Apparition
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– En ce qui me concerne, il y a toujours quelque chose qui m’échappe.
– Exprime-toi un peu plus clairement, demanda Bjørken.
– Eh bien, voilà. Mettons que je vais atteler les chiens et que je décide qu’aujourd’hui je vais penser au mot café. Aujourd’hui tu dois penser au café, Lasse, que je me dis, et à rien d’autre. C’est un bon début, n’est-ce pas, Bjørk ? Mais avant d’être monté sur le traîneau, le café m’a échappé. Parce que, à ce moment, je me suis premièrement imaginé les petits grains ronds qui seront moulus dans le moulin, et ça me fait penser à mon oncle paternel qui est meunier et tellement fort qu’il peut porter un plein sac de blé sous chaque bras. Et ça me fait penser à un solide gaillard qui s’appelait Ursus et qui était dans un cirque dans ma ville natale, un cirque où il y avait aussi un manège que nous, les garçons, devions tirer dix fois pour avoir un tour gratuit.
> Lasselille leva un regard plein d’excuses.
> – Tu vois, je me suis éloigné de… qu’est-ce que c’était?
— Jørn Riel, La vierge froide et autres racontars
Hamid se sentit secoué, pensant à un ange ou plutôt à un démon. et ouvrit les yeux. C’était bien un démon. Un vieillard ridé aux yeux asiatiques, qui le dévisageait d’un air curieux, comme s’il l’évaluait avant de le dévorer.
Hamid se dit que la capuche traditionnelle samoyède que portait le démon cadrait peu avec la chaleur de l’enfer. Et sentit le froid ambiant. Dante et ses contemporains pensaient que l’enfer était glacé, il ne s’était réchauffé que les siècles suivants. Ceci dit, Hamid se rendit compte qu’il était revenu des morts. Pour un court instant sans doute.
– Mais… Qui es-tu?
– Je suis celui qui est. Non. Trêve de plaisanterie nietzschéenne. Je suis Arseniy, Nénètse de son état, ou si tu préfères Inuit, ou encore Eskimo, même si je déteste quand on me traite de mangeur de poisson cru. Je ne suis pas un dégénéré de Japonais bouffeur de sushi, moi. Enchanté. Je n’enlève pas mes moufles, je préfère sauver mes doigts, mais le cœur y est.
Hamid retomba dans les pommes.
Quand il émergea des limbes à nouveau, il sentit qu’il était environné d’un nuage de vapeur. L’air était brûlant. Au-dessus de lui, une tenture de peau. Entre les deux, dans la vapeur, à nouveau cet étonnant visage ridé, qui psalmodiait d’étranges mélopées venues de la nuit des temps, tout en remuant les bras selon un rite aussi déconcertant qu’établi.
– Mais… Qui es-tu?
– On peut dire que tu es obstiné et que tu as la mémoire courte. Il te faut de la patience, car là il y a urgence. Si je ne finis pas ce rituel, toi, c’est cette journée que tu ne finiras pas, et elles sont courtes en cette saison. Ferme les yeux et laisse-toi bercer par ma magie.
Et l’Inuit recommença. Hamid, petit à petit, eût la sensation que la brûlure en lui s’échappait. En vérité, il ne sentait tout simplement plus son grand corps malade, supplicié, comme s’il se détachait de son enveloppe charnelle. Il se vit, par en-dessus, avec ce petit homme bizarre, au milieu des volutes de fumée. Ferma les yeux. Les souvenirs affluèrent.
Nouveau réveil. Toujours à l’intérieur. Une yourte? Des murs de feutre. Décorations orientales. Un poêle à bois, ronronnant comme un gros chat. Oui, une yourte, certainement. Au-dessus de Hamid, des yeux rieurs – une petite fille. Souriant de toutes ses dents.
– Hi hi hi hi…
– Ho ho ho ho, rétorqua Hamid de sa belle voix de basse.
Mais la petite fille prit peur et alla se cacher dans un coin de la yourte. Aussitôt remplacée par une babouchka, une grand-mère ridée qui se mit à parler dans un russe volubile, voulant savoir si Hamid n’avait pas faim, soif, trop froid ou trop chaud, sans lui laisser le temps de répondre quoique ce soit à son flot de questions, enchaînant les questions suivantes, dans une avalanche de logorrhée verbale qui fit le plus grand bien à Hamid, puisqu’elle lui prouvait qu’il était bien vivant.
Tiens, à propos, comment était-ce possible? À l’heure actuelle, son cadavre radioactif aurait dû se retrouver à l’horizontale en train de creuser un trou dans la banquise, ou ce qui en restait.
