radioactif:muscles_for_brain

Alpha Group - elite, stand-alone sub-unit of Russia's special forces and is a dedicated counter-terrorism task-force of the Russian Federal Security Service (FSB), https://de.wikipedia.org/wiki/Datei:Fsb_alpha_group.jpg#file

Avec le coup de matraque
Tout à coup, patatrac cadavéré

Le peuple cadavéré, les militaires cadavérés,
Les rois cadavérés, les reines cadavérés,
Tous les présidents, cadavérés,
Les ministres cadavérés,
Tout le monde cadavéré
Et moi même cadavéré

— Zao (Casimir Zoba), “Ancien Combattant” (1991)

Sa sœur le regardait. Et puis le sourire s’effaçait pour laisser place à un masque d’effroi. Le même masque atroce sur ses autres frères et sœurs, parents, grand-parents, oncles et tantes, nièces, neveux, cousines et cousins.

Ils étaient maintenant tous entassés. Hamid, une fois de plus, tentait vainement de les escalader, cette montagne de parents en sang. Il glissait dans les chairs, sous les mouches, cherchant la lumière.

Avant même de se réveiller, il savait qu’il cauchemardait. Il croyait s’être débarrassé de ses démons intérieurs par ses thérapies. Vainement. Il suffisait d’un petit interrogatoire du ФСБ1) pour que son cauchemar le reprenne. Au plus profond de son inconscient, ces atroces souvenirs étaient là, toujours prêts à ressurgir. Hamid en voulait plus à ses tortionnaires d’avoir réveillé ses dommages collatéraux que des tortures elles-mêmes. À nouveau, la vengeance et la rage l’habitaient.

Il ouvrit un œil, l’autre se refusant à lui obéir, pour contempler la réalité. Les souvenirs revinrent. Sa mission d’observation puis sa capture, à Mourmansk - le FSB avait abattu un camarade qui avait sorti une arme, Hamid avait levé les bras et l’agent était fier d’avoir capturé un membre du Яézo vivant, même s’il pensait que c’était un tout petit pion - forcément, il était noir, alors…​

– Alors, M. Hamid… On émerge des bras de Morphée? On vous croyait plus résistant…

You fuckin son of…

Hamid reçut une claque et une série d’injures en russe.

Иди на хуй, Собака!

Hamid compris alors que ses bourreaux ignoraient sa maîtrise de la langue de Pouchkine. Il était donc parvenu à leur cacher cet élément psychologique essentiel, ce qui lui donnait un avantage certain sur eux. Savoir, c’est pouvoir disait l’autre2). Persuadés de leur supériorité intellectuelle d’orthodoxes néo-bolchéviques, les Russes ignoraient tout de Hamid. Ils pensaient qu’il participait au Яézo comme un sympathisant de base - ce en quoi ils n’avaient pas tort, ne sachant cependant rien de son rôle primordial dans l’organisation subversive. Contraints d’utiliser leur mauvais anglais pour interroger Hamid, rageant et enrageant, ils continuaient à s’empêtrer dans leur ignorance.

Le premier Russe parla:

– On ne veut pas parler? Aucun problème. Nous avons une petite surprise pour vous. Gardes: faites entrer la nouvelle recrue du FSB. Et qu’ça saute!

Mwaramutse, Hamid. Peut-être faut-il que je me présente. Moi, je sais qui tu es vraiment. Et je parle ta langue.

La voix du vieillard fit tressaillir Hamid. Il était caché dans le champ visuel que son œil droit ne parvenait pas à couvrir. Mais il avait parfaitement reconnu cette voix, cette voix d’outre-tombe qu’il n’avait jamais pensé entendre à nouveau.

Malgré l’âge, c’était la même.

L’abbé Ingurube était un parfait représentant de la complexité de l’âme humaine et des errements de l’éthique. Jeune séminariste dans un Rwanda récemment indépendant, il s’était illustré par son courage lors des premiers pogroms anti-Tutsi de 1963, prélude au génocide de 1994. Il avait alors risqué sa vie pour sauver ses paroissiens, en leur permettant de franchir la frontière burundaise pour échapper aux machettes. Par la suite, il avait patiemment gravi les échelons de la hiérarchie catholique rwandaise pour frôler ses sommets au début des années quatre-vingt-dix. Sans aucun signe avant-coureur, il avait alors retourné sa soutane et rejoint les éléments les plus extrémistes du Hutu Power , stupéfiant même ces derniers par sa hargne dans la “chasse aux cancrelats”, comme on désignait alors les Tutsis, et leurs rares alliés Hutus. Personne ne savait au juste la cause de ce revirement moral, qui avait transformé un héros en un monstre, un homme juste en un salaud. Nuance: le dernier des salauds.

Ce qui était sûr, c’est que ce personnage hideux, de par l’aura de confiance qu’on lui accordait comme prélat et comme héros, avait joué un rôle déterminant en entraînant une part importante du clergé et des élites rwandaises dans les massacres de 1994. Et il était aussi parvenu à faire croire à la population terrorisée qu’elle pourrait se réfugier dans les églises, comme elle l’avait fait avec succès dans les années '60. Au contraire du pardon chrétien, elle avait trouvé les grenades et lances-flammes fournies aux milices par le bon vieux “Tonton”3).

Ce fut alors qu’on se mit à l’appeler non plus l’abbé Ingurube, mais le prêtre Inyanya - le prêtre Tomate, rouge comme le sang versé par ses ouailles.

Après la défaite du Hutu Power et la victoire du Front patriotique rwandais, le prêtre Inyanya faisait partie des personnes les plus recherchées pour leur soutien au génocide. Mais personne n’avait jamais retrouvé sa trace. On le croyait mort lors de la débandade et du chaos qui avait suivi le retrait des milices hutues.

