Biture à Souillac
A mon sens, écrire et communiquer, c’est être capable de faire croire n’importe quoi à n’importe qui.
— J.M.G. Le Clézio
Zis to ti dir mwa ki sa lo pa legalize
Prend la rout la parseki misie la danzere
Tou le zour zot ti pe trap dimoun partou kote
E mwa monn per fer tou mama pou mo evite
Pou mo evite
— Orizinal Blakkayo, Faudrer Pas To Plorer
– Allo, oui? Quoi? Non, ce n’est pas le Ministère de la Météo, mais vous êtes qui enfin?
Elle raccrocha.
– Ah les tarés… un appel qui avait l’air de venir de très loin. D’un gars bien allumé qui s’est présenté d’une manière bizarre, genre “Ici Nossent”, je sais pas trop quoi.
Jeanne Claria Douceur, plus connue sous le pseudonyme de Keublayo, passa la bouteille de ferraille à Shlom.
– Bois, toi.
Shlom prit son courage à deux mains et siffla une bonne golée. Il dut se forcer pour ne pas tout recracher. L’alcool titrait bien soixante degrés. Une sensation de boire de la vapeur. Et tout de suite la certitude de la gueule de bois qui allait suivre.
– Tu ne peux vraiment pas t’offrir mieux?
– Non. Ce n’est pas que je ne peux pas. C’est que je ne veux pas.
– Arrête de me faire ton numéro « je suis une enfant de la zone mauricienne et je le reste ». Cela ne prend pas avec moi. Déjà, tu es une enfant d’une star. C’est bien une star, ton père, non?
– Bon, tu as raison. Disons que ce n’est pas que je ne veux pas, c’est que je ne peux pas. Les affaires ne sont pas terribles, il faut bien boire ce que l’on peut s’acheter.
– Et le deal?
– Tu dates mon gaillard. C’est fini le deal, depuis que l’herbe est légalisée sur l’île, il n’y a plus de profit à se faire là-dessus. Le prix de la ganja s’est effondré. À propos, un petit pétard?
– Moi je n’ai rien contre, je suis étonné que tu me le demandes.
– Ben, tu as vieilli Shlom, comme nous tous, et j’ai de plus en plus d’amis qui ne fument plus. Des fois même des jeunes, à peine septuagénaires, qui s’inquiètent pour leur santé.
– Ça ne sera pas un problème avec moi. Dans la vie, mon seul but, c’est de mourir.
– Pas mal celle-là. Il faut que je la retienne pour mes prochains lyrics.
– Donc le buziness va mal?
– La musique ne rapporte plus grand-chose, encore que… Vu mon type de public et mes idées politiques, je n’ai jamais aimé les copyrights, les DRM1) et tutti quanti. D’ailleurs, si je changeais, je suis sûre que mes fans me jetteraient aux orties, après avoir craqué les protections. Mon label est à moi, 100 % GPL et impose le copyleft à tous les groupes que nous produisons. On ne peut pas me pirater, car j’offre ma musique reproductible.
– Mais alors, de quoi vis-tu?
– Des recettes de mes concerts et de produits dérivés. Je crois que c’est Manu Chao - dont je n’apprécie guère la musique, mais les idées si - qui, au siècle passé, prédisait que les musiciens du XXIe siècle, à l’ère d’internet, allaient, paradoxalement, se rapprocher de leurs origines de troubadours. Ce sont les concerts qui doivent payer les beignets piment2) du musico.
– Mais les droits d’auteur et tout le tralala?
– Fadaises. Ce sont les majors qui, au XXe siècle, on fait croire qu’avec le copyright et les droits d’auteur, elles travaillaient pour l’artiste. En fait, elles cherchaient surtout à se faire du fric sur son dos et, comme le capitalisme sait si bien le faire, on a plâtré dessus une idéologie marketing pseudo-libérale, voire libertarienne. Relis Marx. Tout, bien sûr. Et aussi Walter Benjamin3).
– Ok, pas de problème Jeanne, je n’ai justement que cela à faire. Je vais m’y mettre dès ce soir, comme ça j’aurai fini avant le fin de ce siècle. Mais tu parles de produits dérivés? Qu’est-ce que tu veux dire?
Alors que Shlom suspectait la ferraille d’avoir commencé son activité de démolition neuronale, la chanteuse de Keublayo se leva et entra dans la case contre laquelle ils étaient adossés. Elle revint avec, dans ses bras, une pile de T-shirts.
– Tu vois, sur les T-Shirt on a des tags faits par de jeunes artistes mauriciens. Regarde celui-ci.