Hamid s’assit et s’examina. La grave brûlure qui longeait sa jambe droite avait tout simplement disparu. Ses cheveux crépus semblaient bien tenir s’il essayait de les arracher, et il n’avait aucun sentiment nauséeux. Et, encore plus incroyable, l’auriculaire sectionné par le prêtre Tomate avait… repoussé!
À ce moment, dans une tourmente neigeuse, son sauveur fit son apparition dans la yourte. Il jeta les bûches qu’il tenait entre ses bras courts et puissants au sol et se rua littéralement sur Hamid.
Il l’apostropha en russe:
– Que la paix de la Grande Ourse Blanche soit sur toi.
Hamid, ne sachant pas trop que répondre, improvisa :
– Que la fourrure de la Maline Renarde Arctique te soit douce.
Aussitôt dit, crise d’hilarité générale. L’Inuit et sa femme ainsi que la petite fille, tous se roulaient par terre en se tordant de rire. Même le matou qui était sorti de derrière le fourneau avait l’air de se marrer.
L’Inuit, se rajustant, lui expliqua.
– Vois-tu, cher visiteur qui ne connaît visiblement pas ou fort mal notre cosmogonie, la peau de la renarde arctique a une très grande valeur et nous la réservons exclusivement aux sous-vêtements féminins, donc en gros tu m’as souhaité une très belle partie de jambe en l’air, ce qui n’est pas pour me déplaire, au contraire.
D’abord, je te présente: notre petite-fille: Sarteto. Orpheline. Ses parents - mon fils et ma bru - ont été empoisonnés par Gazprom. Ma femme - sa grand-mère, Anaba. Trève de bavardage. Examen médical.
Et il déshabilla en un tour de main Hamid, ce qui était assez aisé vu qu’il lui avait suffi de lever la couverture, Hamid étant nu au-dessous.
Le vieux se mit à palper Hamid un peu partout, y compris dans des zones très personnelles, en poussant de petits grognements de temps à autres.
– Mmmh…
– Mmmh quoi?
– Comment te sens-tu?
– Moi? Un pur miracle. À dire vrai, je n’ai plus souvenir de m’être senti si bien… Une vraie renaissance.
– Tu ne crois pas si bien dire. Nous autres Inuits avons des secrets bien gardés, que nous nous transmettons de chaman en chaman. Avec l’arrivée des Néo-bolchéviques dans le Grand Nord, ces soûlards nous ont amené de nouvelles maladies, celles liées à la pollution provoquée par l’exploitation du pétrole septentrional et les affections radioactives, surtout vers Mourmansk et en Nouvelle-Zemble. Nous avons donc développé de nouvelles compétences nous permettant de traiter ces affections et sommes notamment devenus des coupes-feu atomiques. À part, bien entendu, l’alcoolisme, qui a ravagé mon peuple et contre lequel il était nettement plus difficile de lutter, car l’alcool est un psychotrope et qu’il chasse le spleen. Et du spleen, dans le Grand Nord, on connaît. Sans parler du gros rab de spleen ramené par les Russes, presque autant que leurs tombereaux de vodka frelatée.
Ainsi, te voici réparé. Enfin, presque, tu es encore convalescent, tu vas donc encore rester ici au moins cette journée et autant qu’il te plaira afin de réellement remettre sur pied ce grand corps noir magnifique. Ah oui, je t’ai laissé tes cicatrices à la tête, car les esprits m’ont révélé qu’elles racontent une histoire sur toi et ton peuple que je ne devais pas y toucher. Ah, et ton mouchard. Lui, je t’en ai débarrassé.
– Quel mouchard?
– Tu avais une puce électronique greffé sous ta peau. Je l’ai chopée, de même qu’un saumon, et je lui ai collé la puce avant de le remettre à l’eau. Le FSB doit se dire que tu nages drôlement bien. Viens, maintenant, il est temps de manger.
Hamid sentit alors l’odeur délicieuse qui provenait du fourneau. Anaba avait longuement bataillé avec le bouillon, et commença par une plaisanterie typiquement inuit.
– J’ai fait un bouillon de phoque.
Et tous de s’éclater de rire, en regardant la tête ahurie de Hamid.
– Les non-Inuits, qui ne comprennent rien à ce qui est bon, ont un peu de peine avec le bouillon de phoque, pourtant c’est bon, n’est-ce pas?
Hochement de tête des autres - excepté Hamid, qui resta interdit.
– Alors j’ai fait un petit plat de pelmenis sibériens, dans un bouillon Maggi.
