radioactif:le_matin

© Toys for Tots 2016, https://www.flickr.com/photos/arcticwarrior/30730098703

> Couché pour tenter d’affaiblir sa fatigue, Kyo attendait. Il n’avait pas allumé; il ne bougeait pas. Ce n’était pas lui qui songeait à l’insurrection, c’était l’insurrection, vivante dans tant de cerveaux comme le sommeil dans tant d’autres, qui pesait sur lui au point qu’il n’était plus qu’inquiétude et attente.

— André Malraux, La condition humaine

Toujours ce sentiment de terrible froid. Et pourtant, en sortant de la pulka, Shlom et Hamid virent le soleil. Mais il avait comme un voile blanc. Laïka avait d’ailleurs doublé de volume, et à chaque inspiration on sentait comme un glaçon qui s’insinuait dans la poitrine.

– Fait pas chaud.

– Non, c’est le moins qu’on puisse dire. Allez, avançons.

Ils étaient repartis vers le nord, cherchant à rallier la côte arctique: après en avoir discuté, ils avaient estimé qu’ils avaient plus de chance de s’échapper par le nord que par le sud, qui les rapprochait des autorités russes.

Pendant l’attente du grand froid, Hamid avait trouvé du matériel pour transformer la pulka en mini-voilier. Ils installèrent le kit et profitèrent d’une légère brise, glaciale, pour avancer un peu plus confortablement. C’était sans compter sur les innombrables écueils de la banquise qui, ayant soudainement gelé, présentait de nombreuses aspérités empêchant une progression aisée. Ils devaient régulièrement détacher tout le matériel, passer à dos d’homme les obstacles gelés, remonter tout le matos et recommencer.

Tout cela sous les aboiements sournois de Laïka, qui commençait à les chauffer sévère.

Puis le brise se transforma en vent, et le vent en petite tempête. La mâture de la pulka céda. Il n’était plus question de continuer à la voile. D’ailleurs, la rupture du pied de mât avait entraîné un dommage structurel qu’ils ne remarquèrent pas tout de suite.

La pulka était morte.

– Construisons des skis avec les débris de la pulka, fit Hamid, qui avait lu ses Jules Verne.

Et de démonter les débris de la pulka, de prendre le minimum vital dans des sacs à dos, tailler la voile en deux kitesurfs de fortune. Et de repartir, poursuivis par Laïka et ses aboiements, qui ressemblaient à des rires humains.

– Tu as une idée de notre moyenne?

– Je pense: entre trois et quatre kilomètres à l’heure.

– Quoi, tu es sérieux? Pas plus?

– On va beaucoup plus vite, mais notre moyenne est faible, avec ces aspérités.

– Alors on va mourir?

– Oui. Je vois pas trop quoi sinon.

Et ils repartirent.

Shlom péta un de ses skis. Continua en monoski à grand-peine. Bientôt, ce fut au tour de Hamid.

– Marre de ces foutus skis. Marchons.

La glace permettait une progression aisée car on ne s’enfonçait pas, mais la moyenne diminua sans doute encore un peu. Le soleil déclinait.

– Mon gars, c’est inutile. Cessons de nous agiter. Et profitons du moment ensemble. On ne va de toute manière pas passer la nuit, et en tout cas pas les premières heures du crépuscule. OK?

– OK. De toute manière, ce serait arrivé un jour.

Les deux amis, soudés comme les doigts de la main, se serrèrent fort. Acceptant leur sort glacial.

– C’est con quand même. Toi comme moi, combien de fois on a échappé à la grande faucheuse?

– Souvent. Vraisemblablement trop. Fallait que je te dise, pour Hécube…​

– Quoi, Hécube? Tu te l’es faite?

– Euh ben en fait…​ en fait oui et…​

– Connard de merde!

Et Shlom de sauter sur Hamid et de lui cogner sur la gueule, Hamid ne restant pas en reste, les deux frères d’agonie de l’instant d’avant se retrouvaient en combattants, essayant de s’entre-tuer mais n’y parvenant pas, car tous deux étaient experts.

Tout cela, sous l’œil bovin de bœufs musqués qui chassaient leur ennui en observant ces stupides, partageant le spectacle avec Laïka.

C’est alors qu’ils cessèrent tous deux car ils entendirent la glace craquer.

Puis, ils virent une lézarde les séparer.

S’agrandir.

  • radioactif/le_matin.txt
  • Dernière modification : 2022/10/26 06:29
  • de radeff