Sur le T-shirt, sous la traditionnelle image de Keublayo avec son perpétuel bonnet de laine, on pouvait lire : Enn bann bef lor montagn, zot kit lerb zot manz ros.
– Jeanne, combien de fois devrais-je te répéter que moi et le créole mauricien ça fait deux… Korek?
– Bien, ignare, je te traduis. Ça dit : «Un troupeau de bœufs sur la montagne, ils mangent les rochers et laissent l’herbe».
– Ah… une sirandane j’imagine.
– Oui, korek. Alors? Tu devines, toi qui es un grand détective?
– Euh…
– Tu donnes ta langue au chat?
– Miaou.
– OK alors c’est lipou.
– Lipou?
– Les poux, si tu préfères.
Shlom sourit. C’était déjà pas mal, il n’était pas du genre à s’esclaffer. Jeanne par contre ne se gêna pas de rire à son propre gag et partit d’un grand éclat de rire, se donnant des claques sur les cuisses.
– Alors, c’est pas drôle? Ou tu es coincé de la fesse?
– Plutôt la deuxième alternative, c’est assez drôle en fait. Tiens, j’en ai imaginé une à l’instant sous forme de charade. Tu veux l’entendre?
– Plutôt deux fois qu’une. Un non-Mauricien qui fait une sirandane, improvisée en plus, ce n’est pas courant.
– OK alors voilà :
- Mon premier est drôle
- Mon second est drôle
- Mon troisième est drôle
- Mon quatrième est drôle
- Mon cinquième est drôle
- Mon sixième est drôle
- Mon tout n’est pas drôle
Alors, madame la musicienne, on a la clé de la charade?
– Euh…
– Tu donnes ta langue au chat?
– Miaou aussi.
– C’est pourtant simple. C’est cyclone.
– Cyclone?
– Six clowns.
– Oh là là…. Allez, je crois qu’il te faut encore un petit coup.
Alliant le geste à la parole, Jeanne passa la bouteille de ferraille à Shlom. La prenant, il demanda :
– Et comment va ta compagne? Diane, n’est-ce pas?
– Oui, c’est bien Diane. Elle va pas mal, pas mal du tout.
– Je ne me rappelle plus trop bien. Elle est active dans la reforestation, c’est bien cela?
– Exactement. Elle gère une équipe qui bulldozerise les villas de luxe et replante la forêt primaire mauricienne. Sa mère, Leto, est morte dans un glissement de terrain il y a une dizaine d’années. Il a été causé par la construction illégale de villas de luxe dans le parc naturel de Black Forest, c’est sans doute l’origine de son activisme vert.
Ils se turent et regardèrent l’océan. Avec le réchauffement climatique et la remontée des eaux, la route de l’ouest était régulièrement interrompue vers Rivière-des-Galets et ils auraient facilement pu faire tremper leurs orteils dans l’eau clapotante devant eux.
Alors qu’ils continuaient tranquillement leur picole et leur discussion, un étrange personnage les aborda. Son habit, sans doute brun à l’origine, était littéralement recouvert d’une mosaïque de bouts de tissus colorés, le faisant ressembler à Arlequin.
Il s’adressa à eux avec un fort accent russe.
– Keublayo, amie chère, tu me présentationner ton camarade?
– Shlom. Un grand voyageur. Détective privé à ses heures. Camarade du Яézo, enfin.
Le présumé russe prit les mains de Shlom et les secoua avec frénésie.
– Enchanté, Shlom, collègue, moi aussi je être grand voyageur, grand marin, grand honneur vous rencontrer, plaisir délicieux, moi russe fils archiprêtre, grand honneur vraiment… Je avoir eu vision mystique et croisé Kaya dans grand rêve cosmique avec serpent narbyesque et…
– Ne t’inquiète pas Shlom. Je vais le calmer.
Et Jeanne planta un gros pétard dans la bouche ouverte du nouveau-venu, qui se calma immédiatement en tirant goulûment sur le spliff.
Shlom se décida pour un minimum de galanterie.
– Enchanté, moi aussi. Vous fumez donc?
– Quel est le marin qui pas fumer, vous dire moi? Je crois je avoir message pour vous, Monsieur Shlom.
– Un message?
– Oui, là, voici. J’ai reçu du Яézo et décrypté aussi sec.
Le message était ainsi conçu : « Shlom, rappliques tes fesses. RV asap à Kiev». Et c’était signé: Heifara Boulala.
Heifara…
Pour cette femme Shlom se serait volontiers rendu aux portes de l’Enfer, voire plus loin. Il l’avait croisée au Tchad quelques mois auparavant et son souvenir ne s’était pas effacé4). Hackeuse lesbienne, elle jouait un rôle important pour le mouvement et servait souvent de contact entre ce dernier et Shlom. Si elle lui demandait de venir à Kiev, il viendrait à Kiev. Immédiatement.
