emblée un verre de vodka de patate aromatisée au piment, afin de remettre leurs idées en place. Il avait cultivé ces Belles-de-Fontenay avec amour, voire religiosité, et leur essence s’exprimait divinement dans ce nectar corsé. Le piment était un Jalapeño (Capsicum annuum) péruvien, que Shlom parvenait à grand peine à faire pousser à cette latitude. Le rendement du piment était certes médiocre, mais le goût était au rendez-vous. Afin de confirmer ce premier diagnostic, ils reprirent quelques shots.

– Buvons à une soif qui ne sera jamais étanchée!

– Je vois Shlom que tu cites à tort et à travers Michaux1). Relis le texte. Ce n’est pas exactement cela.

Shlom se tut, contrit, et confectionna rapidement et en silence quelques zakouskis au pain de seigle beurré, féra fumée, aneth (maison) et citron (importé).  Hector, gobant un zakouski, dit la bouche pleine avec son gros accent de paysan vaudois:

– Bon, ben, tu as beau être un ignare sur la plan littéraire, quand je mange tes « j’accuse qui », je vois que tu connais la vraie vie, toi. J’ai un message pour toi. Tiens. Shlom prit l’enveloppe grise.

– Ouvre, quoi!

Au passage Shlom remarqua un hachis peu ragoûtant de fera et d’aneth dans la bouche d’Hector, qui parlait toujours la bouche pleine. L’idée d’ouvrir ce message ne l’enchantait guère. Probablement du boulot. Donc, de la fatigue. Voire des problèmes. Rectification: des problèmes à coup sûr.  A l’aide d’un fin canif à légumes japonais, Shlom coupa l’enveloppe et en tira un papier gris et de nombreux dépliants publicitaires multicolores tombèrent au sol. Depuis la privatisation des postes, tout courrier se voyait automatiquement accompagné de flyers de sponsors aussi monotones qu’irritants. De plus, ce papier glacé brûlait mal et polluait son composte.

Le message était le suivant:

Monsieur, Notre étude représente les intérêts d’une personne souhaitant des informations confidentielles, raison pour laquelle nous avons songé à vos services et vous envoyons de ces missives à l’ancienne que l’on nommait « lettres » dans les temps passés. Cette affaire souffrant d’une certain degré d’urgence, nous vous serions gré de bien vouloir prendre contact avec nous au plus vite pour convenir d’un rendez-vous.

Veuillez agréer, Monsieur…​.

L’imprécision du message ajouté au prestige de l’étude notariale - une de ces antiques entreprises familiales triées sur le volet, défendant son monopole en cachant les secrets des familles patriciennes de la République, ces deux éléments suscitèrent immédiatement sa curiosité. Famille patricienne, crise ou pas, cela voulait dire pognon. Et ça, c’était le bienvenu.

– Bon. Va y avoir de la fraîche, faut qu’on se bouge. Un p’tit dernier pour la route et on roule, dit Shlom à Hector, joignant le geste à la parole.

Dehors, la neige avait cessé de tomber, il faisait grand beau et, sous une fine couche de poudreuse, la neige était dure et les skis glissaient silencieusement et rapidement. Ils filèrent tels deux grands canards, majestueux et rapides, dopés par la vodka et la majesté du paysage désert. Une demie-heure plus tard, ils étaient arrivés à la route, encore fermée pour au moins deux semaines. Après une rapide ascension, arrivée au bistrot-refuge du col du Marchiruz. Un territoire ami.


1)
“à la soif, à la soif surtout, à la soif jamais étanchée, si l’on donnait un corps !…”, Henri Michaux, Mouvements
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  • Dernière modification : 2022/10/26 21:52
  • de radeff