Aube rouge
© «Винторез» VSS Винтовка Снайперская Специальная, Vintovka Snayperskaya Spetsialnaya
Quand une balle est en rotation, liftée ou coupée, c’est-à-dire d’axe de rotation horizontal, perpen-diculaire à V, alors la traînée et la portance restent dans le plan vertical: la trajectoire reste plane. Si la balle est brossée vers le bas (rotation sens direct), la balle sera aspirée vers le haut, et si la rotation est très vive, la trajectoire peut même passer derrière le lanceur (expéri-ence de Heim) ou présenter des boucles! Si la balle est brossée vers le haut, la balle sera par le même effet Magnus aspirée vers le bas. Ces effets sont utilisés au ping-pong, au tennis, au football, au golf… Dans le cas des balles de golf, les trous « slazenger » ont même été brevetés, car ils modifient le décollement de la couche limite, donc la portance.
— Wikipédia: Balistique extérieure
C’était l’aube à Tchernobyl.
Le chaton pressait de ses petites pattes le ventre de sa mère pour activer la montée de lait. Elle, tiraillée entre douleur et plaisir, se mit à ronronner. Puis elle repoussa son chaton et se mit à le lécher, lui faisant sa toilette.
Elle s’arrêta là, car la balle lui avait arraché la tête. Le petit chat regarda d’un air étonné le cadavre de sa mère et n’entendit pas le deuxième projectile, qui entra par son oreille droite.
Piotr, le sniper ukrainien, ôta son index de la gâchette du SVD à silencieux. Il préférait nettement ce modèle, un «Винторез» VSS1) au classique Dragunov, qui correspondait mieux à son boulot de tueur vicieux. Cette arme moche et trapue lui ressemblait.
Il prit une gorgée d’eau au goût métallique dans sa gourde et sentit que les hippies se réveillaient. Saloperie de hippies.
Dans la maison, Bojana, membre du Яézo depuis ses tous débuts, venait de se lever. Elle était encore toute ensuquée. Elle prépara une assiette avec des restes de poisson pour les chats mais constata avec étonnement qu’ils n’étaient pas encore là, à se frotter entre ses jambes en miaulant. Sortant ses jumelles, elle observa discrètement par la fenêtre et vit les cadavres des deux félins.
Elle se rendit dans le dortoir et secoua l’orteil de Katioucha. La guerrière ouvrit les yeux et se leva instantanément. Bojana mit son index sur ses lèvres et lui fit signe de la suivre. Katioucha, déjà passablement malentendante, était devenue franchement sourde par ses exercices de tir. Elle préférait la langue des signes. De toute façon, elle ne parlait pas beaucoup.
Bojana passa les jumelles à Katioucha, qui se mit à observer attentivement la scène. En examinant la direction des traînées de sang, elle estima la direction des tirs et le type de projectiles. Sans doute du gros calibre, subsonique. Elle diagnostiqua immédiatement dans son cerveau, unidimensionnel mais fort rapide: «Винторез». Réorientant les jumelles, elle suivit le chemin de sa déduction et l’azimut présumé du tireur.
Le sniper, trop confiant, était mal dissimulé. C’était vraiment un amateur. Elle chercha son SVD, un classique Dragunov et y ajusta le lance-grenade, avec une bombe incendiaire. Elle fit un rapide calcul mental et pressa la détente.
Le sniper uniate entendit un sifflement et perçut une ombre. Qui s’avéra être un projectile, explosant sur son crâne et l’aspergeant de kérosène enflammé. Sous l’effet de la chaleur, ses yeux sortirent de ses orbites puis son crâne explosa. Ses cheveux ne brûlèrent pas, car il était complètement chauve.
Une épouvantable odeur de barbecue se diffusa.
– Ferme la fenêtre. Ça pue dehors, ce matin.
Les chats étaient vengés, et les combattant·e·s du Яézo sauvés du minable sicaire, qui finissait de charbonner lentement.
Un peu plus tard, la communauté se réveilla et apprit qu’une fois de plus, leur snipeuse Katioucha les avait sauvés.
Au déjeuner, Shlom discuta de la suite de son voyage. On le présenta à l’aéronaute de service, une petite nana toute carrée dans une combinaison d’ouvrière, qui fumait pétard sur pétard et qui était surnommé Picarka. Elle aussi était sourde. Par chance, pas besoin d’interprète car Shlom codait couramment - l’un de ses neveux était né sourd profond et il avait appris le langage des signes et la LPC2).
Shlom suivit Picarka dehors, qui lui dit:
– Comme on savait que c’était urgent, on a commencé tôt la préparation. Voici l’engin.
Shlom leva la tête et vit, au bout d’une amarre, un très étrange aérostat, aux formes anguleuses et irrégulières. La nacelle ressemblait un peu à la représentation du virus du sida, et le tout était peint en noir.
– L’appareil a cette forme spéciale afin qu’ils soit indétectable. Je sais, ça semble bizarre, mais c’est parfaitement fonctionnel. C’est nécessaire, car il faut gagner de l’altitude pour bénéficier des jet-stream et, avec un ballon normal, on serait tout de suite repéré. D’après nos calculs, on doit pouvoir assez rapidement rejoindre la Nouvelle-Zemble - l’affaire de quelques jours tout au plus. Je t’accompagne, ensuite il faut savoir si je dois t’attendre ou si tu rentres par tes propres moyens.
– Amène-moi, ensuite j’aviserai. Il faut déjà que je retrouve Hamid, et ce n’est pas gagné.
– Partons alors.