– Je pars pour Kiev. Immédiatement.
– Kiev? Qu’est-ce que tu vas faire là-bas?
– Ça, ma chère, ce sont mes oignons.
– Et tu veux y aller maintenant. Tu es fou?
– Pas du tout et je te dis que ce sont mes oignons, pas les tiens.
– Mes oignons ne te feront pas pleurer, par contre avec le cyclone qui se prépare, ce serait sans doute bien de reporter de quelques jours. Car ce cyclone, si tu pars maintenant, lui il va te faire pleurer. Excuse-moi encore de me mêler de tes oignons, camarade. Mais tu dois reporter ton voyage chez ces tarés de Slaves.
– Impossible.
– Macché impossible? Mais tu es fatigué de la vie? Ce qui va nous tomber dessus, ce n’est pas du pipi de minet.
– Raison de plus pour ne pas jouer au chat et à la souris. Bon, comment je fais?
– Je vois que tu es dans ton mood “j’ai décidé c’est comme ça me fait pas chier”. Tu dois commencer par aller à Port-Louis. Demande au Russkof ici présent.
– Ca très bien tomber, moi aussi je vouloir Port-Louis aller et j’ai véhicule, Shlom, tu attendrez moi ici j’arrive.
Et le Russe de déguerpir en courant.
– Et merde il a emporté le pétard. Il bogarte5) toujours un max. Il faut dire que c’est un grand fauché.
– Surtout dirais-je, un drôle de zèbre… Qui est cet hurluberlu?
– Personne ne connaît précisément ni son nom, ni son histoire. On sait juste qu’il est arrivé dans les années '90. Il est littéralement tombé amoureux de Kaya – qui faisait tout pour l’éviter. Il a zoné autour de sa dépouille et entretient aujourd’hui un culte mystique du fondateur du seggae6). C’est une figure incontournable de la musique mauricienne du XXe siècle, même si tout le monde l’évite. Mais il pédale bien – c’est son activité professionnelle, aussi je te le recommande comme taxi. Ah oui, on le surnomme Passepartout, ne me demande surtout pas pourquoi…
– Pourquoi?
– Je ne sais pas. Je t’avais bien dit de ne pas me le demander.
Le Russe anonyme aka Passepartout était déjà de retour sur un tandem de course, aussi brillant qu’entretenu.
– Allons Shlom, monte, je te faire tarif spécial.
– Combien?
– Rien du tout, juste plaisir conversation.
Shlom et Keublayo se donnèrent l’accolade – au moment de se séparer, Keublayo glissa à l’oreille de Shlom :
– Bonne chance mon ami. Et méfie-toi de Passepartout, il est quand même un peu fêlé sur son vélo. C’est peut-être ça, l’origine de son surnom.
Dans la montée sur Curepipe, sous les bourrasques de pluie7), Shlom regretta effectivement ne pas avoir simplement payé sa course. Après quelques “raccourcis” aussi improbables que boueux, Shlom aurait préféré faire des détours en restant sur une vraie route, même si le goudron avait, comme partout, disparu depuis longtemps. En outre, son taximan avait un débit de mots aussi continu que celui des cieux, et ses propos étaient aussi incohérents qu’inintelligibles. Il ne cessait de faire le panégyrique de Kaya, ce grand homme parti trop tôt, qui était trop cool, tu vois ce que je veux dire, etc.
Shlom était plombé par le délire qui l’horripilait. Si son taximan n’avait pas tenu le guidon du tandem, il l’aurait certainement étranglé. Il avait essayé de forcer l’allure du tandem pour ralentir le débit de Passepartout mais n’était parvenu qu’à s’épuiser, son chauffeur tenant une forme d’enfer.
Heureusement, la suite du trajet, de Curepipe à la capitale, était en descente. Ils firent une petite pause à l’Université de Réduit, histoire de s’enfiler quelques dholls puris. Ces derniers, farcis aux achards de légumes, étaient délicieux. Il faut dire que c’est la mère du vendeur qui confectionnait tous les matins une pâte à crêpes à base de farine de haricots, inégalable selon les connaisseurs mauriciens.
Requinqués, après une centaine de kilomètres achevés d’un bon coup de jarret, ils arrivèrent enfin à Port-Maurice. Shlom salua avec un plaisir vif son guide pour se diriger d’un pas aussi vif – du moins celui que lui permettaient encore ses mollets fatigués - vers la capitainerie.