Et ce vieillard chenu se tenait maintenant devant Hamid et lui parlait la langue de son peuple. Cette voix honnie, qui avait inondé Radio Mille Collines, appelant à l’élimination de la vermine, à ce qui allait conduire au massacres de près d’un million d’innocents.

Le père Tomate reprit en kinyarwanda:

– Alors, misérable petit insecte. Mes amis russes me disent que tu ne veux pas collaborer en nous fournissant des informations sur tes camarades et ton minable réseau terroriste. Est-ce que tu me remets bien, où ton pauvre cerveau de débile dégénéré est-il inapte à saisir ma grandeur passée?

Hamid ne répondit rien.

– Tu ne réponds pas. Tu ne me connais pas? Moi, je te connais, je sais tout de toi. Je connaissais ta famille. Ton clan.

Et le prêtre de réciter l’arbre généalogique détaillé de Hamid. S’arrêtant parfois sur certains détails personnels. Tomate avait en réserve les “traitements” qu’avaient subi les membres de la famille de Hamid lors de leur supplice et mise à mort. Et les détaillait systématiquement.

Il s’était déplacé et Hamid le voyait maintenant, arborant un large sourire sur ses dents pourries. Il prit un sécateur dans sa main gauche, raidie par l’arthrite.

– Malgré mes rhumatismes je manie toujours bien cet instrument. Il permet d’élaguer plantes et hommes. C’est très important pour un catholique, a fortiori pour un prêtre, de distinguer le bon grain de l’ivraie. Et toi, on sait de quel côté tu es. Pas du bon.

Du coin de son œil valide, Hamid vit le prêtre sectionner son auriculaire gauche avec le sécateur, comme il l’aurait fait d’une tige de rosier.

Le sang écarlate d’Hamid se mit à gicler.

– Infirmier. Soignez-le. Il ne doit pas mourir. Du moins, pas tout de suite.

On soigna Hamid. Lequel tourna de l’œil.

Lorsqu’il reprit connaissance sous l’effet de l’ammoniaque, la voix reprit instantanément. La voix du prêtre Tomate.

– Ça, c’était juste pour te montrer que je ne plaisante pas. Jusqu’ici, mes amis russes t’ont épargné sur le plan physique. Comme ils n’arrivaient à rien, ils ont fait appel à moi. Et moi, j’ai carte blanche pour te découper en petits morceaux. J’ai tout le temps qu’il faudra et je suis un spécialiste, crois-moi. Vu ton rôle certainement minable dans votre saleté d’organisation terroriste, tu n’as sans doute pas grand chose à me raconter. Mais comme le dit un vieux proverbe des grands lacs, “si le citron est peu juteux il faut le presser fort”. Je vais te finir à petit feu et tu parleras, que tu le veuilles ou non.

Le prêtre Tomate se passa la langue sur les lèvres et reprit:

– Je suis en train de réfléchir par exemple à la manivelle intestinale, tu connais cette merveille de simplicité médiévale? On te ligote à une table, on t’ouvre l’abdomen et on en sort, à la main, un bout d’intestin qu’on attache à une manivelle. Ensuite on tourne la petite manivelle, qui entraîne, centimètre après centimètre, tes boyaux. Avec un peu de chance, on en sort cinq à six mètres avant le décès. Mon ordre religieux, grâce à la divine Inquisition, a eu d’autres inventions subtiles, comme la vierge de fer4) ou les brodequins d’Esmeralda5). Sache en tout cas que tu diras ce que je voudrais, car personne ne m’a jamais résisté. Je te laisse réfléchir un moment pendant que je déguste un peu d’inkangaza et que je réfléchis à l’instrument de ta torture.

Il déboucha une gourde. La bière, ou plutôt l’alcool de banane et de miel frappa le nez délicat de Hamid par la force de son odeur, et le prêtre lui en jeta une rasade au visage.

– C’est bon, non? Je te laisse maintenant à tes réflexions.

Le prêtre Tomate sortit, suivi des deux interrogateurs russes, et la lourde porte de fer claqua. Pour se rouvrir aussitôt. La main décharnée du vieillard apparut, serrée sur une vieille boîte de lait en poudre Nestlé Nido. La renversa. Quelques dizaines de cafards effrayés en sortirent, s’égayant immédiatement dans la minuscule cellule glaciale.

– J’avais oublié de te laisser en compagnie de tes frères. Amusez-vous bien ensemble.

La porte se referma à nouveau dans un grand vacarme. La lumière et le bruit laissèrent place à la nuit et au silence, brisé uniquement par le bruit des pattes des parasites.

Hamid n’avait pas peur de grand chose. Mais il n’aimait pas les cafards, surtout dans une totale obscurité.


1)
ФСБ/FSB: Service fédéral de sécurité de la fédération de Russie (Федеральная служба безопасности Российской Федерации).
2)
Francis Bacon (1561-1626), «Knowledge is power»
3)
“Tonton” est le surnom affectueux donné à François Mitterrand, accessoirement fossoyeur du socialisme européen, par ses groupies: la France a massivement armé et entraîné les forces hutues rwandaises, les années qui ont précédé le génocide.
4)
Vierge de fer: sarcophage garni de longues pointes métalliques qui transpercent lentement la victime placée à l’intérieur lorsque son couvercle se referme.
5)
Brodequins d’Esmeralda ou brodequins, torture pratiquée sur les jambes des suppliciés allant jusqu’à faire éclater les os.
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  • Dernière modification : 2022/10/26 05:50
  • de radeff