L’histoire de Babette, une histoire de pommes
Cranach l’Ancien, “Adam et Eve”
> Ce jeune homme est dangereux d’autant plus qu’il fait de grands rêves; mais il est inoffensif, et il sera facile à manier, car il a négligé d’observer notre monde réel, où l’on examine et vérifie la valeur des rêves. Nous allons, en une seule leçon, lui prouver l’existence des anges et l’inanité de cette existence.
— Karen Blixen, Le festin de Babette et autres contes
Ils m’avaient attrapée dans mon petit verger, celui que j’avais réhabilité seule. J’avais rempli ma robe retroussée de pommes bien mûres, une variété de reinettes du Canada d’origine sibérienne datant d’avant les jazz, dans ce verger à hautes tiges abandonné depuis l’accident nucléaire de Tchernobyl. Les arbres, je les connaissais, je les soignais, les taillais et leur redonnais confiance, et ces pommes soviétiques étaient aussi délicieuses mais aussi, amères, que l’époque de leur plantation.
Je les avais soudain vus. De surprise, j’en avais laissé tomber mes pommes. Et j’étais tombée dans les pommes quand j’avais vu leur regards concupiscents.
Je me réveillais dans un cachot humide et sombre. Devant moi, un gros gars puant. Et parlant.
– Salope, tu vas le sentir, mon tonfa.
Il m’exhiba sa matraque. Et voulut me pénétrer avec.
Au même instant, un grand bruit.
Mes futurs camarades avaient défoncé la geôle, m’évitant une défonce à coup de matraque russe de fabrication chinoise. Je sus plus tard qu’ils étaient venus pour libérer une autre camarade et m’avaient trouvé par hasard.
Moi, je retombais dans les pommes.
Je ne sais pas si je vous l’ai déjà dit, mais j’ai beaucoup à voir avec les pommes.
Lorsque je me réveillais à nouveau, une vieille babouchka se tenait au-dessus de moi, son sourire dévoilant les nombreux trous de sa mâchoire fatiguée. Elle me parla, mais je ne retenais rien. Je me rendormis. Et rêvais.
J’étais en Amazonie, je faisais un trek. Dans un village, je rencontrais des indigènes qui me trouvaient sympa et décidaient de m’apprendre à chasser.
– Ah oui, chouette, j’ai bien envie…
– Mais tu ne sais pas ce qui t’attends. Car chez nous, pour chasser, il faut se rendre invisible.
Tout ça en espagnol que je parlais soudain couramment, car comme chacun sait en Amazonie les indigènes parlent tous espagnol et non portugais ou un idiome local.
Ils m’amenèrent dans une grange, et là, l’un d’entre-eux saisit un bâton creux et me souffla à l’improviste une poudre blanche au visage.
Je toussais, pleurais, et soudain je vis que nous disparaissions petit à petit. Je me regardais, et je vis mes bras, puis mon corps devenir transparent.
Puis, ils me donnèrent un cours de chasse, nous attrapâmes quelques animaux de basse-cour à mains nues (poulets, canards, oies, pintades, petits cochons et j’en passe), avant de nous enfoncer dans la jungle ou j’attrapai un tamanoir, incroyablement doux et sensuel.
Je revins à nouveau à moi, pour de bon cette fois-ci, me sentant comme un papillon. J’avais l’impression d’être sortie de ma chrysalide.
La babouchka était de retour, elle était penchée sur moi et me souriait.
– Mon enfant, il t’est arrivé une chose merveilleuse: pendant ton long sommeil, ton esprit et ton corps se sont métamorphosés pour retrouver leur véritable ça, et ça va te faire un bien fou.
Je me sentais effectivement toute bizarre, merveilleusement bien. La veille me donna sa main, une main de paysanne étonnamment douce. Je me levai, et elle m’amena devant un miroir. À la place de la grosse et moche dondon de paysanne ukrainienne que j’étais jusqu’alors, je vis une princesse rousse, douce et flamboyante à la fois.
– Comment t’appelles-tu mon enfant?
– Je suis Babette.
– Tu t’es transformée après cette terrible épreuve, et c’est beau, bravo. Maintenant, allons te venger, car la vengeance est douce. Viens, suis-moi.
Comme un petit chien obéissant, je suivis la babouchka anonyme. Nous sortîmes de la tente et entrèrent dans un sinistre et glacial bunker. Dedans, les deux flics sadiques, très abîmés, les bras couverts de piqûres.
– Qu’est-ce que vous leur avez fait?
– On les a accoutumés à de la mauvaise héroïne, ils sont maintenant complètement dépendants et ont révélé leur vraie nature, eux aussi. Mais à ta différence, celle-ci ressemble à ce qu’ils t’ont fait subir: ils sont mauvais, rien à sauver, on va s’en débarrasser. Tiens.
La babouchka tendit à Babette une seringue.
– Qu’est-ce?
– De la strychnine. Choisis ta victime et injecte-lui ça.
Babette choisit celui qui avait tenté de la violenter, celui du tonfa. Il la regardait avec des yeux d’épouvante, elle n’y fit aucune attention. Elle planta l’aiguille dans la gorge du policier et appuya sur le piston avec force et rapidité.
L’ex-flic se mit à trembler et à battre des pieds avec frénésie, puis il vomit et poussa un râle sinistre. Ses yeux exorbités roulèrent, il eut un dernier hoquet et finit son atroce agonie.
– Et l’autre?
– L’autre, on va le relâcher. Pour qu’ils puisse dire à ses collègues ce qui les attendent s’ils continuent à user de la force sur la communauté. Ils nous prennent pour des hippies abouliques, qu’ils sachent que nous pouvons être de vrais terreurs à l’occasion, s’ils s’attaquent à nous. Mais on va quand même le marquer, pour le reconnaître plus tard, si nécessaire.
Le flic épouvanté vit la babouchka sortir un énorme coutelas de derrière son dos. Elle lui trancha posément le nez, le pansa sommairement puis le détacha et lui mit un énorme coup de pied au cul.
– Va-t-en sale bête. Et ne revient plus jamais. La prochaine fois que je croise ton chemin, je te réserve un supplice plus intéressant encore que la strychnine. Et raconte tout à tes collègues. Tu es maintenant marqué, comme un zek1) du XIXe, et ta pauvre vie est en sursis.
Babette conclut:
– Voilà mon histoire.