Une fois les deux aéronautes embarqués, les camarades détachèrent la nacelle et le ballon pris rapidement de l’altitude. Picarka était très active et concentrée, et Shlom remarqua l’étoile de David sur sa gorge.
– Tiens… tu es…?
– Juive? Oui. Et non. Vu ton prénom, tu le sais sans doute: on n’échappe pas à la judéité.
– La quoi?
– Ah oui… en LPC ce n’est pas facile à comprendre. La JU-DÉ-ITÉ. Le fait d’être née juive. Tu as compris, cette fois?
– La judéité oui. Ce que tu veux dire, non.
– Je veux dire que j’ai beau être anarcho-communiste, lesbienne, révolutionnaire et matérialiste, je reste d’ascendance juive. On a tous ce problème, mais nous autres, c’est pire que les autres. D’ailleurs, en ce qui me concerne, c’est même pire que les autres.
– Que veux-tu dire?
– Tous les matins, quand j’étais enfant, je me lavais les mains.
– Ah bon? Pour le moins énigmatique. Et pourquoi? Qu’est-ce que ça a a voir avec la choucroute, même casher?
– À l’époque, je croyais que la nuit, on est impure; d’ailleurs, la nuit l’âme nous quitte.
– Tu veux dire que la religion juive nie les rêves et toute l’activité non-consciente?
– Je ne sais pas, mais ce qui est sûr, c’est que c’est seulement après avoir fait ses ablutions que l’on recommence à vivre. À part pour les Goys, évidemment. Eux, ils ne peuvent pas comprendre.
– … euh…
– Tu comprends?
– Pas vraiment. Explique-moi s’il te plaît.
– La nuit on est impur, parce qu’on perd la conscience - et aussi parce qu’on fait des choses défendues…
– Défendues?
– Ben oui. Se toucher, quoi. Se donner du plaisir sans fabriquer de bons petits croyants.
– Ah…
– Mais aussi parce qu’on est inconscient. On ne contrôle plus ses pensées, cadrées par la religion. On rêve.
– Et le matin?
– Le matin, on est à nouveau conscient. Dans la voie de la Torah. Et on se lave les mains.
Elle sourit énigmatiquement à Shlom.
– OK, assez causé camarade. On a quand même une révolution à faire. Toi, tu dors. Tu peux même te toucher, ça ne me gêne pas. Moi, je dois surveiller l’aéronef. D’ici quelques heures, on devrait être au point de largage, alors t’as intérêt à te reposer maintenant. Bonne nuit.
Elle lui tourna le dos.
Shlom chercha à faire le point sur cette étrange histoire qu’il vivait. Peine perdue: pile à ce moment, son combicom vibra. C’était Hannah, la générale en cheffe des hackeurs du Яézo - le réseau avait beau être décentralisé, anarchiste et tutti quanti, personne ne contestait à Hannah sa virtuosité technique et son indomptable énergie. D’après les rumeurs, c’était d’ailleurs elle qui était en tête de liste sur les Rewards des services secrets russes, chinois, kazakhs et zaïrois, c’est dire si les grandes puissances s’intéressaient à elle. Et elle était particulièrement protégée, car indispensable au Яézo. Sous ses cheveux filasses et ses sweats Mickey informes, elle cachait un corps tonique et magnifique.
– Alors mon Shlomo. Tu vas?
– Mais oui ma grande. Je suis…
– Je sais parfaitement où tu es. Tu sais, moi je suis vraiment “big sister”. Nos ennemis aimeraient l’être, moi je le suis. Tu es… à environ 342, pardon, 340 kilomètres d’Arkhangelsk. Avec une femme. Mais je ne me fais pas trop de soucis. Je ne crois pas qu’elle soit ton genre. Et puis, tu es libre.
– Tu as raison.
– Je t’appelle pour faire le point, et surtout te donner mes dernières infos.
– Je t’écoute.
– Hamid court un très grave danger. J’en ai eu la confirmation. Il est entre les mains du FSB, qui l’a emprisonné en Nouvelle-Zemble, dans l’ancienne caserne des premières expérimentations nucléaires soviétiques. Comme tu peux l’imaginer, le complexe a été complètement réhabilité. Ils ont chopé Hamid par traîtrise, et cherchent maintenant à le faire parler. Ils pensent qu’il est un sympathisant de base du Яézo…
Tous deux s’esclaffèrent. Hamid, un petit pion du Яézo! Le gars qui avait formé tous les commandos d’attaque du Яézo et certainement tué plusieurs dizaines, sinon des centaines d’agents ennemis. Tant que ces derniers restaient aussi mauvais, le Яézo avait raison de garder espoir.
Hannah reprit:
– Évidemment, Hamid n’a sans doute rien dit. Il a un sacré entraînement - et surtout une sacrée résistance. Mais ils ont dépêché un gars qui me fait peur.
– Toi, peur? Quelqu’un saurait faire plier Hamid? J’ai de la peine à y croire.
– Peur de l’abbé Ingurube, le prêtre rouge: oui. Ce gars est vraiment ce qui se fait de plus immonde en ce bas-monde. Et il connaît des trucs sur Hamid. Des trucs sensibles. Il faut absolument que tu le libères. Car sinon, il va craquer. Et mourir.
– Comptes sur moi.
– Bon, c’est pas tout ça. Je te laisse te reposer, moi j’ai des trucs à faire. In bocca al luppo, comme on dit chez nous.
– Grazie mille. Baci.
Shlom vit Hannah lui faire un ridicule petit smack. Et l’écran du combicom redevint noir. En le rangeant, Shlom se dit que cette mission était une pure merde. Mais qu’il fallait sauver Hamid. Et il trouva enfin le sommeil.