radioactif:kalvingrad

© Alain GAVILLET - Trams de Genève (Anciennes cartes postales) - https://www.flickr.com/photos/trams-lisbonne/4698518517

La prison […​] s’est constituée à l’extérieur de l’appareil judiciaire, quand se sont élaborées, à travers tout le corps social, les procédures pour répartir les individus, les fixer et les distribuer spatialement, les classer, en tirer d’eux le maximum de temps, et le maximum de forces, dresser leur corps, coder leur comportement continu, les maintenir dans une visibilité sans lacune, former autour d’eux tout un appareil d’observation, d’enre-gistrement et de notations, constituer sur eux un savoir qui s’accumule et se centralise.

— Michel Foucault, Surveiller et punir

Après des vacances bien méritées à Maurice, cette fois-ci ininterrompues. Shlom était rentré en Suisse. Grâce à Anastasia, le voyage avait été une partie de plaisir, celle-ci ayant offert l'Ульяновск à Hypathie1) et à son équipage, qui se retrouvaient ainsi à la tête d’une petite flottille digne d’un armateur grec.

Malgré le détour obligé par le Cap de Bonne-Espérance, le Canal de Suez étant à nouveau sous étroit contrôle miliaire, Anastasia et Hypathie avaient débarqué en un temps record Shlom à Nice, et en quelques coups de pédale, le long de la route Napoléon, il avait rejoint ses pénates.

Où peu de choses avaient changé.

En effet, Kalvingrad2), continuait sa morose décadence.

Shlom s’était d’abord baigné dans le Rhône, glacé. Il y avait croisé un allumé - cet endroit, surnommé “la frite”, attirait toujours des allumés - particulièrement sévères. Le gars était un cubain kayakeur qui disait s’appeler Pablo, aka Pablo Esborca.

Il avait tout du dopé, l’œil noir et l’air agité. Il venait d’un petit bled où, selon lui, “l’on ne touche pas l’eau sinon avec la pointe du pied”.

– Ah bon, Pablo, mais pourquoi donc?

– Et toi, pourquoi tu te baignes là?

– Pourquoi? Tu penses que c’est froid?

– Non. Moi, je ne me baigne pas là-dedans. Chez nous, on ne se baigne pas dans un cimetière. Avec les noyés.

– ???

– Dans ce fleuve, c’est plein de fantômes de noyés.

– Et chez toi, tu ne te baignes pas dans la mer?

– La mer, c’est autre chose. Bon, je te laisse là, j’ai mon kayak à renforcer pour la descente jusqu’à Marseille.

Shlom n’eut pas de réel regret à voir partir Esborca. Les allumés, c’est marrant un moment et puis ensuite, c’est l’ennui. Surtout les allumés qui critiquaient sa baignade en eaux vives.

Il se rendit ensuite à la grande poste de Montbrillant.

Arrivé devant le bâtiment, il remarqua un attroupement inhabituel et entendit des vociférations furieuses, qui allèrent en s’accentuant lorsqu’il déboucha des escaliers, au quatrième étage du bâtiment.

Il vit alors la cause de tout cet émoi. Sur la coursive, un chômeur, la centaine bien tassée, s’était aspergé de produit allume-feu, du même type que celui que les Kalvingradois, qui sont des Helvètes, utilisent pour leur réchaud à fondue: une sorte de pâte bleue gluante, puant l’alcool à brûler et hautement inflammable. L’homme hurlait à l’intention d’employés de l’office cantonal de l’emploi, retranchés derrière leurs vitres blindées, relativement au chaud, compte tenu des restrictions en charbon.

Shlom et un gars au type maghrébin furent les seuls à s’approcher, les autres se contentant de leur rôle de spectateur, filmant la scène à l’aide de leur combicom, pour les chanceux qui avaient encore du crédit.

L’incendiaire potentiel les alarma:

– Un pas de plus et je me fous le feu.

Shlom fit une tentative pour le raisonner:

– Allons, vous avez bien des amis, de la famille? À quoi bon en finir pour une bête histoire de boulot…​ Il y a autre chose dans la vie, non?

Pour toute réponse, le forcené escalada la rambarde de sécurité. Ses orteils étaient déjà dans le vide. Il sortit son briquet, et l’alluma.

– Un pas de plus, je m’allume et je saute.

Le Maghrébin parla alors des nombreux enfants du quartier. Il y avait deux écoles à proximité, ils allaient sortir dans les minutes qui suivaient, qu’il devait s’imaginer leur traumatisme en voyant un corps écrasé, que ce n’était pas bien, au nom de Mahomet, et que c’était plutôt sale pour la Suisse, même si le mythe de la propreté avait du plomb dans l’aile, il fallait respecter les ancêtres, nom de nom.

Difficile de savoir quel argument avait porté, sans doute le côté hygiénique. En tout cas, l’homme perdu se retourna et se rassit.

Shlom et le Maghrébin se rapprochèrent, mais le forcené ralluma son briquet.

– Ok je ne saute pas. Mais je m’allume.

Shlom demanda en chuchotant au Maghrébin s’il était prêt à intervenir. Il avait une veste dont il pourrait recouvrir l’homme, afin d’éteindre les flammes, le cas échéant.

À ce moment, la police arriva. Une seule voiture, déglinguée. Les flics, à peine arrivés, repoussèrent dédaigneusement Shlom qui souhaitait leur dire un mot. Il faut dire que l’un d’eux était Hiésus M’Bokolo3) et que Shlom et Hiésus M’Bokolo avaient toujours eu des rapports, disons, …​ particuliers. En tout cas, pas très tendres.

– Ouste, les civils.

– Mais, Hiésus, nous…​

Rien à faire. Les experts étaient là. D’un gros accent genevois, le plus gros flic, un Caucasien, s’approcha du forcené en l’apostrophant:

– Hé là, c’est in-ter-dit. On-ne-bouge-pas.

L’homme le regarda. S’alluma.

Et sauta.

Tant qu’il fut en l’air, ce fut un beau mais tragique spectacle. Une grande flamme bleue plongeant dans le vide du gris urbain.

Ce fut bref.

Au sol, c’était autre chose. Assez moche.

Les cloches des écoles sonnèrent. En trois minutes, des dizaines d’enfants furent sur la scène.

Shlom se dit qu’on vivait vraiment une époque formidable.


1)
Depuis la perte de sa partie de backgammon, Oreste avait été destitué par son équipage mutin qui l’avait remplacé par la belle Hypatie, qui avait néanmoins souhaité garder Oreste pour qu’il lui fasse son café; comme elle avait créé un collectif de gestion du Solar Impulse, les autres membres de l’équipage n’y avaient vu aucun inconvénient, d’autant que le café d’Oreste était effectivement excellent.
2)
Anciennement Genève jusqu’à son rachat par l’institut de physique de Smolensk.
3)
Voir, aux mêmes éditions: Gaz.
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  • Dernière modification : 2022/10/26 06:33
  • de radeff