Le plat était divin. Hamid se demandait ce qu’était un grand plat, car il se resservit au moins cinq fois, et il n’était pas le seul, et il en restait encore une sacrée quantité.
– On cuisine toujours pour un bataillon. Faut dire qu’on ne sait jamais si quelqu’un ne va pas s’inviter à la dernière minute, et en général les invités sont plutôt du genre affamés. Tiens, regarde, toi… Tout en os et pourtant tu manges pire qu’une meute de chiens. Sans vouloir te vexer bien sûr…
– Vous êtes trop aimable, mais…
– Oui, on sait, on sait. Mais… Tu ne vas pas rester, c’est cela non?
– Oui.
– Oui mais non, ta langue elle s’agite dans ta bouche sans savoir.
– Sans savoir quoi.
– Demande-lui. À elle, à Sarteto.
– Sarteto, pourquoi ne dois-je pas partir?
Sarteto commença à répondre dans un dialecte inuit. Sa grand-mère lui fila un gros calot sur la tête et cria:
– En russe, demeurée!
Sarteto recommença donc, cette fois-ci en russe.
– Il va faire froid.
– OK, d’accord, il va faire froid, c’est pas vraiment un scoop non? On est quand même plus près du Pôle Nord que de Copacabana, sauf erreur?
– C’est quoi, Mamie, Cobapacana?
– Laisse et réponds à cet ignorant.
– C’est qu’il va faire très, très froid. Nous, on le sait. Le problème, c’est que seul notre peuple le sait.
Hamid regarda l’enfant, sa grand-mère puis le vieux.
Le vieux poussa un gros soupir.
– Je vois bien. Tu as beau être un poil plus malin que les autres, tu ne vaux guère mieux. Allez, la nuit porte conseil. On range et on fait les lits, Hamid, merci d’aider pour la vaisselle.
Une fois tout rangé, chacun s’installa sur une couche. À peine couchés, les vieux s’endormirent. Hamid sentait le sommeil le gagner, c’est alors qu’il entendit une petite voix. C’était Sarteto.
– Tu as déjà fait de la motoneige?
– De la motoneige? Tu veux dire, à essence?
– Oui. De la motoneige, quoi.
– Oui. Pas souvent parce qu’avec la crise du pétrole, c’est pas facile, mais ça m’est arrivé.
– C’est vrai qu’on a les cheveux qui flottent et qu’on sent le vent sur son visage?
– Oui, c’est vrai.
– Et qu’on a un grand sentiment de liberté, et qu’on a envie de foncer, toujours plus vite?
– Oui, enfin, en général. Pourquoi toutes ces questions?
– J’aurais aimé faire de la motoneige, les Russes en ont. Avec un peu de chance je pourrais bientôt, vu que la plupart vont crever. Bonne nuit.
Le lendemain matin, après un roboratif petit-déjeuner de porridge chaud, ils sortirent tous. Il faisait grand beau, et même chaud.
– Alors, c’est ça votre apocalypse glaciale?
– Ne ricane pas trop. Bon, on va t’organiser un truc… Viens par ici.
Ils allèrent derrière la tente. Le vieux enleva une bâche et Hamid vit une pulka rouge pétard.
– Euh mais on dirait…
– Oui, c’est le rouge Ferrari. C’est à un de mes neveux qui a toujours eu des goûts de chiotte. Ceci dit, elle est relativement fiable, mais franchement trop petite pour une famille. Vient maintenant, on va te trouver un chien.
Hamid suivit le vieux qui détacha une chienne agile du reste du troupeau.
– Je te présente Laïka. Laïka, Hamid. Il faudra veiller sur lui car il est plus incompétent qu’un bébé morue. C’est compris?
– Waf, fit Laïka.
– Tu es sûre?
– Waf, waf.
– Bon. La pulka est prête. Tu trouveras tout ce dont tu as besoin dans le paquetage, je te conseille de t’arrêter assez tôt en milieu d’après-midi et de regarder ce qu’on t’a laissé. De toute manière, Laïka refusera d’avancer dès qu’elle sentira que c’est le moment. Car le grand froid se rapproche à grands pas.
– Oui, oui, c’est ça.
– Oui c’est cela même. Allez, nous autres n’aimons pas trop les adieux. On se dit à la revoyure, camarade! Check!
Et le vieil Inuit tapa de son poing dans le poing de Hamid. Qui se retrouva seul. Laïka le regarda et fit: waf!
Hamid saisit les rênes, et la chienne le propulsa à la vitesse… à la vitesse d’une chienne de traîneau dans l’immensité glacée.
C’est-à-dire pas très vite.