radioactif:embarquement

© Wikimedia Commons - CC-by-3.0, Caudan Waterfront, Mauritius

> Case se surprit à contempler la vitrine d’un magasin.

> L’établissement vendait de la pacotille aux marins. Des montres, des crans d’arrêt, des briquets, des vidéos de poche, des platines de simstim, des chaînes lestées, des shuriken. 

— William Gibson, Neuromancien


Après ce trajet de dingue en tandem, Shlom avait un petit creux. Les dholls puris, quoique délicieux, n’avaient pas été assez nombreux pour combler la perte calorique du trajet depuis Réduit.

À l’ignoble Caudan waterfront, ancien centre commercial off-shore mauricien, qui tombait dorénavant en ruine, il se paya un bol de bouillon chinois aux boulettes de viande de porc hachée. Une fois de plus, Shlom resta comme deux ronds de flan devant la finesse de ce plat rustique. Il eut une pensée émue pour Tampopo1). La coriandre parsemée faisait toute la différence. Il causa un peu avec le cuisinier, Feng Po-Po, qui lui offrit discrètement quelques bols de fer-blanc du “Grappillon maison” – une atroce ferraille de couleur bleue cobalt. Feng Po-Po distillait lui-même cette infecte gnôle et, à en juger par l’épaisseur des verres de lunettes dont il était affublé, elle avait des effets sur sa vue. Le matin, il tremblait tellement qu’il devait se faire plusieurs verres d’affilées, une lichette pour le premier, un demi-verre pour le second. À partir du troisième verre, il était capable de se les servir à ras bord et de les boire sans les renverser. Mais en-dehors de son addiction, Feng Po-Po était un cuisinier de génie. Et aussi un fin connaisseur de la zone portuaire de Port-Maurice.

– Si tu veux embarquer, demande mon ami Kitty à la capitainerie. C’est un ancien transitaire de l’aéroport international Sir Seewoosagur Ramgoolam. Depuis la crise de l’aviation, il s’est recyclé dans le transport maritime. Il connaît tout le monde et te trouvera certainement une bonne place, surtout si tu lui dis que tu viens de ma part. Il faut dire qu’il est gourmand et qu’il apprécie particulièrement, lui aussi, mon bouillon aux meatballs.

– Et comment est-ce que je le reconnaîtrais, moi?

– Facile. Demande Kitty, ou mieux, ouvre tes yeux et repère le gars le plus élégant du port. Ce sera lui.

Shlom leva une dernière fois sa tasse de fer-blanc à la gloire de la révolution communiste libertaire mauricienne, avant de se diriger d’un pas hésitant vers la capitainerie. Ayant cité une strophe du dernier hit de Keublayo en guise de sésame à la sécurité, un gigantesque et obèse rasta, il passa le contrôle et se retrouva dans un intense carrousel de personnes et marchandises, comme une fourmilière qui sent la pluie arriver. Shlom observa un moment le mouvement, puis vit un grand gaillard aussi maigre que distingué, vêtu d’un complet Armanievitch noir.

Il se dirigea vers lui d’un pas décidé.

Mr Kitty, I presume?

Dr Livingstone? À qui ais-je l’honneur? Je suis assez pressé.

– Shlom Rublev. Je suis envoyé par Feng Po-Po, il m’a promis un rab de bouillon aux boulettes pour vous…​ si vous me donnez un coup de main.

– Mmmmh…​. Intéressant. Que puis-je pour vous? Quelques marchandises personnelles que vous souhaiteriez faire passer discrètement, sans un contrôle douanier trop approfondi?

– Non. Je veux simplement embarquer.

– Embarquer??? Avec cette météo! Et pour où?

– Je cherche à rallier au plus vite Odessa.

– Odessa…​ Impossible.

– D’après ce que j’ai cru comprendre, impossible ne fait pas partie du vocabulaire de Mr Kitty. Korek?

Korek. J’ai bien une idée, elle n’est pas bonne, mais après tout, c’est votre vie. Suivez moi.

Shlom emboîta le pas et dut le rallonger, les longues jambes maigres et décidées de Kitty progressant d’au moins soixante-dix centimètres par foulée, qu’il avait rapide. Ils se retrouvèrent rapidement devant les docks, longèrent le quai et s’arrêtèrent devant un vieux et vaste rafiot solaire.

– Mais…​ Je rêve !

– Nullement. C’est bien lui.

– Le Solar Impulse. Mythique.

– Enfin, ce qu’il en reste. Lorsque Picard a connu ses célèbres déboires financiers, il l’a vendu pour une bouchée de pain à un marin grec un peu tourmenté mais fiable. Je vais vous le présenter. S’il refuse, proposez-lui une partie de trictrac.

Ils montèrent l’échelle et se retrouvèrent à bord, puis accédèrent au cockpit.

– Oreste, capitaine du Solar Impulse. Shlom Rublev, aventurier au long cours, ou simplement inconscient suicidaire. Comme toujours, cela dépend du point de vue.

Après lui avoir serré la main, Oreste, avec un fort accent grec, proposa un café, dont l’arôme ravissait déjà les narines de Shlom.

Μέτριο, je dirais. Le vrai café. Sent rudement bon.

Kalimera. Enfin un connaisseur. Ces Mauriciens sont adorables, surtout en matière de ferraille et de tout ce qui se boit avec une haute teneur en alcool, mais sur le plan du café, ils rivalisent avec les États-Uniens. Une vraie catastrophe. Vous voulez une tasse?

– Avec un très grand plaisir.

