La Zone
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> In the film “Stalker” (Andreï Tarkovski, 1979) one of the explanations given for the Zone’s origin was a breakdown at the fourth bunker. In six years the fourth energy block of the Chernobyl power plant would explode.
— Stas Tyrkin
In Stalker Tarkovsky foretold Chernobyl
Quelques heures après leur embarquement, après une navigation sans histoire, Heifara et Shlom débarquèrent dans une ensellure aussi discrète que celle du départ. Ils cachèrent le radeau sous la bâche de camouflage et reprirent la route sur le tandem, au grand dam de Shlom.
– On va rouler longtemps?
– On est presque arrivés, par contre il faut qu’on fonce pour être au checkpoint dès que possible. À dix-sept heures précises, les Russes organisent la relève du soir, et le lieutenant Dourakov est un vrai idiot, un casse-roubignoles de première, alors que la responsable de la journée, Appolonia, va nous faciliter les choses. À dire vrai, elle pourrait presque être une de nos sympathisantes, et je crois qu’elle n’est pas insensible à mes charmes.
Dans un pénible hoquet, Shlom acquiesça et s’appliqua à pédaler. Ils roulaient très vite, certainement à plus de quarante kilomètres à l’heure, et la circulation était relativement fluide. Quelques vélos, carrioles, avec des ânes et des chars à bœufs. Le tandem de Shlom et Heifara filait comme une flèche, dépassant allègrement tout ce monde rural.
La circulation se fluidifiait rapidement et ils se retrouvèrent bientôt seuls sur la mauvaise piste, qui n’avait sans doute pas été refaite depuis l’annexion de l’Ukraine par la Russie. Leur rythme effréné les amena rapidement au checkpoint évoqué par Heifara.
Une barrière surplombée d’un vieux panneau métallique «запретной зоне»1) barrait le passage. Une silhouette féminine s’approcha, sortant d’un bunker, une caisse de bière russe Балтика à la main.
– Dokumenti … Ah non, c’est toi, Heifara. Et tu amènes un ami. Venez partager une ou deux bières avec moi, dans ma modeste isba.
En fait de modeste isba, il s’agissait bien d’une modeste isba. Construite en grossiers rondins de bois, avec un poêle en acier au milieu de la pièce, un lit minuscule, une table encore plus minuscule et trois chaises constituées de simples billots de bois. Ils s’assirent, Shlom sentant les courbatures monter dans les muscles de ses cuisses et de ses mollets.
– Quel est votre nom, monsieur l’ami de la charmante Heifara?
– Il s’appelle Shlom. Il vient visiter la communauté.
– Bien sûr, la centrale du fameux Яézo en territoire bolchévique. Vous savez que mes supérieurs ne vous ont pas à la bonne, on a reçu un avis de recherche à votre nom, monsieur Rublev… Comme vous le voyez, je connaissais votre nom.
Les deux femmes se lançaient des œillades enflammées. Shlom commençait à se sentir un peu déplacé et s’excusa, prétextant une sortie pour se faire un pétard de Buriatski elektroshok.
– Ah, si tu veux… Mais n’hésite pas à prendre ton temps alors.
Dehors, le temps était magnifique et la nature luxuriante. Shlom entendait un pic, des bruits d’eau et d’autres sonorités amplifiées par l’herbe. Au bout d’un bon moment, Heifara sortit de l’isba, suivie d’une Appolonia, toutes deux rouges, en sueur et visiblement ravies.
– Comment va, Shlomo?
– Pas mal. Peut-être pas aussi bien que vous, mais pas mal.
Il tendit un autre pétard déjà roulé à Heifara et craqua une allumette.
– Wow… c’est de la Buriatski elektroshok?
– Oui. Je vois que je suis vraiment décalé. Moi je ne connaissais pas.
– Oh le préhistorique, dit Appolonia. Sérieux, tu ne connaissais pas?
– Et bien non.
– C’est l’herbe la plus recherchée en Union bolchévique. On en produit, d’ailleurs. Et la notre est bio. Mais la tienne est pas mal.
