Shlom entra : l’appartement d’Hubert était vaste, pourvu de verrières qui auraient fait rêver un peintre, tout d’une pièce, sans murs. Meublé avec un certain goût, un peu ethno, certainement fort dispendieux du point de vue financier. Ils se déplurent d’emblée. Il était même très antipathique à Shlom. Petites lunettes rondes, barbichette et crinière de lion, vêtu d’un vieux col roulé troué et de jeans savamment lacérés, avec des tongs japonaises de paille au pieds. Il faisait un peu caricature de Léon Davidovitch Bronstein.

Leon Trotsky © Wikimedia Commons - CC-by-3.0

– Enchanté et bienvenue. Un thé?

Shlom répondit affirmativement. Hubert lui fit signe de s’installer et partit chauffer l’eau dans une bouilloire en fonte japonaise sur une cuisinière professionnelle parfaitement disproportionnée avec un usage privé. Pendant ce temps, Shlom observa les lieux. Un désordre savamment entretenu créait une illusion artistique, trop léché pour être honnête. Il manquait à cette fausse entropie un élément essentiel pour le réalisme: la poussière et la saleté. Sur des étagères futuristes, de nombreux bouquins écologistes, des récits de voyage et des cartes. Aux murs, des affiches vantant la défense de la nature. En arrière-fond olfactif, Shlom croyait même sentir, derrière l’odeur de l’humidificateur, un vague odeur d’herbe. Hubert revint, la bouilloire laissant un sillon de fumée derrière ses pas. Il lui servit un thé exquis dans des tasses de grès très zen, probablement un lapsang souchong légèrement fumé. Afin de le rendre moins méfiant à ses questions, Shlom lui demanda du sucre et du lait, hérésie bien entendu.

– Du sucre et du lait? Oui, bien sûr…​ Malheureusement, je n’ai que du lait de soja, sans cholestérol, et du sucre intégral de canne, attendez, il faut que je le retrouve, je n’utilise pas tellement ce produit.

Shlom sacrifia ce thé magnifique aux besoins psychologiques de l’enquête: Hubert Turraytini ne pouvait plus se méfier d’un grossier personnage mettant du lait et du sucre dans un thé raffiné. Il aborda le vif du sujet.

– J’ai été mandaté par Desprais & Desprais pour retrouver votre femme.

– Oui, je suis au courant. Mes parents ont, semble-t-il, jugé judicieux d’engager les services de…​ de quelqu’un comme vous.

– Si je comprends bien, vous ne partagez pas leur point de vue sur l’opportunité d’engager des recherches?

– Si, bien sur, mais.. tout cela est bien délicat. Voyez-vous, Helena est parfois un peu, comment dire…​ Fantasque, oui, c’est cela. Je parie qu’il ne s’agit que d’une de ses habituelles lubies et qu’elle reviendra, je ne me fais pas de soucis. Il lui arrive régulièrement de disparaître quelques jours puis de réapparaître, tout aussi mystérieusement.

– Quand l’avez-vous vue pour la dernière fois?

– Il y a quinze jours, lorsque nous sommes rentrés du Groenland.

– Vous a-t-elle paru anxieuse, différente?

– Non, non, rien de tout cela. Mais, comme je vous l’ai déjà dit, elle a toujours été un peu originale, disparaissant puis revenant sans me confier ce qui lui arrivait dans ces parenthèses que nous n’évoquions jamais par la suite, par un accord tacite.

– Excusez ma brutalité, mais votre femme est plutôt jolie. Croyez-vous qu’elle puisse avoir des relations extra-conjugales?

– Certainement pas. Helena est très pieuse, une vraie orthodoxe. Ce genre de femme succombe plutôt que de trahir son époux. J’en suis positivement convaincu. Tel le beckettien Shlom se tint coït2, mais n’en pensait pas moins.

– Donc, pour résumer, vous ne savez pas où est votre femme, mais cela ne vous inquiète nullement. Elle a pris quelques jours de « vacances » et elle reviendra.

– C’est cela même.

– Et l’argent? Là, Hubert, en digne fils de banquier, eut un regain d’intérêt.

– Quel argent?

– Je ne parviens pas à retrouver d’opérations bancaires à son nom ces dernières semaines.

– Oh, elle a du tout payer cash. Vous savez comment c’est avec ces gens de l’Est, ils sont si heureux de manier du liquide, ils adorent avoir de grosses liasses de billets. En outre, à chacune de ses soi-disant « disparitions », je fais bloquer l’intégralité de ses lignes de crédit. Comme tous les Ossi-e-s, elle pense que l’argent pousse sur les arbres: moi, je sais que la terre est basse. Lorsque je suis avec elle, je parviens à la freiner dans ses dépenses, mais je ne peux imaginer ce qu’elle pourrait dépenser sans mon contrôle. Et puis, ainsi, je suis sûr qu’elle reviendra à chaque fois. Shlom ne dit rien mais trouva l’explication peu crédible et l’attitude assez dégoûtante. Son expérience lui disait qu’il lui cachait quelque chose.

– J’aimerais aussi que vous me parliez de ses relations, de ses amis. Les endroits où elle va, etc.

– Dans notre couple, il y a un respect total de la liberté de l’Autre. Je n’ai pas à m’ingérer dans sa vie privée, comme elle n’a pas à le faire dans la mienne. Ainsi, je n’ai aucune idée de ce qu’elle peut bien faire, ni de qui elle voit, lorsque je ne suis pas avec elle.

– Bon…​ Après tous ces renseignements utiles, je pense que c’est tout.

En se levant, Shlom fit semblant de maladresse et renversa brutalement tasses et théière - comme Hubert avait un mouvement, Shlom en profita pour en rajouter en lui tapant sur la cuisse. Ce faisant, il lui avait injecté un GPS espion sous l’épiderme qui lui permettrait de le suivre. Hubert était bel et bien piégé.

– Aïe, mais quelle mouche me pique!

– Vous souffrez?

– Non, je ne sais pas, une brusque sensation de piqûre. Je ne sais…​ Bien, je crois que…​

Shlom sortit les politesses d’usage, serrant avec déplaisir la main de l’héritier et prenant la porte avec joie.

Dehors, il huma avec délice l’air pollué. Une heure dans l’atmosphère Turraytini, même aromatisée par un humidificateur fraîcheur pin bio, était déjà de trop.

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  • Dernière modification : 2022/10/26 21:54
  • de radeff