– Et vous, Mr Kitty?

– Sauf votre respect, Oreste, non merci. Mauvais pour mon cœur.

– Ah mais non, mais non, mais non!!! Vous vous trompez lourdement, cher Monsieur Kitty, sauf vot' respect. Le café grec semble fort, mais il ne l'est pas, et c’est un gage de longévité. C’est un anti-âge qui vous permettra de passer allègrement les 150 ans, comme l’a démontré au début de ce siècle une enquête scientifique auprès des habitants de l’île d’Ikaria, qui connaît un nombre important de personnes âgées.

– Mouais…​ à mon avis, ils risquent de tomber de haut.

Shlom et Oreste sourirent au bon mot. Pendant que Shlom savourait son café, servi avec un verre d’eau fraîche, Mr Kitty reprit:

– Ne nous égarons pas dans le marc de café, même excellent et sain. Oreste, je vous laisse mon ami Shlom. Aidez-le, il en a bien besoin. Allez, je vous laisse, j’ai encore quelques tonnes de marchandises à caser. Bonne chance Shlom! Je dois vous avouer que je vous avais mal jugé, à cause de votre mise de clochard. Il semblerait que pour vous, l’habit ne fasse pas le moine.

Mr Kitty partit de ses enjambées de sept lieues, laissant Shlom face à son café et au perturbé Oreste, aucun des deux ne sachant trop comment aborder la chose. Dans un premier temps, ils se contentèrent de déguster tranquillement, mais bruyamment, leur divin nectar.

– Shhhlllrp.

– Shhhlllrp aussi.

– Glouglou, burp!

– Glouglou, burp! aussi.

– Allons-nous continuer longtemps à nous regarder en chiens de faïence et à proférer des onomatopées?

– Certes non, Oreste.

– J’imagine que si vous êtes là, c’est que vous voulez un passage. Marchandise louche?

– Nullement, qu’est-ce que vous avez tous à me prendre pour un trafiquant. J’ai une tête à faire du trafic?

– C’est-à-dire que…​

– Bon, ok, je vous le concède. Avec ma gueule c’est couru d’avance. Il est vrai que dans ma jeunesse tourmentée, il m’est arrivé de passer frauduleusement des marchandises, mais tout cela est bien loin dorénavant. Là, je veux simplement faire transporter ma petite personne.

– Pour où?

– Pour Odessa.

– Odessa. Et pour quand?

Asap. Dois-je traduire?

– Inutile. Cher Monsieur Rouillebaleff, ne croyez surtout pas que, contrairement à vous, je vous prenne pour un imbécile, je ne vous connais pas encore assez pour en juger. Connaissez-vous un mot d’origine grec qui s’appelle météorologie? Du grec ancien μετέωρος (metéōros, “qui est au-dessus de la terre”), et -λογία (-logia, “discours” ou “connaissance”). C’est, à court terme, une science relativement exacte. Et les pythies météorologues prévoient un cyclone.

– Oui, je suis au courant des conditions pré-cycloniques.

– Pré-cycloniques. Vous avez de l’humour. Doux euphémisme. Croyez-moi, cher Monsieur, ce qui se prépare n’a rien de bon.

– J’ai l’estomac solide. Et les jambes bien plantées. Quelques cafés et je suis votre homme. Je suis prêt.

– Vous oui. Moi non.

– Que puis-je faire pour vous convaincre?

– Pas grand-chose. Vous n’avez pas vraiment le physique de mon genre de femmes. Et je suis incorruptible, n’attachant aucune valeur à l’argent.

La situation se détériorait. Shlom se souvint alors du conseil de Kitty:

– Que diriez-vous de laisser le hasard décider? Une petite partie de trictrac.

– Vous dites que le backgammon est un jeu de hasard? Et vous croyez pouvoir me battre? Je vois que j’ai vraiment affaire à un inconscient. Aucun problème, je me réjouis d’avance de vous étaler comme une vulgaire pita. On va juste se mettre à l’aise.

Oreste hurla: “Hypatie, le jeu et la Metaxa2). Et que ça saute!”

Une très belle femme apparut comme par magie. Grande, les cheveux de jais, elle portait un uniforme blanc immaculé dont les galons indiquaient son grade: second capitaine, soit le poste suivant immédiatement celui du commandant - Oreste, en l’occurrence.

Elle regarda ironiquement le capitaine.

– Vous allez encore boire. Qui est ce cinglé qui accepte de jouer contre vous?

– Hypathie, au risque de paraître vieux jeu, je vous rappelle que je suis votre commandant.

– A vos ordres mon commandant, fit Hypathie en faisant un salut militaire et en claquant les talons. On voyait toutefois à son sourire qu’elle défiait ouvertement Oreste.

– Monsieur Shlom…​

– Shlom Rublev. Comme le peintre. Et non Rouillebaleff.

– Chère Hypathie: monsieur Rasblubeff à l’intention de m’arracher un passage immédiat pour Odessa au backgammon. Il me faut donc un jeu et une bouteille de Metaxa. Et bien sûr, vous pouvez convoquer tout l’équipage.

– En ce cas ce sera avec plaisir. Nous adorons vous voir rétamer un amateur. Je convoque l’équipage.

– Alors amène le jeu. Et la Metaxa.


1)
Tampopo, le premier (et dernier) western-nouille, 1985, Juzo Itami.
2)
Metaxa: une sorte de brandy, très populaire en Grèce.
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  • Dernière modification : 2022/10/26 05:42
  • de radeff