– Heifara m’en file de temps à autre, et moi je lui passe des Балтика, j’ai un… “arrangement” pour la bière avec un gars que je laisse passer des caisses sans contrôler.
– Bon c’est sympa tout ça, mais ce serait pas le moment d’y aller, Heifara?
– OK Shlomo. On roule.
Heifara embrassa Appolonia, qui eut une petite larme.
– Arrête ma belle. Ces Ukrainiennes… Émotives et romantiques! On se reverra, et tout bientôt!
Ils remontèrent sur le tandem, Shlom étouffa un gémissement.
– Courage: on est bientôt arrivé, promis juré.
La zone immédiate autour de la centrale était toujours théoriquement interdite, mais Heifara avait expliqué à Shlom que la communauté avait procédé à une cartographie très précise. Il suffisait d’éviter les rares poches encore fortement radioactives pour se porter à merveille. Régulièrement, on envoyait les bleus contrôler la carto car les pluies, encore aujourd’hui, avaient tendance à déplacer les zones contaminées, mais ces mouvements étaient relativement faibles et peu significatifs. Comme la communauté vivait sous tente, semi-nomade, elle pouvait aisément se déplacer - mieux, elle adorait le faire et y était contrainte et forcée, à cause des pâturages des bêtes et des rotations de culture.
Pour une fois, Heifara n’avait pas menti à Shlom quant à la distance à parcourir. Effectivement, après un petit quart d’heure de pédalage tranquille dans cette magnifique nature - les arbres, qui n’avaient pas été coupés depuis des décennies, étaient immenses, ils arrivèrent en vue d’un hameau: quelques cabanes en rondins, des tentes. Très accueillant. D’ailleurs, des gamins à moitié nus se précipitèrent vers eux en poussant des cris sauvages, bientôt suivis par des adultes souriants.
La communauté avait des contacts avec les paysans de l’extérieur. Et parmi ces derniers, plutôt ces dernières, l’une d’entre-elles était devenue membre à part entière de la communauté et était aussi la cuisinière en chef, les ayant charmé par une tarte aux pommes succulente.
Elle s’appelait Babette et prépara pour la communauté un festin incroyable: viande de chasse rôtie pour les rares non-végans, tubercules grillés, herbes sauvages, champignons (peu car ils avaient tendance à accumuler la radio-activité), bière maison - une excellente IPA, un blanc aussi local qui tenait plus de la piquette vinaigrée que du vrai pinard, en dessert un café de glands et une vodka de topinambours.
– N’abusez pas, dit une jolie femme d’un certain âge à Shlom.
– Ah bon? Et pourquoi.
– Parce qu’elle fait péter.
Et toute la tablée de se marrer en se tapant les cuisses.
Shlom se dit qu’ils avaient beau être sympas, ces alternos de la zone de Tchernobyl étaient un peu fêlés. Ce qui se confirma bientôt.
Un gars se leva.
– Et maintenant, pour notre pote Shlom, la… surprise!
Deux rastas d’un certains âge se levèrent, que Shlom n’avait pas encore remarqué. L’un portait une guitare en bandoulière. Et ils se mirent à chanter.
Tout le monde se leva et se mit à danser. Heifara était ravie et se rapprocha de Shlom.
– Tu les as reconnus? C’est 5’Nizza!!!! Géant!
– Piatnista2)? C’est quoi ces clones de Marley? Putain mais depuis Maurice je suis poursuivi par des zombies de Bob, ou quoi…
– Shlom t’es chou mais t’es vraiment trop ouf. Allez, vieux débris, dégage. Tu ne comprends décidément rien à rien.
Shlom, indécis et un peu vexé, se dit qu’il était temps de faire un tour en cuisine, afin de féliciter la cheffe dans son antre. Cette dernière lui offrit un verre de pomme maison, d’une exquise finesse.
Babette était une menue rousse magnifique qui ne laissait pas Shlom insensible.
– Merci pour ce repas grandiose. Mais j’ai une question…
– Je la devine: comment se fait-il qu’une paysanne ukrainienne rejoigne le mouvement? C’est une histoire à la fois sordide et belle, et je veux bien te la conter car j’ai maintenant digéré tout cela. C’était il y a quelques années…